Les robots vont-ils voler nos boulots ? Le débat, récurrent, sur une raréfaction du travail liée à l'accélération des mutations technologiques revient en force dans la campagne présidentielle, sur fond de chômage de masse.
Amazon a ouvert sa première usine en France, à Saran, près d'Orléans, en 2007. L'entreprise emploie environ un millier de personnes, sans compter les centaines d'intérimaires recrutés en période de pointe comme à Noël, ce qui en fait le premier employeur du département du Loiret.
3 millions d’emplois pourraient être détruits par la numérisation à l’horizon de 2025. (Dans 10 ans !), ce qui déstabiliserait en profondeur les classes moyennes françaises, car de nombreux emplois de services seraient touchés.
Et c'est justement cette robotisation à outrance synonyme de chômage de masse pour certains qui agite le débat politique. Propositions phares du candidat socialiste Benoît Hamon, le revenu universel et l'idée de taxer les robots découlent en partie du postulat que la révolution numérique va détruire de nombreux emplois.Nombre de robots travaillant dans les entrepôts d’Amazon :
— MoSWaa (@moswaa) 6 janvier 2017
2016: 45,000
2015: 30,000
2014: 15,000
2013: 1,000 pic.twitter.com/3cUB0Kbkh5
Ce diagnostic est-il juste ? Difficile de trancher au regard de la vitesse d'innovations dont nul ne peut prédire les conséquences. Mais entre "techno-optimistes" et "techno-pessimistes", la polémique fait rage.
"La question remonte à l'Antiquité, Aristote pensait déjà que les animaux prendraient le travail des esclaves. Elle ressurgit à chaque vague de mutation technologique, comme la révolte des canuts de Lyon au XIXe siècle liée à la peur des machines", rappelle l'économiste Nicolas Bouzou, du cabinet Asterès.
Je suis sur la théorie de la raréfaction du travail qui justifie l'instauration du revenu universel, explique Benoit Hamon.
Aujourd'hui, les experts tentent régulièrement de mesurer l'impact des transformations. Un rapport du Conseil d'orientation pour l'emploi (COE) a estimé en janvier que moins de 10% des emplois risquaient de disparaître en France comme dans d'autres pays de l'OCDE, du fait de l'automatisation et de la numérisation. Des projections bien plus positives que l'étude très commentée parue en 2013 (dite "Frey et Osborne"), et qui tablait sur une suppression de 47% des emplois dans les 20 prochaines années..@BenoitHamon : "je suis sur la théorie de la raréfaction du travail" qui justifie l'instauration d'un revenu universel #QuestionsPol pic.twitter.com/aGdSTPiGxE
— France Inter (@franceinter) 8 janvier 2017
Plus que la quantité d'emplois impactés, c'est la capacité à en créer de nouveaux qui interroge. "On sait ce qu'on perd, pas ce qu'on gagne. Il y a une vraie incertitude. Mais on sait qu'au cours des vingt dernières années, où l'on a déjà assisté à une numérisation, le volume global de l'emploi a plutôt augmenté", souligne Marie-Claire Carrère-Gée, présidente du COE.
Pour Emmanuel Macron :Quand tu réalises que les #Robots vont te piquer ton job ! #Emploi pic.twitter.com/D9V7UEvTKi
— Florian Paulmier (@FlorianP123) 17 janvier 2017
Le candidat d'"En marche" ! défend la théorie de la "destruction créatrice" de l'économiste Joseph Schumpeter (1883-1950) : les machines non seulement créent des emplois directs mais génèrent aussi de la richesse et des besoins nouveaux.Du temps où les chandelles éclairaient les rues, les gens disaient que les lampadaires allaient tout tuer. Mais non, ils ont permis de créer d'autres emplois, ceux qui font les lampadaires et les entretiennent.
DES MACHINES "MEILLEURES QUE LES HOMMES"
L'enjeu principal réside à ses yeux dans la formation : "les chauffeurs de poids lourd vont perdre leur job avec les véhicules sans chauffeur, il faut donc les former à d'autres compétences dans la logistique. Sinon on aura énormément de chômage", prévient ce "techno-optimiste" pour qui "le champ des emplois à créer est infini".La technologie ne génère pas une raréfaction du travail mais une mutation, appuie Nicolas Bouzou. La preuve : des pays comme la Corée ou la Suisse, bien plus robotisés que la France, affichent un chômage très bas.
Mais pour les "techno-pessimistes", ce phénomène de destruction créatrice s'enraye. D'une part parce que, contrairement à la précédente révolution industrielle, celle que nous vivons aujourd'hui n'a qu'un faible effet sur la croissance, qui ne décolle pas.
Ensuite, parce que les progrès de l'intelligence artificielle sont tels que peu à peu, les outils ne sont "plus seulement au service de l'homme, ils prennent une partie des décisions, s'adaptent à notre subjectivité et pourront faire parfois mieux que les hommes lorsque le travail sera trop complexe", analyse le philosophe Raphaël Liogier, auteur de "Sans emploi : condition de l'homme post-industriel".
Pilotes automatiques, aspirateurs intelligents, big data... : étant donné que "la machine remplacera l'homme non plus seulement sur des tâches d'exécution", il existe "une forte probabilité pour que le solde net d'emplois crées par rapport aux emplois détruits soit négatif", prédit aussi la fondation Jean-Jaurès.
Plus qu'en professions supprimées, M. Liogier pense en terme de tâches au sein des métiers : presque toutes seraient selon lui impactées, et plus seulement celles considérées comme "ingrates".
Conséquence : le travail va se "fragmenter". "Ce qui n'empêche pas de nouvelles activités de se libérer, mais elles ne seront plus structurées comme des emplois" classiques, "correspondant à un espace-temps donné et à un contrat de travail exclusif", selon ce défenseur du revenu universel.