Témoignage. Insultes homophobes, harcèlement scolaire : comment protéger les enfants ?

Publié le Écrit par Ambre Chauvanet

Le ministre de l'Éducation nationale Pap Ndiaye était en visite dans deux établissements scolaires de Pithiviers, dans le Loiret, ce lundi 5 juin. Sa venue, discrète, n'est pas sans rappeler le contexte de l'affaire Lindsay, la jeune victime de harcèlement scolaire qui a mis fin à ses jours en mai dernier. Dans les établissements du Loiret, que met-on en œuvre pour prévenir ce genre de drame ?

Des histoires de couleur et de texture de cheveux, des vêtements démodés au goût de certains, une réflexion ou une idée mal interprétée : le harcèlement scolaire, souvent, part d'un détail. Une simple différence. Le problème, c'est qu'il peut s'installer dans la durée, jusqu'à mener au drame

"Ils l'avaient traité d'homosexuel sur Snapchat", commence la mère d'Ugo*, installée dans le Loiret. L'origine de ces propos homophobes ? La couleur d'un vêtement, soi-disant réservée à la gent féminine. La maman du jeune homme, choquée, interpelle alors le principal du collège. 

Il a convoqué les deux ou trois gamins concernés, dont un délégué de classe, parce que j'ai dit que s'ils recommençaient, j'en référerais aux parents, directement.

Une mère de famille du Loiret

Cette histoire est tristement banale. Mais elle se termine bien, contrairement à certaines. Un seul message est diffusé sur le réseau social Snapchat. Le problème est pris en compte, immédiatement. Les élèves cessent d'insulter Ugo*.

Lindsay, elle, avait 13 ans. La jeune fille avait pourtant interpellé son entourage, le corps enseignant. Cette collégienne était victime de harcèlement scolaire et sur les réseaux sociaux.

Le 12 mai dernier, elle s'est donné la mort. Depuis, sa famille a porté plainte pour "non-assistance à personne en péril. Le ministre de l'Éducation nationale a dernièrement reconnu un "échec collectif"

Une visite discrète à Pithiviers, dans deux établissements scolaires

En visite dans deux établissements scolaires, ce début de semaine à Pithiviers, Pap Ndiaye abordait l'approche ludique des mathématiques dans un pays où le "niveau baisse", comme le relatent nos confrères de France Bleu. Mais le lendemain, le ministre prenait la parole sur Franceinfo pour annoncer ses prochaines mesures contre le harcèlement.

Chef d'établissement depuis 11 ans, à Pithiviers depuis trois ans, Karine Renaud connaît bien le sujet du harcèlement, bien que l'affaire Lindsay n'était effectivement pas à l'ordre du jour, en ce début de semaine.

La principale a accepté de nous parler du dispositif pHARe, mis en place depuis 2021 dans son collège. "Nous, on est dans la deuxième année du dispositif, qui permet de déclencher un protocole, en cas de harcèlement avéré", décrit la cheffe d'établissement.

"Cette année, dix cas ont été traités par le dispositif. C'est plus que l'année dernière, mais c'est aussi parce que nos équipes et nos ambassadeurs, au sein des élèves, sont plus formés", poursuit Karine Renaud. 

On fait de la prévention, avec des interventions régulières, dès le premier jour de la rentrée. Quand je vais dans les écoles, pour présenter le collège auprès de parents, je leur dis que dès que leurs enfants parlent, il faut nous alerter. Pour éviter que le harcèlement s'installe, il faut le déraciner.

Karine Renaud, principale

Un autre chef d'établissement, toujours dans le Loiret, évoque aussi des cas de moqueries sur l'apparence physique d'élèves. Une jeune fille et un jeune garçon moqués de façon intense, durant toute la durée des récréations, sur quelques jours.

Tout va si vite que le protocole ne peut même pas être déclenché. "Cela s'est enflammé. Le pire, c'est sur les réseaux sociaux", confirme-t-il, parlant de huit cas de cyberharcèlement à l'échelle de l'académie d'Orléans-Tours. 

"Si cela se poursuit sur les réseaux sociaux, c'est infernal !"

Outre le cadre scolaire, les 14 ambassadeurs du dispositif pHARe, au collège de Pithiviers, sont d'ailleurs eux aussi sur les réseaux sociaux et restent attentifs. "Ils peuvent nous alerter, même le soir via PRONOTE", souligne Karine Renaud.

Près de là, au lycée Duhamel-du-Monceau, toujours à Pithiviers, l'outil numérique devient même une arme contre le harcèlement, avec la création d'une page dédiée au sujet, permettant d'identifier les 16 ambassadeurs de lutte contre le harcèlement.

La vigilance doit être constante, en dehors des heures de cours, et chacun (parents, enseignants, camarades) doit prêter attention aux mots, aux insultes, au comportement qui change, à la chute des notes, ou encore à l'isolement.

Des interventions régulières, au sein des classes permettent notamment de relever des soucis et d'y remédier très rapidement. Au moyen de sanctions si nécessaires, éventuellement via les conseils de discipline, mais aussi et surtout, grâce au dialogue et à l'éducation au changement de comportement.

Les délégués de classe sont interrogés sur plein de points. Y a-t-il un dernier appelé, en cas de projet ou d'équipe à constituer ? Un élève avec qui l'on ne veut pas travailler ? Des coups, des bousculades ? Est-ce toujours envers les mêmes jeunes ? Des vols ?

Karine Renaud

"Ceux qui s'inscrivent à tous les clubs le midi, aussi. Il faut vérifier que l'élève ne cherche pas à se protéger", précise Karine Renaud, parlant également du rôle des assistants d'éducation, ou surveillants, investis dans le dispositif.

Sur le site de l'Éducation nationale, des explications, des numéros utiles, les mesures prises pour la rentrée 2023 dans tous les établissements ou encore cette vidéo montrant un échange entre Pap Ndiaye, Brigitte Macron et des élèves victimes de harcèlement. 

À Pithiviers comme partout ailleurs, le harcèlement scolaire préoccupe. D'autant plus qu'encore une fois, avec le succès de TikTok, Instagram ou encore Snapchat, il peut vite prendre une ampleur qui dépasse la victime. 

L'utilisation du téléphone dans l'enceinte des établissements scolaires est interdite, selon la loi du 3 août 2018. "Ils peuvent avoir un téléphone, mais éteint au fond du sac. Cette loi a quand même bien calmé les choses. Mais ce n'est pas encore parfait", admet Karine Renaud.

"Mon fils en a tout de suite parlé à son père. C'est une copine qui l'avait prévenu de la publication sur les réseaux, mais qui n'avait pas eu le temps de faire de capture d'écran", illustre la maman d'Ugo*. Les faits remontent à l'an passé.

Pour Ryan*, 11 ans, l'échéance approche

Pour Ryan* en revanche, l'entrée au collège, début septembre, approche. Le jeune garçon de 11 ans vit également dans le Loiret. Pour sa mère comme pour lui, l'inquiétude grandit à mesure que l'échéance approche, et sa maman "appréhende énormément" la rentrée.

Il faut dire que la scolarité de Ryan n'a pas toujours été des plus simples. Alors qu'il a tout juste cinq ans, on lui diagnostique un Trouble de l'attention avec hyperactivité. Autrement appelé TDAH. Au quotidien, il peut paraitre maladroit et s'emporte facilement lorsque l'émotion le gagne.  

Assez logiquement, Ryan est parfois rejeté par ses camarades. Aujourd'hui sous traitement, revu en fonction de ses besoins dans le cadre d'un suivi régulier, il mène une vie de pré-adolescent presque ordinaire. À ce détail près qu'en cas de conflit, le jeune homme a du mal à freiner sa colère. 

"Je ne suis pas du genre à me battre", commence-t-il. "Cela m'est déjà arrivé qu'on me bouscule, qu'on me pousse. Des fois, je riposte. Si ça arrive trop souvent, je vais trouver un adulte", relate Ryan. Selon lui, les bagarres, "ça arrive un peu en ce moment".

Quand j'étais en CE2, les plus grands venaient me bousculer, à la récréation. Ça se passait dans un coin de la cour.

Ryan, 11 ans

Ugo* n'est pas un bagarreur, lui non plus. Plutôt réservé, il a pourtant eu la bonne réaction, en sollicitant son entourage."Ça l'a perturbé, ce n'est pas rien. On l'a rassuré et on lui a dit qu'on allait faire ce qu'il fallait", explique sa maman.

Concernant le vêtement en question ? Les parents du collégien lui proposent de faire un choix : acheter un nouveau modèle ou conserver celui qu'il a choisi. "Il a voulu le garder", explique sa mère. Pourtant, toujours l'année dernière, un nouveau problème se pose rapidement.

Quelques mois après le vêtement rose, c'est un accessoire scolaire qui attire l'attention. Cette fois, ce ne sont pas des insultes, mais des chuchotements et des ricanements sur le passage de l'adolescent. "Encore une fois, il avait du soutien et s'est senti en sécurité", résume la maman. 

Selon les dires de cette mère de famille, rien de grave, donc. Effectivement. Seulement, en l'écoutant attentivement, il est question d'une première réaction discutable, de la part du chef d'établissement.

Alors que les faits se déroulent dans le cadre scolaire, ce dernier indique qu'il s'agit de cyberharcèlement. Et qu'il ne peut rien faire.

Sur les réseaux sociaux, on ne peut rien faire. Vous devez porter plainte.

Un chef d'établissement du Loiret à la maman du collégien

"C'est ça qui me révolte. Ça a lieu dans un cadre scolaire. La petite Lindsay, elle a l'âge de mon fils ! Ce n'est pas aux victimes de se couper du monde", s'agace la maman. Pire, pour elle, les parents sont responsables du comportement de leurs enfants. 

"Le parent devrait être condamné, si l'enfant est mineur, parce qu'il n'a pas agi. Il n'a pas tenu son rôle de parent. Moi, si on me convoque pour des faits de harcèlement, le téléphone, je le brise devant mon fils", conclut-elle.

"Pour moi, c'est de l'injustice, elle avait alerté tout le monde autour d'elle et personne n'a rien fait", confirme Ryan. Avec sa maman, il donne d'autres noms de jeunes confrontés au harcèlement. Des jeunes de son âge. "Je ne sais pas comment cela va se passer, c'est anxiogène", insiste sa maman.

"Ta mère !" : Ryan revit des moqueries subies plus jeune

En fin de semaine passée, Ryan est avec ses amis. Une dispute éclate, avec des élèves plus âgés. On le traite de "racaille des bacs à sable". Et cela va plus loin, avec le fameux "ta mère !" Là, le sang de Ryan ne fait qu'un tour. Il a déjà subi des moqueries et des insultes envers sa mère, plus jeune.

Une seule fois, Ryan se souvient être parvenu à canaliser sa colère. Un exploit, pour lui. Mais, dans ces cas-là, il s'effondre et peut avoir des comportements violents à son propre égard. Quelle que soit l'issue, qu'il en vienne aux mains ou non, Ryan parle de "boule au ventre", de "peur".

Alors, que ferait-il, s'il était dans la situation de Lindsay ? La réponse fait froid dans le dos. "Je pense qu'au début, je ne vais pas en parler." "Il est capable de garder certaines choses pour lui pendant une semaine. Au bout d'un moment, c'est trop, il se fait du mal", résume la maman de Ryan. 

Au début, je pense que je ne dirais rien. Par peur des autres et pour protéger ma maman.

Ryan, 11 ans

Pour Karine Renaud, la principale du collège de Pithiviers, le problème est bien là. "Là où c'est le plus dur, c'est quand on n'a aucun signe. Cette année, on a eu un cas d'élève qui ne parlait pas", poursuit-elle. Pour elle, le plus important reste de rassurer l'élève, de lui faire prendre conscience de trois choses.

"Ce n'est pas normal, ce n'est pas de ta faute et tu dois le dire", énumère la principale. Voilà ce qui est dit à l'élève harcelé. "Il y a aussi la peur de passer pour un faible, surtout chez les garçons."

"Il va encore croire que je suis faible" : le souci de la culpabilité, chez la victime

Accompagnée et suivie, via plusieurs entretiens, la jeune victime sera finalement surveillée de loin. L'équipe encadrante prendra régulièrement contact avec la famille.

"Nous pouvons agir. On traite beaucoup de choses. Les choses dont on a connaissance", conclut Karine Renaud. 

*Par souci d'anonymat, le prénom des deux élèves a été modifié.

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