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Le 16 octobre 2012, à 9h du matin, Antoine Sollacaro, ancien bâtonnier du barreau d’Ajaccio, est assassiné. L'homicide va provoquer une onde de choc dans la société insulaire. Huit ans et de multiples rebondissements judiciaires plus tard, l’enquête touche à son terme. Mais une question demeure : le crime sera-t-il un jour renvoyé devant une cour d’assises ? 

En exclusivité, la rédaction de France 3 Corse Viastella a pu consulter le dossier d’instruction consacré à cette affaire. Et vous invite à une plongée au cœur de cette investigation, à travers un récit chronologique en cinq épisodes.

Trois personnes dans le viseur des policiers

Les mois qui suivent l'assassinat d'Antoine Sollacaro, l'enquête progresse rapidement. Le 27 mars 2013, les policiers jugent avoir réuni suffisament d'éléments et décident de lancer leur premier coup de filet

Dans le viseur des enquêteurs : le concessionnaire automobile chez qui les travaux de la moto utilisée pour le crime ont été effectués ; le mécanicien qui a réalisé les réparations ; et un second garagiste ajaccien, chez qui le cadre de la moto a été changé en 2012. 
Dessin d'enquête sur l'assassinat d'Antoine Sollacaro. / ©  France 3 Corse Via Stella
Dessin d'enquête sur l'assassinat d'Antoine Sollacaro. / © France 3 Corse Via Stella
 

Le concessionnaire

Le 27 mars à 6h du matin, le gérant de la concession automobile ajaccienne est interpellé chez lui et placé en garde à vue. Entrepreneur ayant pignon sur rue dans la cité impériale, il est à l’époque un père célibataire âgé de 50 ans.

Pilote de rallye à ses heures perdues, il n’a jamais eu maille à partir avec la justice, excepté un délit mineur de conduite en état d’ivresse.

Dès le début de son audition, le quinquagénaire se dit surpris de se trouver en garde-à-vue. "Je ne fais pas partie de cette opération, ni de près ni de loin. Je ne suis pas un délinquant ou un truand", explique-t-il aux policiers qui l’interrogent.

Il entretenait d’ailleurs, dit-il, des relations cordiales avec Antoine Sollacaro qu’il connaissait un peu et saluait quand il lui arrivait de le croiser en ville. "Sa femme avait une voiture qu’elle amenait à la concession",  indique-t-il pour appuyer le propos.

Je ne fais pas partie de cette opération, ni de près ni de loin. Je ne suis pas un délinquant ou un truand.

- Le concessionnaire, face aux enquêteurs

Le lendemain, le 28 mars 2013, le concessionnaire est une nouvelle fois entendu par les enquêteurs. Les questions des policiers se concentrent cette fois sur la 1200 GS utilisée par les tueurs.

Comment expliquer que cette moto volée ait été réparée dans son garage? Comment, surtout, justifier que l'engin ait pu être remis en état de marche grâce à un boîtier de démarrage et une clef, commandée depuis sa concession ?
La moto utilisée par les tueurs d'Antoine Sollacaro, filmée, ici, par la caméra de vidéosurveillance de la station -service où s'est déroulée le drame, le 16 octobre 2012. / © Document France 3 Corse
La moto utilisée par les tueurs d'Antoine Sollacaro, filmée, ici, par la caméra de vidéosurveillance de la station -service où s'est déroulée le drame, le 16 octobre 2012. / © Document France 3 Corse
Cette fois, le concessionnaire se montre plus disert : il parle d’une "moto bizarre" arrivée dans son garage en 2007. Puis reconnaît enfin avoir effectué des manœuvres frauduleuses pour permettre les travaux de réparations.

"La moto «bizarre» traînait depuis trop longtemps au garage, je savais qu'elle était volée, souffle le concessionnaire. J'ai été sollicité pour que cette moto soit roulante. J'ai fait une erreur en ne venant pas voir la police."

"J'ai dû subir des pressions et de fait j'ai décidé de commander un boîtier et des clés (…) pour pouvoir les mettre sur la moto «bizarre». Pour tout vous dire, j'ai fait un ordre de réception faux et un diagnostic faux, pour que le mécanicien puisse travailler. Je reconnais ma faute, qui est dûe à ma précipitation à vouloir me débarrasser de la moto «bizarre»",
admet-il finalement.

Au fil des auditions, le concessionnaire ajaccien admet avoir eu peur des gens qui ont apporté cette fameuse "moto bizarre" chez lui. Il refuse d’abord de donner leurs noms, explique avoir peur de se tromper.

J'ai été sollicité pour que cette moto soit roulante. J'ai fait une erreur en ne venant pas voir la police.

- Le concessionnaire, face aux enquêteurs

Le 29 mars, au cours de sa sixième audition de garde à vue, il finit par donner des détails : depuis quelques années, assure-t-il, deux équipes de malfaiteurs viennent lui "mettre la pression" au garage pour obtenir des prêts de véhicules sans payer.

Si les menaces ne sont jamais explicites, les personnes auxquelles il fait référence sont précédées par leur réputation : ce sont des hommes qui ont fait de la prison et que la rumeur publique désigne comme des malfaiteurs chevronnés.

L’une des équipes, notamment, est mise en avant par le concessionnaire : celle du Petit Bar. Il en donne le nom de trois membres présumés : André Bacchiolelli, Pascal Porri et Mickael Ettori [deux autres personnes seront également citées mais ne seront pas mises en cause dans  l’assassinat d’Antoine Sollacaro, ndlr]

Ce sont eux, pense se souvenir le garagiste, qui lui ont demandé de faire des réparations sur la moto voléeLe garagiste explique par la suite aux policiers qu’il n’était pas présent lorsque la moto a été apportée à son garage en 2007.


Il précise toutefois avoir vu les trois hommes supposés appartenir à la bande du Petit Bar en contact avec le deux-roues volé : "Je suis monté à l’étage et là j’ai constaté que la moto bizarre était déjà là. Etaient présents mon mécanicien [...] et il y avait peut-être André Bacchiolelli ou Mickael Ettori. En tout cas, il y avait Pascal Porri."

"Je ne sais plus précisément qui accompagnait Pascal Porri. Ils venaient toujours à deux. Pascal Porri était accompagné soit de Bacchiolelli ou de Ettori et ils sont venus plusieurs fois. C’est pour ça que je ne peux pas vous dire qui était là la première fois", conclut-il auprès des policiers. 

Je suis très peiné pour la famille Sollacaro et j’essaie de vous aider de mon mieux, surtout si c’est cette «moto bizarre» qui aurait servi aux tueurs de Maitre Sollacaro.

- Le concessionnaire, face aux enquêteurs



Après avoir donné des noms, le concessionnaire automobile ne cache plus son angoisse et demande à la police de protéger sa famille.

"Je fais cela pour la famille Sollacaro et la mienne, confie-t-il aux policiers, manifestement terrorisé. Je veux que vous puissiez résoudre cette enquête."

"Je suis très peiné pour la famille Sollacaro et j’essaie de vous aider de mon mieux, surtout si c’est cette «moto bizarre» qui aurait servi aux tueurs de Maitre Sollacaro. Je sais que je joue avec ma vie et je pense à ma fille de 16 ans
". 

Le mécanicien

Le mécanicien ajaccien est cueilli par la police à son domicile et placé en garde à vue le 28 mars 2013, à 16h.

Ce célibataire sans enfants a un rôle central dans l’affaire : il était employé chez le concessionnaire automobile lorsque la moto volée y a été apportée.

Face aux éléments présentés par les enquêteurs, il confirme la version donnée par son ancien patron et ajoute quelques précisions : le deux-roues en question, arrivé au garage en 2007, était de couleur rouge avant d'être repeint en noir à la demande de son employeur. De quoi accréditer la thèse d’un véhicule transformé pour servir à des projets criminels.

"Une fois repeinte, la moto rouge d'origine était devenue une moto anonyme parmi les autres, explique le garagiste aux policiers. Pour savoir si c'est la bonne, il faut aller voir le numéro d’immatriculation. C'était devenu une moto lambda."
La moto qui a servi aux assassins de l'ancien bâtonnier Sollacaro, truvée en contrebas d'un ravin, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
La moto qui a servi aux assassins de l'ancien bâtonnier Sollacaro, truvée en contrebas d'un ravin, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
En 2012, le mécanicien a quitté le concessionnaire et se retrouve sans emploi. Il va alors effectuer, pour le compte d’un ami garagiste, des réparations sur une moto.  En garde à vue, il indique aux policiers être sûr "à 99%" qu'il s'agissait de la même 1200GS que celle de 2007.

Interrogé, le mécanicien détaille : en 2012, c'est lui qui a changé le cadre avant de l’engin. Il précise au passage que la fourche a également été remplacée par le garagiste. Objectif : permettre à la moto de rouler plus rapidement.

Reste désormais pour les enquêteurs à savoir qui est le propriétaire de l’engin.

[André Bacchiolelli] a une tête tellement particulière que l'on s'en souvient. Je suis affirmatif, c'est bien cet homme qui s'est présenté à la concession.

- Le mécanicien, face aux enquêteurs

Le 29 mars 2013, à 16h20, alors que le mécanicien est toujours en garde à vue, les policiers lui présentent une série de photographies extraites du fichier Canonge (composé de photographies et de signalements des mis en cause, ou des auteurs de crimes et délits, n.d.l.r.)

Parmi les hommes représentés sur la planche photographique, le mécanicien en reconnait un : le numéro 5. Il s’agit d’André Bacchiolelli.
La planche de 9 individus présentée par les policiers au mécanicien. Ce dernier en reconnait un : André Bacchiolelli, au centre de l'image. / © Document France 3 Corse
La planche de 9 individus présentée par les policiers au mécanicien. Ce dernier en reconnait un : André Bacchiolelli, au centre de l'image. / © Document France 3 Corse
Selon le mécanicien, c’est cet homme qui serait le propriétaire de la fameuse moto volée. Ou, en tout état de cause, c’est lui qui suivait l’avancée des réparations et se rendait à la concession pour s’en enquérir.

Devant les policiers, le mécanicien est "formel à 100%", c’est bien André Bacchiolelli qu’il a vu à la concession automobile. "Il a une tête tellement particulière que l'on s'en souvient. Je suis affirmatif, c'est bien cet homme qui s'est présenté à la concession. Il a une tête tordue, peu commune", tranche-t-il.

Le mécanicien dira avoir également "croisé" André Bacchiolelli en 2012, chez son ami garagiste, pour le compte duquel il effectuait la deuxième série de réparations sur la moto volée.

Le 30 mars 2013, à 20h15, pour s’assurer que le mécanicien a bien identifié l’un des piliers présumé du "Petit Bar", la police organise un tapissage ou parade d'identification. Plusieurs hommes sont placés devant un miroir sans tain et, caché derrière la vitre, le gardé à vue observe et doit se prononcer.

Ce dernier reconnaît à nouveau André Bacchiolelli. "Je suis sûr que c’est lui", repète-t-il. Il précise toutefois que l’homme a changé : ses cheveux ont blanchi, il a perdu dix kilos et "se présente mieux".

Au passage, le mécanicien glisse tout de même qu’André Bacchiolelli lui semble "dangereux" et que lui-même "pourrait être une de ses cibles".

Le client croisé en 2012 au garage était-il la même personne ? Cette fois, le mécanicien n'est pas formel : il se dit "sûr à 70%".

Le garagiste

Troisième individu au centre des investigations autour de la moto des assassins, le garagiste chez qui la deuxième série de réparations a été effectuée. Celui-ci est interpellé et placé en garde à vue le 27 mars 2013.

Aux policiers, il commence par donner des explications détaillées : selon lui, ce sont deux hommes de nationalité italienne qui ont apporté le deux-roues à son garage en 2012.

Je pense à ma famille, je ne veux pas qu'il lui arrive quelque chose. Je préfère être prudent. J'ai envie de voir ma fille grandir.

- Le garagiste, face aux enquêteurs

Le 29 mars 2013, à 14h40, le garagiste est entendu pour la cinquième fois par les enquêteurs. La vieille, il a été transféré dans les locaux de la police judiciaire de Marseille. Dès le début de son audition, l'homme modifie ses précédentes déclarations : l’histoire des Italiens, admet-il, est inventée de toutes pièces. 

Il explique qu'en réalité, c’est un seul individu qui s’est présenté à lui en juillet 2012, avec un deux-roues qu’il fallait réparer. "Il m’a laissé la moto sans me donner son numéro de téléphone et il m’a dit qu’il repasserait", explique le garagiste.

Le même homme, dit-il, reviendra en effet à trois reprises pour vérifier l’avancée des réparations, puis pour récupérer la moto, s’acquittant de la facture en espèces.

Les policiers veulent savoir l'identité de cet homme. Mais sur ce point, le garagiste refuse de répondre. "Je pense à ma famille, je ne veux pas qu'il lui arrive quelque chose. Je préfère être prudent.J'ai envie de voir ma fille grandir", se justifie-t-il.

Interrogé une sixième fois, le garagiste finit par lâcher un nom : un dénommé "Mika", dont il ne connaît pas le nom de famille.Les policiers lui présentent alors le fichier Canonge. Sur photo, il va reconnaître Michaël Ettori, autre membre supposé du "Petit Bar".
 
Retrouvez  mercredi 14 octobre la suite de l'enquête avec l'épisode n°3 : le "Petit Bar" dans la cible des enquêteurs.