Les réactions en région Centre-Val de Loire après les propos polémiques de Camélia Jordana sur les violences policières

Les propos de la chanteuse sur des comportements violents et discriminatoires de policiers lors de l'émission On n'est pas couché ce samedi 23 mai ont engendré moult réactions, y compris de politiques de la région. Mais qu'en pensent les policiers et habitants de quartiers d'Orléans ou Tours ?

Photo d'illustration (octobre 2014).
Photo d'illustration (octobre 2014). © PHOTOPQR/LE REPUBLICAIN LORRAIN/Julio PELAEZ
Je ne parle pas des manifestants, je parle des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que pour leur couleur de peau, c’est un fait. [...] Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic et j’en fais partie.” Ces propos tenus par la chanteuse et actrice Camélia Jordana sur le plateau d’On n’est pas couché ce samedi 23 mai, ont déclenché sur les réseaux sociaux une confrontation entre les défenseurs et adversaires de la jeune femme à coup de hashtags #JeNeSuisPasCameliaJordana Vs #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice.

Dans la région Centre-Val de Loire, des députés et maires ont réagi sur Twitter, à l’instar de François Cormier-Bouligeon, député LREM du Cher.
Un des plus prolixes fut François Jolivet, député LREM de l’Indre, avec trois tweets consécutifs, qui engendrèrent des remarques notamment celle d’Antoine Léaument, candidat malheureux à la mairie de Châteauroux.  

"Quand je me promène, je n'ai pas peur"

Au-delà des joutes politiques, les propos de la chanteuse trouvent-ils des échos parmi les habitants de quartiers dits sensibles ou prioritaires ? D’origine maghrébine, Ali Jefrani est né en France et a grandi à Orléans. Il est aujourd’hui responsable d’une structure jeunesse de la ville, et diplômé d’un master Sciences de l’Education - option cadre d’intervention en terrain sensible.

J’ai beaucoup eu droit aux contrôles au faciès.

"Par exemple, quand Place d’Arc [centre commercial à Orléans, NDLR] a ouvert, on allait entre amis pour se promener et on me demandait ma carte d’identité systématiquement, raconte-t-il. Quand j’avais une voiture équipée sport, je me faisais tout le temps contrôler, et ce n’était pas des contrôles de routine, on me demandait ma boîte d’ampoules qui était facultative.

Pour lui, Camélia Jordana a cependant eu des “mots forts” comme “massacrer”. “Ce n’est pas un terme que j’aurais employé. Et quand elle dit 'les' policiers, non, je dirais 'des" policiers pour enlever tout de suite la généralité, parce qu’il ne faut pas oublier qu’il y a des policiers qui prennent leur travail à coeur et pour qui le métier est de servir les gens.”

Quant à la peur mentionnée par la chanteuse, il ne la ressent pas du tout : “Quand je me promène et que je croise un policier, je n’ai pas peur, je suis en règle, je n’ai rien à me reprocher.
 
Ali Jefrani pointe cependant un manque de respect de la part de certains policiers : “il ne faut pas oublier que le tutoiement est quasiment de mise envers les personnes issues de l’immigration, comme s’ils nous prenaient pour des sous-citoyens. Après, est-ce qu’il y a des jeunes et des moins jeunes malpolis envers la police ? Bien sûr que oui.
 

"Désabusés, outrés, salis"

Les violences existent en effet dans les deux sens. En regardant rapidement les fait-divers dans la région, on constate deux types de violences : celles qui sont ou seraient commises par les policiers...
… Et celles que ces derniers subissent :
David Goubeau, responsable communication du syndicat Alliance Police Nationale en Indre-et-Loire l'assure : la situation n'a pas changé. "Les rodéos existent toujours, les voitures brûlent toujours sur Tours et Joué-lès-Tours. C’est pour cela aussi qu’on dénonce les propos de Camélia Jordana et ce que cela peut engendrer." A savoir mettre de l'huile sur le feu. 

"J’en parlais avec les collègues, on est désabusés, outrés, on se sent salis, ajoute-t-il. On ne veut pas que soit banalisé le fait d’insulter, d’accuser les policiers. Massacrer, ça renvoie à des heures sombres de notre Histoire".

Christophe Castaner a certes réagi, mais le syndicaliste souhaite plus : "On aimerait aussi être soutenus par notre ministère qui n’a pas porté plainte, malgré le fait que mon syndicat notamment ait saisi le procureur de la République de Paris."


"Un dérapage ne pourrait se produire qu'une fois"

Née à Toulon, la chanteuse qui a vécu en Belgique puis à Paris parle de banlieue, mais les "banlieues" d’Orléans ou de Tours sont-elles comparables à celles de Seine-Saint-Denis ou de Marseille ?

En ce qui concerne les violences policières, syndicat de police et acteurs sociaux s’accordent sur le fait qu’Orléans en connaît peu. Pour Yves Bodard, travailleur social et ancien éducateur de rue qui a écrit trois ouvrages dont Banlieues, de l’émeute à l’espoir (éd. Regain de Lecture), "un dérapage ne pourrait se produire qu’une fois. Il y a un maillage associatif très fort qui sert de rempart contre ces abus. Il y aurait une caisse de résonance très forte si des faits de cette gravité se produisaient sur Orléans.

Fabien Arvaron, secrétaire départemental d’Alliance Police Nationale dans le Loiret, affirme pour sa part qu'il y a peu, voire pas de plaintes pour violences policières à Orléans et Montargis ces dernières années.

Cela peut arriver, nuance-t-il. Mais dans la plupart des cas, les enquêtes IGPN [souvent surnommée "la police des polices", NDLR] démontrent qu’il n’y a pas de violence policière et que nos collègues ont fait usage de la force soit pour se dégager soit pour interpeller un individu qui se rebellait.” Il affirme par ailleurs que le métier de policier est le plus surveillé, et le plus sanctionné en cas de violences. 
 

Contrôle au faciès : mythe pour l'un, réalité pour l'autre

Par contre, les visions divergent sur la question de la discrimination, notamment lors des contrôles d'identité. 

Il n’y a pas de contrôle au faciès, c’est un mythe.

Pour Fabien Arvaron, c'est le délit qui entraîne le contrôle : "Vous êtes plus contrôlé dans les quartiers car ils ne respectent pas les consignes." Il prend l'exemple des rodéos ou des points de vente de drogues comme à La Source à Orléans. "C’est sûr que si vous contrôlez dans ce quartier un groupe de 10 personnes qui fait du tapage ou fume des substances illicites, vous avez plus de chances de tomber sur des jeunes issus de l’immigration. Mais on contrôle tout le monde."
 
Il pointe aussi "l'effet de meute" : "Dès que vous embêtez leur trafic et gênez leur business, lorsque vous patrouillez, ou faites une intervention, on part dans les extrêmes. Ils s’en prennent même aux pompiers, cela devient aberrant."

Pour Yves Bodard, "le délit de faciès est une réalité. Moi, je ne suis pas souvent contrôlé. Mais sur les maraudes, il m’est arrivé d’être pris à partie alors que j’étais dans la masse à distribuer des produits d’hygiène à des grands précaires. J’ai pu assister à des faits d’intimidation, de mépris, de sous-entendus auprès de grands précaires, et de jeunes qui ont la casquette à l’envers, qui parlent un peu fort."

Il rappelle par ailleurs une étude réalisée en 2009 par le CNRS à Parisle fait d'avoir la peau noire ou d'être Maghrébin augmente substantiellement le risque de se faire contrôler.
 

Répression Vs Prévention

Pour le travailleur social et écrivain, le policier ne fait qu’exécuter les ordres qu’il reçoit d’en haut, et le problème vient davantage des orientations politiques, à l'instar d'Orléans : "Il y a une politique locale répressive axée sur le sécuritaire avec l’armement des policiers municipaux, de la vidéoprotection qui est en fait de la vidéosurveillance… On a même supprimé il y a trois-quatre ans les éducateurs de rue. C’est un choix politique local de dire qu’on est plus dans du sécuritaire que de la prévention."

Yves Bodard comme Ali Jefrani souhaitent un retour de l'humain."J’ai 40 ans, quand j’étais plus jeune, j’ai eu la chance de bénéficier de stages moto, et pour nous les policiers étaient des êtres humains, se souvient le responsable de la structure jeunesse à Orléans. Aujourd’hui les jeunes les voient plus comme des robots."

Il incite les pouvoirs locaux à remettre en place des rencontres comme celles organisées avec les délégués cohésion police-population, ou bien le Centre Loisirs Jeunes à Saint-Jean-de-Braye où les animateurs étaient des policiers. "C’était un excellent moyen de rapprocher les populations et de se voir différemment les uns les autres". 
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