Coronavirus : l’hydroxychloroquine, remède ou pas ?

 La question divise la communauté médicale. Alors que les seuls hôpitaux sont autorisés à prescrire la substance, des médecins sont dubitatifs. Les professionnels de santé insulaires préconisent de lancer une expérimentation en ambulatoire encadrée par l’Etat en Corse. Au plus vite.
L'hydroxychloroquine, au centre de toutes les attentions.
L'hydroxychloroquine, au centre de toutes les attentions. © Gerard Julien / AFP
Il y a quelques semaines encore, la plupart d’entre nous ignorait jusqu’à son existence.
Désormais, l’hydroxychloroquine est de toutes les conversations.

Dans cette crise mondiale du covid-19, ce dérivé de l’antipaludéen chloroquine, utilisé depuis des décennies contre le lupus ou la polyarthrite rhumatoïde cristallise, à tort ou à raison, tous les espoirs d’une humanité en mal de remède.
Mais l’hydroxychloroquine en est-elle un ?
 
Image d'illustration.
Image d'illustration. © Luc Nobout - maxPPP

La question divise la communauté médicale, par manque de preuves scientifiques....
Mais aussi parce que les effets secondaires de la substance sont aussi connus que nombreux : il y a les troubles cardiaques et neurologiques.
Il y a aussi les risques de surdosage potentiellement mortel - que ce soit vrai de l’immense majorité des médicaments n’ôte rien à la dangerosité du phénomène. 
 

L'idée, réduire le nombre de patients qui arrivent en réanimation


Actuellement, de nombreux pays expérimentent l’hydroxychloroquine contre le coronavirus. En Europe, la molécule fait partie des quatre traitements du grand essai clinique Discovery qui a démarré le 22 mars sur 3 200 patients atteints de forme sévère dont 800 en France.

En France, où l’hydroxychloroquine a son apôtre : le professeur Didier Raoult, dont le premier essai, sur 24 patients, a fait grand bruit.
Ses travaux - qui ont le mérite d’exister car ils sont rares en dépit du caractère mondial de l’épidémie- suscitent de très nombreuses critiques, notamment parce qu’ils n’ont pas été réalisés selon les protocoles scientifiques standards.
Mais le directeur de l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection de Marseille persiste. Vendredi, il a publié en ligne une nouvelle étude portant cette fois-ci sur 80 patients dont, selon lui, 80 % ont connu une « évolution favorable ».
Sauf que là encore, tous les critères qui fondent la recherche médicale ne sont pas respectés.
 
Le professeur Didier Raoult, directeur de l'Institut Méditerranée Infection basé à Marseille, fervent promoteur de l'utilisation de la chloroquine pour traiter le coronavirus Covid-19.
Le professeur Didier Raoult, directeur de l'Institut Méditerranée Infection basé à Marseille, fervent promoteur de l'utilisation de la chloroquine pour traiter le coronavirus Covid-19. © GERARD JULIEN / AFP
 

Pour une étude ambulatoire encadrée 

En Corse, on n’a pas attendu les résultats de la deuxième étude de Didier Raoult pour se mobiliser.
Mais le même jour, vendredi 27, alors que les hôpitaux français venaient d’être autorisés par décret à prescrire l’hydroxychloroquine aux patients les plus atteints, le collectif anti-covid-19 corsica, fort de 12000 adhérents, a demandé l’extension de cette autorisation de prescription aux médecins libéraux.

Le président de l’union régionale des professionnels de santé et des médecins libéraux (URPS-ML) de Corse précise:
“Nous demandons à l’Etat d’encadrer dès demain une étude ambulatoire sur les anti-viraux dont l’hydroxychloroquine en utilisant la Corse comme terrain d’expérimentation. Sa situation critique (très grand nombre de cas, population vieillissante) le justifie”.
 
Les urgences corses, notamment d'Ajaccio, font face à un afflux important de patients durant l'été, même hors épidémie
Les urgences corses, notamment d'Ajaccio, font face à un afflux important de patients durant l'été, même hors épidémie © PHOTOPQR/CORSE MATIN/PIERRE ANTOINE FOURNIL

L’idée des médecins libéraux de Corse, c’est d’agir sur la première phase de la maladie, la phase virale, pour réduire le nombre de patients qui arrivent en réanimation. “Car ce n’est pas rien de passer en réa, souligne le Dr Antoine Grisoni. C’est dur pour les patients qui mettent plusieurs semaines à s’en remettre, et c’est dur pour les soignants qui sont très sollicités, avec un important risque de contamination”
 

La balance bénéfice-risques

Tester le produit en ambulatoire sur des patients pas trop atteints : l’idée ne fait pourtant pas l’unanimité au sein du corps médical.
“La question, c’est celle du bénéfice par rapport aux risques, explique un urgentiste. Ce traitement peut-il faire baisser la contagiosité des patients ? On n’en sait rien. On n’est pas sûr non plus qu’il diminue la charge virale ou qu’il ait un effet favorable sur l’évolution de la maladie. Enfin, pourquoi donner un médicament avec potentiellement des effets secondaires, à des gens qui ne sont pas très malades et qui, dans l’immense majorité des cas, vont guérir sans traitement ? Pour ces cas, et pour éviter la contamination, on a déjà trouvé un remède efficace : le confinement”.

Ce lundi matin, chez nos confrères de France inter, Stéphane Gaudry, professeur de médecine intensive réanimation à l'hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis) résumait la situation ainsi : “En l’état actuel des choses, ce qu’on peut dire c’est que la chloroquine est peut-être efficace, peut-être inefficace, et peut-être dangereuse. Ce sont les trois possibilités et pour l’instant, on ne peut pas répondre à la question».
 
ILLUSTRATION / Médicament à base d'hydroxychloroquine
ILLUSTRATION / Médicament à base d'hydroxychloroquine © MAXPPP
 

Avec ou sans groupe-contrôle

C’est justement pour disposer d’éléments de réponses que les conseils départementaux de médecins de Corse veulent un essai ouvert et encadré.

“Il faut qu’on sache si ce produit est efficace, indique le Dr Bruno Manzi, président pour la Haute Corse. Le seul moyen, c’est de faire une étude contrôlée, ce qui implique un groupe-contrôle”, c’est-à-dire des patients à qui l’on n’administre pas le traitement, mais un placebo, pour comparer les résultats.
 

En l’état actuel des choses, ce qu’on peut dire c’est que la chloroquine est peut-être efficace, peut-être inefficace, et peut-être dangereuse - Professeur Stéphane Gaudry


Une des choses que le Docteur Raoult n’a fait pour aucune de ses deux études : le microbiologiste marseillais a fait le choix, dicté dit-il par le serment d’Hippocrate, de proposer son protocole à “tous les patients ne présentant pas de contre-indication”. Sauf qu’il est impossible dans ces conditions de mesurer l’effet réel du traitement sur les patients... 

 

Ces jours-ci, les appels se multiplient en faveur d’expérimentation avec constitution de ces groupes contrôle. Le 24 mars, le président de la CARMF (caisse autonome de retraite des médecins de France) a proposé de réaliser un essai clinique sur les médecins libéraux malades du coronavirus et volontaires.
Selon le docteur Thierry Lardenois, cela permettrait de “fournir, sous 10 jours, des résultats susceptibles de sauver des vies de soignants et qui seraient ensuite extrapolables à l’ensemble des français”. La caisse n’a, à ce jour pas reçu d’autorisation formelle du gouvernement pour lancer cet essai.


Ca peut être pour les médecins une arme supplémentaire contre le virus, et on n’en a pas beaucoup - Docteur Antoine Grisoni


Il y a pourtant urgence, comme le souligne encore le docteur Grisoni, qui plaide en faveur d’une expérimentation encadrée par l’Etat en Corse. “Si on attend les résultats de Discovery, on agira fin avril et ce sera alors trop tard pour beaucoup de gens. Il ne s’agit surtout pas de mettre cette molécule en vente libre. Mais ça peut être pour les médecins une arme supplémentaire contre le virus, et on n’en a pas beaucoup. On voudrait commencer dès demain, beaucoup de médecins sont prêts”. 
 
L'unité dédiée au Covid-19 mise en place au centre de rééducation du Finosello, à Ajaccio
L'unité dédiée au Covid-19 mise en place au centre de rééducation du Finosello, à Ajaccio © Viastella
 

Déjà des victimes d’automédication en Aquitaine 

Comme le soulignait déjà lundi dernier le président du conseil départemental des médecins de Haute Corse, “On veut justement éviter que ça soit fait par tout le monde, dans son coin, dans tous les cabinets”.
Eviter aussi les comportements à risques que la panique, l’inquiétude et la méconnaissance du sujet pourraient générer dans la population. Le strict encadrement de l’essai et donc de la distribution du traitement, c’est indispensable pour empêcher des accidents.
 

Parce qu’il y en a déjà, pas en Corse, mais sur le continent.
Les autorités sanitaires de Nouvelle-Aquitaine ont alerté ce week-end sur des hospitalisations suite à des prises de ce médicament par des personnes croyant être atteintes par le Covid-19. « Des cas de toxicité cardiaque ont été signalés (…) suite à des prises en automédication (…) d’hydroxychloroquine”, indique l’Agence régionale de santé d’Aquitaine dans un communiqué. Cette auto-médication a envoyé au moins dix personnes en réanimation.

Preuve que l’hydroxychloroquine, si elle est de toutes les conversations, ne doit pas être mise entre toutes les mains sans avis médical.



Pour aller plus loin 

► Retrouvez l'entretien que nous a accordé hier le pneumologue Jean-Basptiste Galeazzi :
 

la toile foisonne d’articles passionnants sur le sujet, en voici une sélection subjective :
 

► Hydroxychloroquine : un petit essai clinique chinois peu probant 


Le cas du professeur Didier Raoult, ou comment décrypter un inconnu pour savoir s'il dit la vérité 




 
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