Assassinat d'Yvan Colonna : les réactions après la lettre de Franck Elong Abé

La lettre écrite par Franck Elong Abé et versée au dossier d'instruction de l'enquête sur l'assassinat d'Yvan Colonna a suscité la réaction des principaux partis politiques insulaires.

Le courrier rédigé et envoyé par Franck Elong Abé à la juge d'instruction antiterroriste en charge de l'enquête sur l'assassinat d'Yvan Colonna a suscité plusieurs réactions dans l'île.

En premier lieu, celle de la famille. Christine Colonna, sœur d'Yvan Colonna, s'est exprimée dans un long message posté sur le réseau social X (anciennement Twitter) :

"Ce courrier vient confirmer la conviction profonde de la famille d’Yvan Colonna, écrit-elle. La thèse du crime "islamiste" pour cause de blasphème, assénée comme vérité absolue dès le 2 mars 2022 par le PNAT le jour de l’agression, puis par d’autres intervenants ou observateurs, est donc définitivement invalidée. Mis en perspective avec les graves révélations obtenues lors de la Commission d’enquête parlementaire, les éléments manquants au dossier pénal, ce document confirme l’existence d’une chaîne de responsabilités que nous nous emploierons à mettre à jour avec détermination. Il s’agira dorénavant d’identifier les commanditaires et autres complices de cet assassinat politique qui interroge encore plus aujourd’hui tant au niveau de sa conception et de son organisation que dans le profil des personnes éventuellement impliquées."

Président de cette commission d'enquête parlementaire, Jean-Félix Acquaviva a qualifié cette lettre "d'élément grave".

"Ce sont des déclarations qu'il faut effectivement prendre avec la plus grande prudence, tempère face à notre caméra le député de la seconde circonscription de Haute-Corse. Néanmoins, il n'y a aujourd'hui pas de raison de penser que la première hypothèse, qui était pourtant officialisée par le Parquet national antiterroriste, celle du crime islamiste, ait plus de crédibilité que celle-ci. Cela veut dire que toutes les hypothèses sont sur la table. En reprenant les travaux de l'inspection générale de la justice d'une part et ceux de la commission d'enquête parlementaire de l'autre, avec l'ensemble des dysfonctionnements et les zones d'ombre, nous avons appelé la justice à faire un travail large, soutenu, et à investiguer toutes les pistes. Parce que ce qui compte, c'est la justice et la vérité dans ce dossier."

"À titre personnel, je pense qu’elles ne doivent pas être prises à la légère ni au pied de la lettre, au regard de la personnalité de l’auteur."

Laurent Marcangeli

Rapporteur de cette même commission d'enquête parlementaire, Laurent Marcangeli a également réagi. Contacté ce jeudi 21 mars, le député de la première circonscription de Corse-du-Sud et président du groupe Horizons à l'Assemblée nationale a indiqué :

"Les déclarations de Franck Elong Abé sont un élément nouveau et troublant dans le cadre de l’enquête criminelle. Il appartient à la juge en charge de l’instruction de déterminer la crédibilité des dires de ce dernier. À titre personnel, je pense qu’elles ne doivent pas être prises à la légère ni au pied de la lettre, au regard de la personnalité de l’auteur."

Des répercussions sur le processus ?

Du côté des partis politiques insulaires représentés à l'Assemblée de Corse, Femu a Corsica a réagi dans un communiqué.

"Les nationalistes corses en particulier, et les Corses en général, connaissent trop bien les ressorts funestes de stratégies occultes qui ont eu cours tout au long du conflit contemporain entre la Corse et l’État depuis des décennies, écrit le parti de la majorité territoriale. La Commission d’enquête parlementaire traçait déjà en 2023 les contours d’une affaire d’État d’une extrême gravité. Nous ne pouvons que réaffirmer ici le caractère indispensable d'investigations larges et soutenues par la Justice intégrant ce nouvel élément et les conclusions des Inspection et Commission précitées."

Le groupe Avanzemu "prend acte de ce changement brutal de version de Franck Elong Abé et demande la vérité dans ce dossier tragique".

"Certes, Elong Abé n’est digne d’aucune confiance, expose le président du groupe nationaliste, Jean-Christophe Angelini, mais, en même temps, il donne des éléments, il les verse au dossier et on ne peut pas faire comme s'ils n'existaient pas. On demande que ces clarifications interviennent et dans les meilleurs délais."

Quant à savoir si ce rebondissement dans l'enquête pourrait avoir des répercussions sur les discussions en cours entre les élus corses et les représentants de l'État concernant le processus d'autonomie, Jean-Christophe Angelini répond : 

"Bien sûr que si c’était avéré, tout serait remis en cause. Il va de soi que cet événement qui a mobilisé le peuple corse en général, par-delà les seuls nationalistes qui ont été très impliqués également, ne peut pas rester durablement sans réponse. On a obtenu une commission d'enquête parlementaire, obtenu un certain nombre de précisions, de clarification jusqu'à ce courrier. Il faut donc continuer à dire les choses de manière transparente, publique, officielle. Pour le reste, je le redis, on verra dans les temps à venir. Mais ce que nous voulons, nous, c'est que tout ceci intervienne très rapidement et qu'on ne soit pas dans des manœuvres dilatoires ou la volonté de gagner du temps. Il faut vraiment qu'une autorité mise en cause précise et clarifie." 

Invité de l'émission Pulitica sur notre antenne jeudi soir, Jean-Martin Mondoloni a été interrogé sur le sujet :

"Si ce que révèle de façon me semble-t-il assez décousue Elong Abé était probant et venait à s'approcher de la vérité, on serait ni dans une affaire d'État, ni dans un scandale d'État : on serait dans l'assassinat d'État avec toutes les conséquences politiques que cela peut représenter, explique le coprésident du groupe "Un soffiu novu". Pour l'heure, je n'ose y croire. Ce que je constate, c'est qu'il y a eu une enquête parlementaire qui a commencé à faire la lumière, j'allais presque dire la lumière sur les parts d'ombre de la surveillance pénitentiaire. On est maintenant dans un registre judiciaire. Moi, je veux continuer à croire en la justice de mon pays pour faire désormais toute la lumière, y compris sur ce sujet."

Concernant les conséquences que pourrait avoir cette lettre, l'élu de droite reste vigilant :

"Je pense que l’on ne va pas revivre de façon incandescente ce que nous avons vécu lors des faits, c'est-à-dire de l'assassinat d'Yvan Colonna, dont je veux rappeler que l'indignation avait très largement traversé notre société et ne s’est pas cantonnée au monde nationaliste. Je crois qu’on a tous été indignés par ce qui s'était passé. Je ne crois pas qu'on soit dans le même registre de fièvre. Pour autant, si cette affaire ou cette révélation, encore une fois, devait peu ou prou s'approcher à une opération barbouzarde, cela aurait des conséquences dont on ne peut pas mesurer les effets à ce jour. Et je crois que c'est ni possible et en tout cas pas souhaitable."

Pour les indépendantistes de Core in Fronte, "il y a d'énormes zones d'ombre", notamment sur le "parcours de Franck Elong Abé". 

"La vérité pour Yvan Colonna, on n'y est pas encore, on est loin d’y être, insiste Paul-Félix Benedetti. Aujourd'hui, je crois qu'il y a des investigations complémentaires à mener, peut-être rouvrir la commission parlementaire pour que l'on ait un niveau d'instruction sur cette affaire qui soit à la hauteur des enjeux et qu'elle ne reste pas dans le doute. Il y va de l'avenir des rapports entre la Corse et la France. Je crois que si l'on cherche une solution politique apaisée à long terme, on ne peut pas garder en héritage un supposé assassinat commandite par l'État français lui-même." 

Dans les rangs de l'exécutif, Gilles Simeoni s'est exprimé sur le réseau social X ce jeudi 21 mars, date anniversaire du décès d'Yvan Colonna :

"Deux ans jour pour jour après sa mort, et face aux nombreuses questions sans réponses sur le mobile de son assassin et les circonstances exactes ayant permis son passage à l’acte, l’exigence de vérité et de justice est plus forte que jamais", a écrit le président du Conseil exécutif, sans faire allusion au courrier envoyé par Franck Elong Abé à la juge d'instruction antiterroriste.