C'est la haine dans les gênes. Depuis toujours les Bonaparte et les Pozzo di Borgo cultivent la bataille rangée. De la simple chamaillerie au conflit politique, pour comprendre comment ces deux familles se sont élevées l'une contre l'autre il faut se plonger dans l'Ajaccio de la fin du 18e siècle
Bon nombre de légendes sur ces deux familles résonnent dans les ruelles de la vieille ville d'Ajaccio. Le long de la rue Saint Charles les visiteurs ne peuvent s'empêcher d'imaginer la petite noblesse ajaccienne converser le temps d'une promenade jusqu'aux jardins de la demeure Bonaparte.
C'est entre ces étroits chemins pavés que leur histoire commune a commencé. Personne ne sait comment cette haine s'est déclarée, comment les familles Bonaparte et Pozzo di Borgo en sont arrivées à se détester. Peut-être un simple regard au détour de la cathédrale ou alors une ancienne querelle de cousins. Les raisons officielles restent hypothétiques.
Ce qui est sûr c'est que cela s'est matérialisé au fil des années de manière de plus en plus virulente. Une véritable guerre d'ego avec pour chaque camp un général.
La course au succès
D'un coté Charles-André Pozzo di Borgo né à Alata le 8 Mars 1764 de l'autre Napoléon Bonaparte né le 15 août 1769 à Ajaccio. Ils sont animés tous les deux de l'ambition que l'on pourrait attribuer communément aux Ajacciens : réussir pour partir. La très peu galonnée cité bien loin d'être impériale à cette époque ne fait pas rêver. Pour y arriver rien de tel que la politique.
Nés tous deux de nationalité corse, ils ont leur premier contact avec le monde de la politique de manière inédite au terme de 15 ans d'indépendance et d'innovation menés par le Général Pasquale Paoli. Malgré leur départ précoce pour suivre leurs études, leur éducation politique est tout de même influencée par cet homme, que cela soit pour Pozzo di Borgo ou Bonaparte lui adressant ces hommages dans une lettre passionnelle.
C'est ensuite que les dissensions politiques vont s'accentuer. Pendant la Révolution française, Napoléon tend vers les jacobins et Charles-André se range du coté des girondins. Celui-ci est salué par Paoli.
En 1794 la collaboration Paoli/Pozzo se concrétise par la mise sous protectorat Anglais de la Corse. Charles-André devient Président du conseil d'Etat et interlocuteur privilégié de Pasquale Paoli et de la Grande-Bretagne.
Pendant ce temps Napoléon Bonaparte, lui aussi connaît une ascension fulgurante en tant que commandant. Il gravit l'échelle sociale et est maintenant respecté par le tout Paris où il vient de s'installer.
L'armée pour l'un la diplomatie pour l'autre, chacun continue son chemin.
Jusqu'au Consulat et enfin à l'Empire où Napoléon ressortira vainqueur de cette course effrénée.
Charles-André lui, entre au service de la diplomatie russe jusqu'à en devenir ambassadeur plénipotentiaire.
De leur début à l'apogée de leur carrière, les deux ajacciens n'ont cessé d'être diamétralement opposés.
Une guerre politique et de symbole
L'ascension de ces deux orgueilleux a été ponctuée de jeux de vengeance. Selon Michel Vergé-Franceschi, historien, nos protagonistes ont dans leur jeunesse partagé le même toit. La famille Pozzo di Borgo étant établie à Alata, a demandé à ses cousins de loger un temps dans la Casa Bonaparte pour profiter des joies de l'hypercentre.Déjà durant cette période les tensions se font ressentir. La légendaire rivalité serait née ici et va se traduire par plusieurs coups bas.
Comme cette fois où un pot de chambre et son contenu ont atterri malencontreusement sur le balconnet de la famille Bonaparte, son destinataire n'étant autre que le voisin du dessus. Peut-être une simple rumeur mutée en légende au fil des siècles, rien n'est pour l'heure avéré.
Quelques années plus tard, ce genre de litige s' est transformé en haine viscérale.
Après sa nomination en tant que Général en chef de l'armée d'Italie, Napoléon Bonaparte envoie des troupes sur l'île pour mettre fin au royaume anglo-corse. Il en profitera pour demander l'arrestation de son vieil ennemi Charles-André. Il fuira à Rome.
En 1814, après la désastreuse campagne de Russie, Pozzo di Borgo alors Ambassadeur du Tsar pousse la coalition européenne à entrer dans Paris pour faire abdiquer Napoléon 1er.
Du concret mais aussi du symbolique, grâce à sa carrière de diplomate Charles-André Pozzo di Borgo construit le château de la Punta sur un magnifique domaine sur les hauteurs d'Alata. Il a comme particularité d'être orné des pierres des Tuileries, un dernier trophée de chasse pour la famille.