Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : j'ai fait le ménage

Donc, J’ai fait le ménage. Vous avez bien lu, mais je le répète pour être certaine moi-même : J’AI FAIT LE MENAGE. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
Donc, J’ai fait le ménage. Vous avez bien lu, mais je le répète pour être certaine moi-même : J’AI FAIT LE MENAGE. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA

Le confinement généralisé est entré en vigueur en Corse, comme partout en France, mardi 17 mars, à midi. Une de nos journalistes raconte ses journées de confinement. Ce lundi, elle nous raconte sa journée de ménage. 

Par Céline Lerouxel (Édité par Audrey Altimare)

Pour retrouver les chapitre 5 :
 
  • Chapitre 6 : Tout balayer ... 


J’aurais pu prendre le temps d’un déjeuner « en terrasse », il faisait beau, la météo s’y prêtait. J’ai même posé mon assiette sur mon mètre carré d’extérieur avec vue sur le voisin d’en face, avant de décider que non.
 
J’ai même posé mon assiette sur mon mètre carré d’extérieur avec vue sur le voisin d’en face. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
J’ai même posé mon assiette sur mon mètre carré d’extérieur avec vue sur le voisin d’en face. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA

L’heure était grave. Il y avait trop de poils de chat dans le salon (non, je ne perds pas encore les miens), du marc de café étalé à côté de l’évier et une malencontreuse couche de cendre sur les vitres des pièces principales suite au passage d’Eliott.

Comment ça vous n’avez pas entendu parler du passage d’Eliott le petit dragon, le mois dernier? Il faut suivre l’actualité ! Vous pensiez peut-être que, ce noir disgracieux sur les carreaux, c’était de la pollution accumulée durant une bonne année ? N’importe quoi ! La seule chose à propos de laquelle je peux toute fois vous donner raison, c’est qu’il y avait urgence sanitaire à la maison.
 
 

Essayez le Lama


Donc, J’ai fait le ménage. Vous avez bien lu, mais je le répète pour être certaine moi-même : J’AI FAIT LE MENAGE.  Du ménage en gros, genre, plus personne ne bouge, j’ai besoin de me vider la tête.

J’ai un conseil pour le ménage : essayez le Lama. Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle brosse à poils biologiques révolutionnaires, mais du chanteur, Serge de son prénom. Si le coronavirus est passé par là (pas encore par moi), si vous avez le moral dans les chaussettes (sales qui traînent en troupeau au pied du lit), rien de tel que le répertoire de Serge Lama. « Il faut se poser des problèmes, il faut avoir bien du chagrin, il faut chanter son désespoir pour que chacun puisse se voir». Si vous n’avez pas envie de frotter, frotter, frotter pour chasser vos idées noires après du Lama, je ne comprends plus rien.

Limite, le moment me rappelait mes vingt ans et les tirades de Cyrano que j’apprenais par cœur pour ne pas déprimer idiot, suite à une séparation amoureuse. C’est tellement puissant Lama, que j’ai même décidé de m’en rajouter et d’installer mes stores (sans clous, ni vis) pour compenser.
 

L’échelle à sept marches


En un tournemain, je sortais la grande échelle - celle à sept marches - d’ordinaire posée, telle une verrue, derrière la porte de la chambre d’ami. Celle sur laquelle vous grimpez comme si vous attaquiez l’Everest, sans jamais regarder en bas. Celle qui vous donne une autre perspective sur votre appartement, un sixième jour de confinement.

Vu d’en haut, mon salon me paraissait d’un intérêt nouveau. On sous-estime, souvent les changements de perspectives. Difficile de faire comme si la situation n’y oblige pas (je parle de la situation sanitaire globale, pas de celle de mon trois pièces, évidemment).

 


Bon, il était temps d’attaquer l’installation des stores. Changement de registre musicale pour l’occasion : Leila Huissoud résonnait maintenant à fond dans mon salon. Chansons à texte, registre tendre, plein d’humour, mots choisis dans la gravité…. «Mais ça s’enterre pas les baisers, c’est pas ça qui fait pousser les croix (…) les souvenirs sauvent mieux que la foi, les vents s’empalent sur nos clochers…».

Mauvaise pioche, je le concède, pas le meilleur morceau de la journée, aussitôt associé à l’image du Tonnerre emportant avec lui les malades qu’on ne pouvait pas soigner ici (un père, un chéri, une amie ?). De ma hauteur, la fenêtre, grande ouverte sur la cour, me donnait soudain des idées. Mais seulement, le ¼ de seconde nécessaire pour raccorder mon esprit à des pensées plus rigolotes, « les dents qui font les sourires mordent la vie sans la blesser ». Elle est bien Leïla.

 
En un tournemain, je sortais la grande échelle - celle à sept marches - d’ordinaire posée, telle une verrue, derrière la porte de la chambre d’ami. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
En un tournemain, je sortais la grande échelle - celle à sept marches - d’ordinaire posée, telle une verrue, derrière la porte de la chambre d’ami. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA

Un nettoyage de carreaux et une installation de stores plus tard, j’envoyais donc fièrement cette photo à toute ma famille. Des proches qui pouvaient désormais – et à juste titre - s’interroger sur mon état de tension psychique. Eux, mieux que quiconque, savent que, en temps normal, j’aurais forcément opté pour un bon bouquin plutôt que la grande échelle. « Au feu les pompiers, la maison brûle? » Mais non, il fallait juste un grand ménage. Dans la tête, surtout.
 

La fille de l’auto-promo (ou la fille extra)


J’ai imaginé celle d’Audrey, lisant le papier de ma journée « fée du logis », écrit dans un style énervé.  Audrey, c’est la fille que vous avez vue dans l’auto-promo France3 qui faisait la pub du suivi des élections sur le web. Parce qu’elle travaille pour le web justement.

Vous n’avez pas vu l’auto-promo ? Pas grave, vous n’avez rien raté. Pas cabotine pour deux sous, Audrey y exhibait essentiellement sa queue de cheval, attribut qui la caractérise mieux que de raison. D’ailleurs, il faut que je vous avoue une chose, le jour où j’ai vu passer sa photo dans les suggestions d’amis Facebook, je ne l’ai pas reconnue… elle avait les cheveux lâchés !
 
Audrey, donc, c’est la fille qui récupère mes papiers depuis cinq jours pour les publier. / © FTVIASTELLA
Audrey, donc, c’est la fille qui récupère mes papiers depuis cinq jours pour les publier. / © FTVIASTELLA

Audrey, donc, c’est la fille extra qui récupère mes papiers depuis cinq jours pour les publier. Celle qui est obligée de prendre sa température à chaque fois qu’elle passe l’entrée de France 3, comme on montre pattes blanches.

Celle qui, une fois installée à son poste, doit désinfecter ses mains au gel hydro-alcoolique régulièrement (mains qu’elle a toujours glissées dans un paquet de bonbon) afin de ne pas choper le virus, c’est la consigne.

Parce que, Audrey a une mission, comme tous les journalistes encore sur le terrain : assurer la continuité de l’information. Vous l’aurez compris, Audrey, c’est celle qui va encore au bureau quand je reste planquée à la maison. Alors, vengeance, Audrey !

 


Aujourd’hui, c’est toi qui a l’air ridicule avec ta pauvre lingette, à désinfecter ton bureau, quand, de mon côté, j’ai sorti le grand attirail pour récurer mon appartement ! Je me fends même d’un papier pour te montrer qu’on peut être planquée et faire de la résistance.

Voilà, je me retrouve encore à faire de l’humour alors qu’au fond j’ai juste envie de te dire, « fais bien attention à toi ma grande ». De vous le dire à tous à la rédaction. Juste envie de maudire ce putain de virus. Mince, au moment où j’écris ça, il y une bille liquide qui coule sur ma joue. Ce doit être les hormones… (chaque âge, chez une femme, a son problème hormonale, je vous assure, je tiens cette information de source sûre, je suis journaliste).
 

Il reste du résidu


Peut-être que je devrais, frotter, frotter et frotter encore, parce qu’il reste du résidu. Vous savez, ces petites boules de crasse logées dans le coin et qui font que si on y regarde de près, il manque encore un coup de serpillère. Désolée, Audrey, je fais comme je peux. On fait tous comme on peut, en ce moment, pour biaiser. On s’envoie même des photos d’une bouteille de rouge pour se faire croire que le moment est léger. Que, comme inscrit sur la bouteille, la situation est « GRAVE(S) » mais pas désespérée.
 
On s’envoie même des photos d’une bouteille de rouge pour se faire croire que le moment est léger. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA
On s’envoie même des photos d’une bouteille de rouge pour se faire croire que le moment est léger. / © Céline Lerouxel / FTVIASTELLA

Hier, j’ai donc fait le grand ménage, mais en vrai, on s’en fout. Hier, il y a ma meilleure amie qui m’a dit, « tu vas voir, ça va marcher la chloroquine ». Hier, j’ai même oublié de regarder les infos. Hier, c’était dimanche, jour chômé de ma pensée positive. Hier, j’ai fait mon repassage en écoutant du Barbara. « Mais si s’endormir, c’est mourir, alors laissez-moi mes insomnies, je préfère vivre en enfer, que de mourir en Paradis ». Hier, j’ai laissé le monopole de l’humour d’appartement à d’autres.

 


Bizarrement, hier, après ma journée « tornade blanche », j’avais remisé mes idées noires au placard (à balai) !

#StateInCasa

 

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