Affaire de l'Argentella : quand la France voulait faire de la Corse son laboratoire nucléaire

En 1960, la France du général de Gaulle projette de faire des essais nucléaires sur le site des anciennes mines de plomb argentifère de l’Argentella, en Balagne. En Corse, la société se soulève et refuse de servir de zone test pour l’arme atomique
 

En 1960, la France du général de Gaulle projette de faire des essais nucléaires sur le site des anciennes mines de plomb argentifère de l’Argentella, en Balagne.
En 1960, la France du général de Gaulle projette de faire des essais nucléaires sur le site des anciennes mines de plomb argentifère de l’Argentella, en Balagne. © FTVIASTELLA
Tout début des années 1960, la France lance son programme nucléaire en grande pompe. Charles de Gaulle veut donner au  pays son indépendance énergétique, le doter d’une puissante force militaire et affirmer sa place parmi les grandes nations. 

Pour porter la mission, c’est Michel Debré, Premier Ministre, qui est choisi et dans la liste des sites élus pour servir de laboratoire aux essais nucléaires, l’Argentella figure en bonne place. Perché entre Calvi et Galeria, le site est une ancienne mine de plomb argentifère abandonnée. A l’époque, la Corse est considérablement appauvrie et très en retard sur son temps. Elle se prépare à être tirée de sa léthargie par une opposition populaire très forte au projet d’essais nucléaires.
 

Rumeur et colère


Elaboré secrètement, le projet devient public avant même l’officialisation de la mission Debré, lorsque la rumeur se répand sur l’île et auprès de la diaspora continentale. En Corse, la colère commence à gronder.

Rattrapé par la polémique naissante, le gouvernement confirme la nouvelle mais se veut rassurant. Pierre Guillaumat, ministre délégué à l’énergie atomique est dépêché en Corse et tente de convaincre la population avec des éléments scientifiques : " La qualité des roches et le volume du massif permettent d’absorber dans des conditions réelles de sécurité, des explosions de faible importance […] aucune retombée radioactive n’est à craindre », plaide le ministre, le 14 avril 1960 à Ajaccio.

Pour le gouvernement , la réaction des Corses est incompréhensible : l’exécutif considère le programme nucléaire comme une chance pour l’île.

Max Simeoni co-fondateur de l’ARC, premier mouvement autonomiste se souvient : « C’était pratiquement pour eux un allongement de la saison touristique, on allait avoir des officiers supérieurs et des ingénieurs à hauts salaires en permanence au sud de Calvi et donc ça ne pouvait qu’être bénéfique »

L’argument passe très mal auprès des Corses qui ont le sentiment d’être manipulés. La population oppose une fin de non recevoir au projet. De quoi faire tomber Michel Debré des nues, ses conseillers lui ayant assuré que convaincre les insulaire serait une formalité.
 
 

« Un combat politique, pas environnemental »

Tout au contraire, les insulaires vont se souder contre la mission nucléaire. Sur l’ile et sur le Continent, partout où les Corses sont présents, les manifestations remplissent les rues. Dans le lot, un homme s’impose déjà avec ses idées : Edmond Simeoni. L’homme d’Aleria gardera d’ailleurs un souvenir indélébile de l’époque de l’Argentella  : 

« Il n’y avait pas de dimension environnementale dans ce combat, c’était purement politique. Les Corses ne voulaient pas devenir une cible potentiel en cas de conflit entre l’Amérique et la Russie », expliquera Edmond Simeoni en 2016. « Nous étions à l’époque en pleine Guerre Froide et j’ai trouvé que c’était une injustice insupportable, que ça nous exposait éventuellement au feu nucléaire. On a constitué tout de suite une association et, très vite, nous avons atteint 650 inscrits. Et là, on a commencé à se battre. »


Dans une Corse profondément Gaulliste, ces mouvements de protestations sont inédits. Toute la classe politique s’empare de l’affaire. Certains observateurs décriront cet épisode comme une des premières contestations à caractère écologistes, d’autres parleront uniquement de combat politique. À ce moment-là, les idées autonomistes sont embryonnaires, l’affaire de l’Argentella en est le point de départ. 

Plus tard « les essais nucléaires de l’Argentella » seront considérés au même titre que « le scandale des boues rouges » et « les événement d’Aleria » comme l’un des trois moments fondateurs du nationalisme corse.

Dès le mois de juin, le gouvernement capitule face à la fronde populaire et renonce au programme d’essais nucléaire en Corse. 
 

« Vous ne trouverez pas d’images sur cette affaire de l’Argentella »


Dans la rue, les Corses se sont exprimés en masse en dépit de la volonté de l’Etat de contrôler l’information. Aujourd’hui, seules quelques coupures de journaux subsistent et à mesure que le temps passe ce pan de l’Histoire disparait.

« Vous ne trouverez pas d’images sur cette affaire de l’Argentella », révèle l’historien Antoine-Marie Graziani. « Tout simplement parce que c’est sur un temps court mais aussi car nous sommes dans une période où la télévision est aux mains du pouvoir et le pouvoir a décidé qu’on préférait montrer le Catenacciu et non ce qui pouvait se passer à l’Argentella. »

Pendant deux mois, l’Argentella aura été le témoin de la tumultueuse histoire de l’atome, de la Guerre Froide et de la révolte populaire. Avec le recul du gouvernement français, l’ancienne mine abandonnée retrouvera sa tranquillité.

C’est finalement en Polynésie, dans les environs de l'île de Mururoa, que 193 essais nucléaires seront effectués, entre 1966 et 1996. Avec des conséquences destructrices irréparables sur la faune, la flore et la santé des populations.



 
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