“On vit une homophobie ordinaire, et banalisée” : Next Gaymer, l'association qui prend soin des gamers LGBT

Alexandre Dobrow, fondateur de NextGaymer et du Daily Geek Show. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL
Alexandre Dobrow, fondateur de NextGaymer et du Daily Geek Show. / © Yacha Hajzler / France 3 CVDL

En 2008, Alex Dobro a fondé cette association à la croisée de deux cultures qui ont parfois du mal à se comprendre, et qui pourtant coexistent depuis toujours. 

Par Yacha Hajzler

"Le jeu vidéo, ça a vraiment été un pivot dans mon existence. J'en parle un peu ému. Ça m'a aidé, vraiment." Alex Dobro cligne rapidement des yeux et retrouve vite le sourire. Sur son bureau, dans la cave réaménagée d'un immeuble parisien, un petit drapeau LGBT dispute le décor à une fleur croqueuse du jeu vidéo Mario, faite en perles Hama
 

L'écran, tremplin vers le monde


En 2008, il a fondé Next Gaymer, une association qui a vocation a créer du lien social pour les personnes LGBT fans de jeux vidéos. Les personnes comme lui. "Je suis autiste de haut niveau et du coup, j'ai été non-verbal longtemps, avec de grosses difficultés d'interaction. Et, incroyablement paradoxalement, les jeux vidéos m'ont complètement ouvert sur le monderetrace-t-il. Son premier "vrai" jeu vidéo, c'est Final Fantasy 7. "J'ai appris à lire avec, révèle le jeune entrepreneur. J'avais 7 ans, et pour la première fois, je m'intéressais activement à quelque chose. J'ai eu envie de le partager, et ça m'a ouvert aux autres."

Des relations précieuses, tissées dans le mystère du virtuel, qui n'en sont pas moins réellement solides. Des années plus tard, ce sont ses coéquipiers sur World Of Warcraft qui l'ont poussé à concrétiser son projet de fonder une entreprise. A l'époque, sa grand-mère, dont Alex est très proche, presse son petit-fils de lui expliquer le monde. Pour elle, il crée un petit blog, qui coule des jours modestes sur internet, jusqu'à donc l'intervention enthousiaste d'une guilde de Chamans, Démonistes et Paladins. 

En 2010 naît le Daily Geek Show, un média orienté vers l'actualité geek et scientifique qui reçoit aujourd'hui 1,7 millions de visiteurs uniques par mois
 

La culture du "sale pédé"


Si le jeu vidéo a été pour Alex Dobro un refuge à nul autre pareil, il y est toute de même confronté à une épine tout droit sortie du monde réel : l'homophobie. En ligne, le "gay", le "pédé", c'est l'amateur, le mauvais. Le mis à part, encore une fois. "J'avais la chance d'avoir assez de recul, précise-t-il en écartant son cas personnel. Mais une personne gay qui est rejetée par sa famille, par exemple, dont la seule passion est le jeu vidéo. Si elle en arrive à se sentir rejeté là où elle devrait se sentir acceptée, ça peut devenir compliqué. Dire "sale pédé", en général, à personne en particulier, ça n'a l'air de rien, mais accumulé à 150 insultes de ce genre, ça peut peser."
 

Mais, exactement comme certains fans de foot, certains gamers ont la dent dure sur la question de l'homophobie. "Y'a une argumentation autour de la culture, ce qui est aberrant. On n'accepte pas le racisme sous prétexte de culture, alors je ne vois pas pourquoi on accepterait l'homophobie. Ensuite, il y a l'esprit de meute : mais non, on déconne, t'as pas d'humour... La pire réaction, c'est de nous dire qu'on fait de la victimisation et qu'en réalité ça ne pose de problème à personne." 
 

Question de vie ou de mort


Difficile à entendre. Les problèmes que "ça" pose, Alex Dobro est en première ligne pour les constater. "Je parle régulièrement du suicide, parce que c'est quelque chose auquel on est très souvent confrontés dans l'asso. C'est très réel, les gens ne voient pas cette partie-là. Le jeu vidéo, ce n'est pas le seul facteur. Mais ces gens-là, c'est aussi parce qu'ils se sont sentis rejetés partout" expose gravement le fondateur de Next Gaymer. 

Son association, au final, c'est du repos. Un "safe space", comme les appelle internet. Next Gaymer se consacre d'ailleurs relativement peu au militantisme, alors qu'elle met toute son énergie à être un lieu d'accueil, et d'écoute. Trois à quatre fois par mois, la structure organise des événements pour rassembler ses membres autour d'un jeu vidéo, d'un jeu de rôle ou simplement d'une discussion sur les films Marvel. Petits pas, mais gros impact. 

"Le monde associatif, de toute façon, est un océan d'ingratitude, c'est une lutte constante avec les êtres humains pour les contenter, rit franchement le fondateur. Si on est encore là, c'est grâce à ces personnes qui viennent nous dire à quel point on a eu un impact dans leur vie, parfois c'est une question de vie ou de mort" appuie-t-il, touché.
Et il y a ceux qui ne disent pas, les timides qui n'ouvrent pas la bouche lors de la première réunion, mais qui remercient pour cette "super soirée". Et qui reviennent. 


"Y'a du mieux"


Partie intégrante ou miroir fidèle de la société, le monde du jeu vidéo n'est bien sûr pas exempt des évolutions de ces dernières années. "Il y a des efforts qui sont fait. Mais on s'est beaucoup battus pour ça, l'inclusivité n'est pas venue par magie, avertit Alex. A force de hurler sur le sexisme, les caricatures de personnages LGBT..."

Au bout du combat, de belles récompenses, comme avec le jeu "The Last Of Us", sorti en 2013 des studios Naughty Dog. Dans ce monde post-apocalyptique, où les survivants doivent restés éloignés des "infestés", plusieurs personnages emblématiques appartiennent à la communauté LGBT comme Bill, survivant endurci et bourru, mais surtout Ellie, la protagoniste principale. Naughty Dog avait d'ailleurs choisi d'ouvrir sa conférence à l'E3 par un baiser lesbien. 
Plus récent, le doux et pastel A Normal Lost Phone est apparu sur les écrans en 2017. Le joueur est invité, au fil de la partie, a explorer le téléphone perdu par une personne dont, au début, on ignorera tout. Avant de découvrir sa transidentité, normale"Là, je m'imagine une personne transgenre (la développeuse Diane Landais, ndlr) qui dit : moi, j'adore les jeux vidéos, ça me saoûle qu'il n'y ait aucune personne transgenre correctement représentée. Je trouve ça magnifique qu'elle ait pu partager son récit", s'enthousiasme Alex. 
 

Le fondateur de Next Gaymer et ses protégés peuvent-ils espérer la fin des discriminations ? "C'est irréaliste de penser qu'on sera un jour représentés correctement, parfaitement. J'y crois pas trop. Mais y'a du mieux, clairement" positive Alex Dobro. La partie n'est pas terminée.

Sur le même sujet

Réaction de Marc Sarreau après sa victoire sur le Tour de Vendée

Les + Lus