Mariage pour tous LGBTI+ : dix ans après, où en est-on chez les "pros" et les "antis" ?

Cela fait 10 ans jour pour jour que la loi sur le "mariage pour tous" a été promulguée en France. Près de 70 000 unions entre personnes de même sexe ont été célébrées depuis 2013. Des débats sur la loi jusqu'à aujourd'hui, cette mesure portée par François Hollande fait parler. Où en sont les partisans et les opposants de cette loi ?

17 mai 2013 : la loi portant sur le "mariage pour tous" entre en vigueur. La France devient alors le 9e pays européen et le 14e au monde à le mettre en place. Le texte avait été adopté à l'Assemblée nationale, quelques jours auparavant, le 23 avril 2013. 331 députés avaient voté pour et 225 contre cette mesure portée par le président de la République de l'époque, François Hollande.

Depuis, cette loi ouvre aux couples mariés de même sexe, des droits identiques à ceux des couples hétérosexuels. Au-delà du mariage en lui-même, c'est le cas dans les domaines de l'adoption, ou encore de la succession. Des dispositions encore décriées par une partie de la population, aujourd'hui, en dépit de leur inscription dans le Code Civil.

Presque 10 ans jour pour jour après la mise en place du "mariage pour tous", qu'en disent celles et ceux qui ont vécu le passage d'un débat extrêmement clivant à une réalité du quotidien ?

Une autre vie militante

La région n’a pas échappé aux manifestations et aux luttes entre anti et pro-"mariage pour tous". Parmi les principaux acteurs régionaux en faveur de ces unions, il y avait Christophe Desportes-Guilloux. C’est l’actuel secrétaire adjoint du groupe "Action Gay et Lesbien" dans le Loiret (GAGL 45).

En l’espace de 10 ans, la vie de cette association a connu plusieurs changements. À commencer par le public accueilli. "Jusqu’à l’adoption de la loi, il y avait à peu près toute la population LGBT+. Des personnes homosexuelles d’Orléans et du Loiret qui vivaient bien leur homosexualité et qui n’étaient pas discriminées dans leur environnement professionnel et familial, mais plutôt par la loi", se souvient le responsable associatif. Dix ans plus tard, beaucoup de ces militants sont devenus des pères et des mères de famille.

Il n’était pas possible pour eux d’épouser leur compagne et leur compagnon ni d’établir une filiation avec leurs enfants. Depuis le vote de la loi, ces personnes se sont engagées dans un projet familial ou l’ont démarré. On n’a plus entendu parler de ces personnes-là, car elles n’ont plus besoin de nous et c’est légitime

Christophe Desportes-Guilloux, GAGL 45

Sans compter que le contexte actuel joue aussi, notamment pour trouver des bénévoles : "Nous en avons moins. Nous les trouvons principalement parmi les personnes qui fréquentent l’association. Il se trouve qu’ils ont moins de temps à nous consacrer, à cause des problèmes qu’ils rencontrent dans la vie quotidienne. Il peut s’agir des problèmes liés à l’argent ou encore à la santé. C’est un contre-coup, mais on s’en sort quand même. Des associations LGBT+ ont pu ressentir plus fortement cet effet. À Dijon par exemple, le centre LGBT+ a fermé, et au niveau national, c’est aussi le cas pour l’association nationale Transgenre." 

Un public toujours en difficulté sociale et administrative

Le responsable de l'association note que d'autres problématiques se substituent à celles d'hier : "On voit un public en grandes difficultés sociales. Il ne faut pas oublier qu’en 2016, il y a aussi eu l’adoption de la loi pour permettre le changement de l’état civil des personnes transgenre. Certaines de ces personnes qui ont des difficultés administratives viennent nous voir."

Aujourd'hui, le public du GAGL 45 est plutôt celui "pour qui l’homosexualité est encore une difficulté", d'après Christophe Desportes-Guilloux.

Celles qui vivent par exemple dans un petit village ou même dans les immeubles, des quartiers de nos villes. Dans une cage d’escalier, tout le monde connaît tout le monde, a un avis sur la vie de tout le monde : on ne peut pas vivre sa vie. Il y a une pression sociale, un regard persistant

Christophe Desportes-Guilloux, GAGL 45

LGBTQIA+ Berry, justement, est une association qui s'est implantée dans le Cher dans l'espoir de créer du lien auprès du public rural. Sarah Szymanski en est la présidente. À l'image de Christophe Desportes-Guilloux, elle corrobore une acceptation plus difficile des mariages de même sexe et de l'homosexualité à la campagne : "Je viens de Lille et je sens la différence. J’ai l’impression que c’est peut-être toléré, mais qu'il est mieux de ne pas en parler. Avoir un nouveau travail, ça implique de "s’outer" (NDLR : se déclarer publiquement en couple avec une personne de même sexe) de nouveau, sans savoir comment les gens vont réagir."

"C’est bien pour cela que l’on a créé cette association, en réaction au besoin des personnes homosexuelles isolées et rejetées par leur entourage. Il n’y a qu’à voir l’exemple récent d’une fille rejetée par sa famille, car lesbienne ou encore au dernier printemps de Bourges, où deux filles pourtant non-démonstratives se sont faites traiter de "sale goudou", ajoute-t-elle.

Des mariages mieux acceptés aujourd'hui

En l'espace de 10 ans, les deux associations sont d'accord sur un point : les choses avancent, même si cela reste lent. "Il y a peut-être une avancée au niveau du droit, mais dans les faits, il reste encore beaucoup de personnes qui n’acceptent pas cette idée. Ces dernières années, on constate un mieux."

Ce n’est pas aussi rapide que l’on voudrait, mais ça avance doucement. Les médias, les séries en parlent plus facilement, il y a plus de représentation avec comme personnages centraux des couples homosexuels, mariés ou non. Cela permet de déconstruire les stéréotypes et les croyances

Sarah Szymanski, LGBTI+ Berry

Christophe Desportes-Guilloux, du GAGL 45, se montre lui plutôt positif. "Le changement est compliqué : quand on change quelque chose, les gens ont besoin de temps. Beaucoup n’étaient pas favorables, dans un premier temps. Lorsqu’ils ont eu ensuite quelqu’un de leur entourage qui s’est marié, ils se sont rendu compte que c’était le même sujet que les hétéros qui se marient. Cela banalise la question de l’homosexualité", nous indique-t-il.

"La droite républicaine n’a plus de problème avec ça"

Il pense que cette mesure serait beaucoup mieux acceptée, si le vote se faisait aujourd’hui. Il s'inquiète toutefois d'une chose : "Le seul danger politique pour les droits des personnes LGBT, c’est l’extrême-droite." Selon lui, même des parlementaires de la région Centre-Val-de-Loire auraient surement pensé autrement, aujourd'hui : "Je pense que même parmi les parlementaires locaux, ils auraient accepté de voter en faveur du mariage pour tous. Il paraîtrait totalement délirant de supprimer le mariage pour tous. Aujourd’hui, la droite républicaine n’a plus de problème avec ça.

De fait, plusieurs députés de la région Centre-Val-de-Loire avaient voté contre le "mariage pour tous". Au moment du vote de la loi à l’Assemblée nationale, Jean-Pierre Door, faisait partie du groupe Les Républicains. Il était député de la 4e circonscription du Loiret, où siège désormais le RN Thomas Ménagé.

Tout comme plusieurs de ses collègues, Jean-Pierre Door s’était exprimé contre la proposition portée dans le programme de François Hollande. L’ancien parlementaire du Loiret plaidait à l’époque pour l’adaptation de mesures existantes. Ses prises de paroles dans l'Hémicycle et sur les réseaux sociaux avaient d'ailleurs fait réagir.

"J’étais en faveur de la solution du Pacs", affirme l'ancien parlementaire. "Il existait et il fallait le renforcer. Entre le mariage et Pacs, il y avait à l’époque de grandes différences à mon sens. Je plaidais pour un Pacs renforcé, devant les tribunaux et les mairies. Le mot "mariage" était pour moi, à l’époque, quelque chose qui était beaucoup plus culturel et que je réservais au mariage devant l’église ou les mairies. Le Pacs était plutôt une coopération, une confirmation, une conciliation entre deux êtres qu’ils soient du même sexe, et qui représentait me semblait-il, l’avenir", précise Jean-Pierre Door.

Dix ans après, sa vision a évolué : "Je reconnais que je n’aurais pas le même vote qu’hier. Je pense que les problèmes sociétaux évoluent de façon très rapide. La société évolue, et les considérations d’hier ne sont plus les mêmes que celles de maintenant. Cela fait 5 ou 6 ans que ma position a changé. C’était à l’instant où l’on a bien vu que les mariages entre personnes de même sexe n’ont pas terriblement évolués de façon importante."

Une position bien à l’opposé de son ressenti, du temps des débats sur cette loi : "À ce moment-là, il n’y avait pas que Les Républicains qui étaient contre. Il suffit de se souvenir des grandes manifestations. L’opinion publique était majoritairement opposée à cette mesure." Une affirmation plutôt audacieuse, puisqu'une majorité de sondages de l'époque donnaient l'opinion publique plutôt en faveur du mariage pour tous.

À ce jour, les derniers chiffres de l’Insee indiquent que 2147 mariages entre personnes de même sexe ont eu lieu dans la région Centre-Val-de-Loire.