“Dans les prisons, tout peut changer d'un jour à l'autre” : à Saran, la difficile gestion de la crise du coronavirus

Un gardien au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran. / © REPUBLIQUE DU CENTRE/MAXPPP
Un gardien au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran. / © REPUBLIQUE DU CENTRE/MAXPPP

Face au coronavirus, les parloirs viennent d'être suspendus en prison, ce 18 mars et jusqu'à nouvel ordre. Une décision qui aurait dû être prise beaucoup plus tôt pour un membre du personnel de la prison de Saran dans le Loiret, mécontent de la gestion de crise de l'établissement.

Par Yacha Hajzler

"C'est une honte, vraiment une honte", pour Aymeric Regneau. Educateur sportif au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran et secrétaire local adjoint CGT, il estime que l'administration pénitentiaire a manqué de réactivité face à la crise du coronavirus. Au coeur de son coup de colère, la question du parloir.
 

Le parloir, porte d'entrée du virus ?


"Les parloirs, c'est 30 à 40 personnes dans une même salle. Les familles, on ne sait pas d'où elles viennent. Des masques devraient arriver pour les détenus qui présenteraient une suspicion de contamination, mais pour le reste il n'y a rien. Ni masque, ni gel, rien. Je ne comprends pas que la direction régionale n'aie pas interdit les parloirs plus tôt !" s'indigne-t-il.

Pourtant, assure l'éducateur, "je sais ce que ça représente, d'annuler les parloirs. Certains détenus acheminent leur drogue de cette manière, il va y avoir des situations de manque, des tensions. Les prisons commencent à être sous pression", estime-t-il, évoquant la mutinerie en cours à la prison de Grasse, ce 17 mars au matin.
 

Premier surveillant de la prison et secrétaire local du syndicat Force Ouvrière, Michaël Petit tempère. "Les masques, c'est vrai qu'on parle de pénurie partout, c'est partout la même chose. Certaines familles au parloir en portaient, d'autres non." Il confirme également l'absence de gel, mais, ajoute-t-il, "on a tout de même du savon, de quoi se laver les mains."
 

"On est dans l'incompréhension"


Pour Aymeric Regneau le plus sûr serait de confiner l'ensemble des détenus. "Ce n'est pas contre eux ! Imaginez qu'un seul détenu soit contaminé ? C'est toute la prison qui l'est. Imaginez à Tours, où ils sont les uns sur les autres !"
Selon Michaël Petit au contraire, les promenades et les cours de sport sont ce qui permet de faire tenir les détenus, qui viennent d'être mis face à la suppression des parloirs. "On espère qu'on arrivera pas à une mutinerie, dans les prisons tout peut changer d'un jour à l'autre. Là, je reviens de détention, tout est calme."

A Saran, aucun cas de coronavirus confirmé. Mais une belle frayeur récemment, assure Aymeric Regneau. "La semaine dernière, on a eu deux suspicions de contamination, on l'a appris complètement par hasard. On est dans l'incompréhension. Pourquoi on devrait être mis en danger, nous plus que d'autres ?"

Pour Michaël Petit, "chacun a son ressenti. C'est vrai que nous, les organisations professionnelles, nous sommes reçues chaque fois qu'il y a une évolution. Mais tout a été fait en temps et en heure, selon moi. Les détenus ont été isolés, des masques ont été fournis, et les agents ont été informés du placement en isolement par une note de service." 

Aymeric Regneau, partenaire extérieur à la prison, aurait-il pu manquer cette note ? La direction n'aurait-elle pas dû s'assurer que l'information circule parmi l'ensemble du personnel ?
 

"On a trop d'enjeux derrière" : la réponse de l'administration


Confronté à ce témoignage, la direction interrégionale des services pénitentiaires se dit "assez étonnée""On est sur l'application stricto sensu des mesures édictées par le ministère de la Santé. On était sur le même rythme que celui de la société, à part pour les gens qui présentaient des symptômes, voilà, hier tout le monde allait normalement faire ses courses" plaide la direction de la communication.

Le responsable assure par ailleurs avoir engagé, dès le 27 février, un premier cycle de prévention à l'adresse du personnel de la prison, ainsi que des mises en quatorzaine préventives. Les détenus et les familles ont également été sensibilisés. Même si le processus a été "un peu poussif", reconnaît-on. "En fin de semaine dernière, l'administration pénitentiaire a souhaité que le parloir soit suspendu pour les mineurs, les personnes âgées, les femmes enceintes, et la suspension totale des parloirs est valable dès ce 18 mars"  assurent les services pénitentiaires.

Concernant le cas des détenus cités par Aymeric Regneau, idem, la direction interrégionale n'est pas au fait d'un quelconque dysfonctionnement. "L'Agence Régionale de Santé (ARS) et le ministère ont mis à disposition les quartiers réservées aux arrivants ou des cellules d'isolement qui permettent d'écarter les détenus susceptibles d'être contaminés. Ça a été fait pour une personne à Saran, elle a été mise sous antibiotique et isolée. Les personnes en contact avec lui portaient gants et masques, la direction de l'établissement de Saran nous l'a confirmé lundi."

L'épisode ne s'est cependant pas arrêté là. Après avoir écarté le soupçon de contamination, le détenu concerné a été réintégré à la vie pénitentiaire classique. Avant de présenter de nouveau de la fièvre quelques jours plus tard. "Le détenu a donc été isolé ainsi que son codétenu, qui lui ne présentait pas de symptômes, car on ne veut prendre aucun risque. Surtout à Orléans où il y a 800 détenus, on a trop d'enjeux derrière."
 

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