Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : la patience a ses limites

Une de nos journalistes est confinée depuis le 17 mars à Ajaccio. Elle nous raconte ses journées. / © DR
Une de nos journalistes est confinée depuis le 17 mars à Ajaccio. Elle nous raconte ses journées. / © DR

Depuis la mi-mars, et l'instauration du confinement dans le pays, l'une de nos journalistes raconte ses journées. Ce lundi, on apprend que Nicolas est patient ... beaucoup trop patient.

Par Céline Lerouxel (Edité par A.Altimare)

►Retrouvez le chapitre 46 :
 
  • Chapitre 47 : La patience a ses limites


Ah, (soupir ému), les crêpes de Nicolas. Elles sont tellement bonnes les crêpes qu’il a la délicatesse de monter à l’étage au-dessus, accompagnées de caramel au beurre salé maison. Un délice, je vous dis ! Le genre de douceurs exquises qui viennent ensuite se glisser sur les hanches et élargir votre surface de caresses.

J’ai lu qu’à Limoges, les instances cléricales avaient mis en place un confessionnal en drive. On arrive en voiture, le prêtre attend là sous un auvent en toile et l’on peut vider son sac. Si je devais y passer, le gros problème serait vite identifié, « péché de gourmandise, mon père ». Il pourrait d’ailleurs juger sur pièce. 

 


Rigoureusement incontournable

Mais, que personne ne s’emballe, Nicolas n’a pas que des qualités. Déjà, il tue parfois la poésie (je vous l’ai d’ailleurs raconté). Et, quand il en a, elle est forcément décalée. La semaine dernière, lorsque je suis partie marcher sur le bord de mer, le long de la deux-fois-deux-voies, je lui ai fait la photo de l’endroit, pour qu’il puisse l’envisager comme cadre de footing même si – et je le comprends – il préfère les grands espaces.

Au lieu d’un, « oui, c’est sympa », il a répondu « oh, il a l’air d’y avoir du vent ! ». Il n’a voulu voir que les moutons sur la mer. Hier, nous devions sortir au même moment, je lui envoie donc un message en disant, « on y va ? ». Il a répondu, « oui, passe me prendre ». J’ai donc sonné à sa porte une minute plus tard. Quand il a ouvert, j’ai lancé, « chauffeur Uber, je devais passer vous prendre, que pensez-vous de la rapidité du service ? ».

Il m’a regardé avec toujours cette pointe de désespoir dans le regard (mais avec le sourire), puis m’a invitée à rentrer : il n’avait pas fini d’étendre sa lessive. Je suis foncièrement incomprise dans mes tentatives de vie qui pétille (en confinement). Normal, que je finisse par courir après les pigeons par fantaisie! Cela dit, par moment, j’aimerais bien être comme Nicolas. Tout est au carré chez lui. Carré au point que son appartement « témoin » me fait parfois envie : je n’en peux plus du désordre dans le mien (je n’ai toujours pas rangé la robe de mariée de ma mère).

Ce matin, je suis tombée sur un article qui parlait d’un ancien crieur de rue ayant repris du service pour déclamer poèmes et chansons durant ce confinement. Je crois que je vais glisser le lien, l’air de rien, dans ce papier, pour que Nicolas comprenne à quel point cela fait du bien la poésie. Je vais le glisser au cas où il finirait par ne plus supporter la mienne.

En même temps, si tout va bien, il ne reste plus qu’une semaine avant de retrouver notre (presque) vie d’avant. Je m’avance, mais, au fond, je sais que l’on n’y croit plus tellement à la normalité de la vie d’avant sans les (très culturels) bars et restaurants. Sans parler du reste. Les « crieurs publics » de ma rue se disaient hier matin de balcon à balcon, « tu imagines, on ne va pas pouvoir aller se baigner, comment on va faire ? ». J’avais envie de répondre, « imaginez Nicolas, l’apnéiste, qui s’entraine à sec depuis 50 jours et dont les doigts de pieds palmés risquent de finir en pieds de porc tellement ce changement d’élément perturbe sa physiologie en plus de son sommeil ».

Hier, mon voisin a eu l’air de penser tout haut tandis que nous prenions le café sur le balcon : « peut-être que je pourrais envisager plus tard de revenir en nageant du boulot ». Il a parlé d’une bouée pour transporter ses affaires, de la distance qu’il pouvait y avoir d’un point à un autre, des défis « natation » qu’il pourrait proposer à son club d’apnée… j’ai bien senti que la grande bleue lui manquait.

J’aime bien quand il débarque chez moi avec son sweat « je peux pas, j’ai aquaponey ». Là, je lui ai dit, « au pire, ce n’est pas grave, tu mettras ta combi de plongée, puis je rajouterai des glaçons pour intensifier le côté vivifiant de l’immersion, et tu viendras t’entraîner dans ma baignoire (il n’a pas de baignoire, Nicolas) ». Maintenant, quand j’avance des idées fantaisistes, j’attends le petit « hum » guttural qui vient systématiquement ponctuer sa désespérance.

Il se transforme parfois en un « oui » suraigu accompagné d’un haussement de sourcil. Un haussement de sourcil qui me mène parfois à la trace de crème qu’il a mal étalé sur son visage. Oui, il est chouette, mais il a ses défauts d’étalonnage aussi mon charmant voisin !
 

Le rébus du début à la fin

Mais le plus gros de ses défauts (qui est aussi la plus grande de ses qualités quand il s’agit de me supporter, je le concède), c’est qu’il est patient. Patient au point d’avoir attaqué la mienne de patience. Je ne voudrais pas arriver au terme de ce confinement sans vous avoir parlé de ce qui m’énerve prodigieusement depuis bientôt 40 jours maintenant.

Au début de cette retraite forcée, un jour où nous devions occuper notre soirée, je lui ai sorti mon rébus préféré. Il a essayé d’affiner sa recherche pendant un moment, puis j’ai fini par dire, « de toute façon, si tu ne connais pas la réponse, tu ne pourras jamais trouver ». Lorsqu’on dit ça à quelqu’un, généralement, la réplique suivante est sans surprise : « bon, alors, donne-moi la solution ». Là, Nicolas a levé la tête, il m’a posé des questions du genre, « la couleur du papier à de l’importance dans ce rébus ? », puis a eu l’air de réfléchir encore.

Déjà, à ce stade, j’en avais marre de devoir attendre davantage pour lui révéler la subtilité du développement. Mais, loin de renoncer, mon voisin a fini par m’achever, il a dit, « bon, peut-être que je pourrais te donner la réponse un jour parce que je serais tombé sur le livre où toi-même tu as trouvé ce rébus et sa solution ». Là, je crois que c’est moi qui l’ai regardé avec, dans le regard, toute l’incompréhension du monde (de son monde, surtout). Je me suis dit, « non, il ne va pas me faire ça, il ne va pas me priver de l’énonciation de la solution d’un rébus d’une finesse d’esprit incroyable !».

J’ai essayé de lui mettre l’eau à la bouche par tous les moyens. Rien. De la curiosité certes, mais pas l’ombre d’un soupçon d’impatience concernant le moment de la révélation. Je crois que j’ai pensé, « non, sans blague, s’il est comme ça, je vais le noyer avant la fin du confinement ! » (je ne prends pas trop de risque en l’écrivant sachant qu’il peut retenir son souffle plus de 6 minutes et que j’aurais renoncé à exécuter ma sentence au bout de 30 secondes, grande chance de notre coordination des temps).

Donc, aujourd’hui, je me fais fin stratège. Je ne le prends pas en traître, je lui ai dit que j’allais le faire. Je vais afficher dans ce papier le rébus, je vous laisse réfléchir ensuite jusqu’à la fin de la semaine et, dimanche, veille du déconfinement programmé (si et seulement si…) , je vous livrerai la solution (ceux qui la connaissent sont priés de s’abstenir jusque-là ou de s’exprimer en privé, via mon mail (nom.prénom@francetv.fr). L’idée est la suivante : comme Nicolas relit tous mes papiers, il sera contraint de relire la solution du rébus aussi (il arrive juste en dessous ce rébus). J’aurai ainsi fini de ruminer ma frustration !
 
Vous savez ce que dirait Nicolas de mon rectangle de rébus ? « le petit dépassement en haut à droit, il a du sens ? ». Non, Nicolas, il s’agit juste d’une imperfection de mon dessin. / © DR
Vous savez ce que dirait Nicolas de mon rectangle de rébus ? « le petit dépassement en haut à droit, il a du sens ? ». Non, Nicolas, il s’agit juste d’une imperfection de mon dessin. / © DR


Et grâce à vous (merci beaucoup !), je n’aurai pas besoin de passer, en drive, au confessionnal pour m’excuser cette fois : « la colère, j’ai péché, mon père »…


 

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