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Le 16 octobre 2012, à 9h du matin, Antoine Sollacaro, ancien bâtonnier du barreau d’Ajaccio, est assassiné. L'homicide va provoquer une onde de choc dans la société insulaire. Huit ans et de multiples rebondissements judiciaires plus tard, l’enquête touche à son terme. Mais une question demeure : le crime sera-t-il un jour renvoyé devant une cour d’assises ? 

En exclusivité, la rédaction de France 3 Corse ViaStella a pu consulter le dossier d’instruction consacré à cette affaire. Et vous invite à une plongée au cœur de cette investigation, à travers un récit chronologique en cinq épisodes.

Un dossier symbolique

L’assassinat d’un avocat très médiatique, huit ans d’enquête, une procédure à multiples rebondissements, une moto volée ayant potentiellement servi à plusieurs crimes, un repenti aux déclarations contestées par la défense, des suspects présentés comme des membres notoires d’un gang criminel ajaccien, des témoins qui se rétractent…

"L’affaire Sollacaro” est l’une des plus marquantes de l’histoire criminelle récente de la Corse. 

À l’heure où la société insulaire s’interroge sur l’existence de la mafia dans l’île et sur la capacité des services de l’Etat à gérer le crime organisé, le dossier d’enquête sur l’assassinat du bâtonnier Sollacaro est aussi l’un des plus emblématiques de ce contexte particulier.

Il témoigne de la complexité à investiguer sur les règlements de comptes attribués au grand banditisme et de la difficulté à réunir les preuves nécessaires pour traduire les coupables de ces crimes de sang devant des cours d’assises. 
La carte professionnelle d’appartenance à l'ordre des avocats au barreau d'Ajaccio d'Antoine Sollacaro, retrouvée sur lors des constations sur les lieux du crime, le 16 octobre 2012. / © Document France 3 Corse
La carte professionnelle d’appartenance à l'ordre des avocats au barreau d'Ajaccio d'Antoine Sollacaro, retrouvée sur lors des constations sur les lieux du crime, le 16 octobre 2012. / © Document France 3 Corse
Pour la police judiciaire et les magistrats en charge de cette enquête, l'assassinat d'Antoine Sollacaro s’ancre dans une perspective plus large : celle d’une série de règlements de comptes perpétrés dans la région ajaccienne depuis le milieu des années 2000.

Laquelle serait le fruit d’un affrontement entre deux équipes. D’une part celle désignée par les enquêteurs comme "le clan Orsoni", rassemblant Alain Orsoni, son fils et d’anciens militants du MPA reconvertis dans les affaires.

De l’autre, selon les policiers, le gang dit du "Petit Bar", présenté comme une bande de criminels chevronnés, condamnés notamment dans des affaires de trafic de stupéfiants et d’extorsion de fonds.

Pour la justice, l’assassinat d’Antoine Sollacaro est intimement lié au contexte ajaccien et aux hommes suspectés d’appartenir au grand banditisme.
Le dossier technique de scène d'infraction pour l'assassinat d'Antoine Sollacaro. / © Document France 3 Corse
Le dossier technique de scène d'infraction pour l'assassinat d'Antoine Sollacaro. / © Document France 3 Corse
En 2014, la procédure judiciaire concernant l’homicide de l’avocat sera d'ailleurs fusionnée avec un autre dossier criminel, traitant lui d'une tentative d’assassinat perpétrée en septembre 2012 à l’encontre de Charles Cervoni, employé de la Chambre de Commerce et d’industrie de Corse-du-Sud, et réputé proche d’Alain Orsoni.

Dans cette double affaire judiciaire dite Sollacaro-Cervoni, quatre hommes présentés par la police comme des piliers de la bande criminelle du "Petit Bar" sont mis en examen : Jacques Santoni, André Bachiolelli, Mickael Ettori et Pascal Porri.

Egalement mis en cause, Patrick Giovannoni, ancien compagnon du "Petit Bar" devenu premier repenti de France. Trois autres personnes, enfin, sont placées sous le statut de témoin assisté.

À ce jour, aucun de ces hommes n’a été jugé coupable devant une juridiction pénale. Tous bénéficient ainsi, pour l'heure, de la présomption d’innocence. 
 
Antoine Sollacaro, le 2 novembre 2010, au palais de justice de Marseille.  / © VINCENT Beaume / AFP
Antoine Sollacaro, le 2 novembre 2010, au palais de justice de Marseille. / © VINCENT Beaume / AFP
 

La guerre des gangs

En 2012, les années de guerre fratricide entre nationalistes ont laissé la place aux règlements de comptes entre voyous. À cette date, la région ajaccienne fait partie des zones les plus touchées : la ville est déjà marquée par de multiples crimes de sang.

Pour la littérature policière, la situation est extrêmement lisible : deux bandes criminelles s’affrontent pour le contrôle du territoire ajaccien et un cycle de règlements de comptes en est cours.

Si la résolution des affaires s’avère compliquée du point de vue judiciaire, le scénario résumé dans les procès verbaux de synthèses - des documents confidentiels qui permettent aux autorités d’avoir une vue d’ensemble de la situation -, est en revanche limpide.

Une spirale mortifère s’est mise en place sur une logique quasi mathématique : je t’en prends un, tu m’en prends un [...] Dans ce raisonnement, il n’y a plus de neutralité possible : soit on est pour quelqu’un, soit on est contre.

Elle peut se résumer en deux phrases : la bande criminelle présumée du "Petit Bar" prendrait de l’ampleur et entendrait asseoir sa domination sur le territoire. Pour se faire, elle utiliserait une technique classique du crime organisé: faire place nette en éliminant physiquement les "hommes forts" en place à Ajaccio. Soit Alain Orsoni et ses proches.

"Une spirale mortifère s’est mise en place sur une logique quasi mathématique : je t’en prends un, tu m’en prends un. Il n’y a jamais de fin à ce cercle vicieux. Et plus le temps passe, plus les personnes ciblées peuvent être des gens extérieurs au milieu de la voyoucratie: des amis, des proches, des connaissances, analyse un avocat pénaliste, fin connaisseur des dossiers de criminalité organisée.

"Dans ce raisonnement, il n’y a plus de neutralité possible : soit on est pour quelqu’un, soit on est contre". 

De fait, en Corse, il y a longtemps déjà que le grand banditisme, le crime organisé ou la mafia, selon le vocabulaire choisi pour désigner le milieu, a étendu ses frontières en dehors de son propre monde.

Contrairement à d’autres territoires français, le phénomène criminel insulaire ne se déroule ainsi pas en marge de la société, mais fait partie intégrante du quotidien des habitants de l’île.

Outre les conséquences du trafic de drogue et du racket des commerçants et entrepreneurs sur leur vie quotidienne, les citoyens sont confrontés de façon récurrente aux assassinats qui ensanglantent la microrégion ajaccienne.
Corse : 2012, une année marquée par la violence criminelle
20 personnes ont été assassinées en Corse en 2012. Parmi elles, Antoine Sollacaro, ancien bâtonnier de l'ordre des avocats d'Ajaccio et Jacques Nacer, président de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Corse du Sud.

Guet-apens à la sortie du stade François-Coty

Le 1er septembre 2012, est un soir de match à Ajaccio. L'ACA reçoit l'équipe d'Evian, et les amateurs ajaccien de football sont venus en nombre pour assister à la victoire de leur club.

À l’issue du match, Charles Cervoni, responsable des buvettes du stade François Coty, décide de prolonger la soirée en allant boire un verre avec trois amis. Les quatre hommes optent pour un établissement sur la route des Sanguinaires où est organisée une soirée de fin de saison.

Pour plus de facilité, ils choisissent de s’y rendre à bord d'une même voiture, le 4x4 de Charles Cervoni. Ce dernier fait donc un détour pour récupérer ses compagnons. Avant-dernier stop : le bar du stade, au Binda.

Il manque encore un convive, que l’équipage doit récupérer un peu plus loin. Mais avant d’arriver à destination, et alors qu'il se trouve à proximité du gymnase du Finosello, Charles Cervoni, au volant du véhicule, s’aperçoit que deux hommes à moto semblent le suivre.

"Encore cette moto", lâche-t-il, "les yeux exorbités", selon la déposition de l’un des passagers.

Charles Cervoni accélère, rejoint l’avenue Jean Nicoli, artère plus fréquentée, et s’arrête au feu rouge près de l’hôtel Mercure. Il est environ 23 heures.
Une voiture de police est elle aussi stoppée au feu et l’ambiance paraît désormais plus détendue.

Mais la moto n'a pas été semée. Elle s'avance, se place à hauteur du véhicule de Charles Cervoni. Le passager, casqué et armé d'un fusil d'assaut fait feu à plusieurs reprises. Le deux-roues part ensuite en trombe en direction du cours Napoléon.

Les deux passagers du 4x4 s'en sortent indemnes mais choqués. Charles Cervoni, lui, est grièvement blessé mais conscient. Il répète "je vais mourir", au policier qui vient le secourir.

S'il survit finalement à ses blessures, l'attaque le laisse lourdement handicapé. 
La véhicule de Charles Cervoni, criblé de balles au sortir du match opposant l'AC Ajaccio à Evian, le 1er septembre 2012.  / © Document France 3 Corse
La véhicule de Charles Cervoni, criblé de balles au sortir du match opposant l'AC Ajaccio à Evian, le 1er septembre 2012. / © Document France 3 Corse
Très vite, une question se pose au sein des services d'enquête : pourquoi le responsable des buvettes de l'AC Ajaccio a-t-il été pris pour cible ?

Les investigations révèlent que Charles Cervoni, alors âgé de 45 ans, est aussi employé à la Chambre de commerce et d’Industrie de Corse-du-Sud.

Alors inconnu des services de police, il est présenté comme faisant parti du cercle des fréquentations d’Alain Orsoni. Ce dernier, président de l'AC Ajaccio, a plusieurs fois été soupçonné dans des affaires de grand bandistime.

Pour les policiers en charge de l’affaire et pour la magistrate qui pilote les investigations, cela ne fait que peu de doute : l'attaque a été menée par des professionnels et le mobile serait en lien avec les règlements de comptes entre bandes rivales sur le territoire ajaccien.
 
La police judiciaire et scientifique s'affairent autour de la scène de crime, le 16 octobre 2012. / © Pascal POCHARD CASABIANCA / AFP
La police judiciaire et scientifique s'affairent autour de la scène de crime, le 16 octobre 2012. / © Pascal POCHARD CASABIANCA / AFP

Assassinat de Sollacaro : la déflagration

Ce 16 octobre 2012, et comme tous les matins lorsqu’il n’est pas en déplacement professionnel, l’ancien bâtonnier d’Ajaccio Antoine Sollacaro part de son domicile vers son cabinet. Le trajet débute sur la route des Sanguinaires, pour rejoindre la place du Diamant.

Comme tous les matins, l’avocat s’arrête acheter le journal dans une station service à l’entrée de la ville où il a ses habitudes. Comme tous les matins, il vient stationner sa Porsche noire devant la porte d’entrée de la station.
Mais ce matin-là, la voiture est tout juste immobilisée qu’une moto transportant deux hommes surgit par l’arrière. Il est 9h05.

Sur le deux roues, les hommes sont casqués. Ils s’avancent, jettent un coup d’oeil sur le passager de la voiture, comme pour vérifier qu’il s’agit bien d’Antoine Sollacaro, et viennent se placer devant le véhicule de l’avocat, positionnant leur engin vers la sortie.

Le passager du deux-roues, armé d'un pistolet automatique de type Colt 45, descend de l'engin sans se presser. Il s’avance, fait feu sur l’avocat une première fois à travers le pare-brise avant, puis se poste près de la vitre conducteur et tire encore à plusieurs reprises.

L’ancien bâtonnier est touché cinq fois au visage, une fois au thorax, trois fois au bras et une fois à la main.

Son crime accompli, le tueur remonte sur la moto, qui disparait dans la circulation, en direction du centre-ville. La scène, capturé par la caméra de vidéo-surveillance de la station service aura duré moins de 20 secondes. 

Antoine Sollacaro est mort sans avoir eu le temps de prendre la fuite, ni même d'esquisser le moindre geste pour se protéger.

L'assassinat d'Antoine Sollacaro, filmé par les caméras de vidéosurveillance de la station-service


L'annonce de l'assassinat du bâtonnier Sollacaro agit comme une onde de choc dans la population insulaire et au-delà.

Avocat médiatique habitué des cours d’assises et des prétoires, Antoine Sollacaro jouit d'une réputation qui dépasse les frontières de l’île.

Au cours de sa carrière, il s’est illustré dans la défense de nombreux militants nationalistes et a notamment représenté Yvan Colonna et Antoine Nivaggioni, un proche d’Alain Orsoni assassiné en octobre 2010.

En Corse, Antoine Sollacaro est une figure du barreau, un homme respecté et apprécié, parfois craint pour son verbe haut et sa pugnacité lors des audiences. Surtout, il est un bourreau de travail, très investi dans sa fonction.
L'enterrement d'Antoine Sollacaro, à Propriano le 19 octobre 2012. / © Pistoresi FOURNIL / MaxPPP
L'enterrement d'Antoine Sollacaro, à Propriano le 19 octobre 2012. / © Pistoresi FOURNIL / MaxPPP
En clair, il n’a rien d’un voyou. Les méthodes utilisées pour son assassinat ne laissent pourtant aucun doute : les tueurs sont des professionnels, rompus au mode opératoire du crime organisé.

Quelques heures après le crime, le parquet d’Ajaccio se dessaisit d’ailleurs du dossier au profit de la Juridiction interrégionale spécialisée de Marseille (JIRS), compétente en matière de grand banditisme.

Le 19 octobre, trois juges d’instruction de la JIRS sont co-saisis de l’enquête. Les investigations sont confiées à la police judiciaire.

Une nouvelle fois en Corse, un palier vient d’être franchi : un membre de la société civile a été pris pour cible par le grand banditisme. Sur l'île, ce crime va résonner comme une menace : à partir de ce jour, plus personne n’est à l’abri.
 

Sur la piste de la moto

Pour les enquêteurs, c’est la piste de la moto des tueurs qu’il faut suivre en priorité.

Dans son ordonnance de mise en accusation en date du 31 août 2018, le juge d’instruction résumera ainsi l’enjeu  : "Même s’il s’agit d’un modèle courant en Corse, la difficulté de contourner les dispositifs de sécurité et la rareté des vols de ce genre de motos sur l’île [va conduire] les enquêteurs à traiter la recherche de cette moto comme un axe principal de leurs investigations".

L’intérêt des policiers pour le deux-roues fait rapidement écho dans la presse. BFMTV est le premier média à faire état d’un possible lien entre la moto des tueurs d’Antoine Sollacaro et d’autres assassinats commis à Ajaccio.

La difficulté de contourner les dispositifs de sécurité et la rareté des vols de ce genre de motos sur l’île [va conduire] les enquêteurs à traiter la recherche de cette moto comme un axe principal de leurs investigations.

Une information reprise le 1er décembre 2012 par Corse-Matin : dans un article, le quotidien affirme ainsi que les enquêteurs de la police judiciaire suspectent un lien entre les crimes commis à l’encontre de Charles Cervoni, d’Antoine Sollacaro et du président de la CCI Jacques Nacer, assassiné le 14 novembre 2012 en plein centre-ville d’Ajaccio.

Les policiers ont dans l’idée que la même moto a été utilisée pour attaquer les trois hommes. Et d’après le journal régional, les enquêteurs ont relevé plusieurs similitudes entre les véhicules.

Similitudes relevées sur les images de video-surveillances et à travers les descriptions des témoins. Le trajet de fuite choisi par les assassins pose également question.

L’article pointe ainsi qu’après chaque crime, "la moto s’évanouit dans le centre-ville" et interroge : "s’y trouve-t-elle toujours, dans un local […] ou dans un endroit très discret ?"   
La moto qui a servi aux assassins de l'ancien bâtonnier Sollacaro, truvée en contrebas d'un ravin, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
La moto qui a servi aux assassins de l'ancien bâtonnier Sollacaro, truvée en contrebas d'un ravin, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
Le 5 décembre 2012, une moto BMW1200GS est retrouvée, par un heureux hasard, dans un ravin par des gendarmes en patrouille sur la route de Cognocoli-Montichi. Le véhicule n’est pas accidenté mais semble au contraire avoir été jeté volontairement en contrebas de la chaussée.

Très vite, les experts établissent que le deux-roues découvert presque miraculeusement est sans aucun doute possible le véhicule qui a servi aux assassins du bâtonnier Sollacaro.

Pour les enquêteurs, l’apparition soudaine de la moto s’explique très logiquement : avertis par l’article de Corse-Matin, les malfaiteurs auraient cherché à se débarrasser discrètement du véhicule.
L'endroit précis où se trouvait la moto, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
L'endroit précis où se trouvait la moto, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
Pour faire avancer l’enquête, les policiers vont donc remonter le fil du véhicule utilisé par les tueurs.

Grâce à l'étude du deux roues et de ses pièces parviennent à établir que l’engin est le résultat "d’un important travail mécanique réalisé chez un concessionnaire de luxe à Ajaccio au cours du printemps 2007", indique l’analyse établie en procédure.

En résumé, la moto a été réparée et préparée, grâce à l’assemblage de pièces récupérées sur deux véhicules distincts, tous deux volés dans la région ajaccienne.
L'endroit précis où se trouvait la moto, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
L'endroit précis où se trouvait la moto, sur la route de Cognocoli-Montichi. / © Document France 3 Corse
Le numéro de série du châssis permet aux policiers de déterminer que la moto d’origine appartenait à un touriste hongrois. Son vol avait été rapporté le 29 avril 2007, à Ajaccio.

Pour permettre le démarrage du deux-roues, un boitier électronique issu d’une autre moto, celle-ci dérobée en mars 2007, a été installé.


Au fil des investigations, les policiers apprennent également que d’autres travaux, moins importants, ont été effectués dans un petit garage ajaccien en 2012 : un changement de cadre, notamment. 

Retrouvez mardi 12 octobre la suite de l'enquête avec l'épisode n°2 : Sur les traces de la moto des tueurs.