Procès en appel du féminicide de Julie Douib : un accusé "paranoïaque" selon l'expert psychiatre

Publié le Mis à jour le
Écrit par Alain Stromboni .

Au deuxième jour d'audience au palais de justice d'Ajaccio, la cour d'assises a examiné les faits survenus en mars 2019 à l’Île-Rousse. La personnalité de l'accusé a de nouveau occupé les débats, avec en toile de fond la question centrale de la préméditation de son geste. L’expert psychiatre a été auditionné en visioconférence.

"Bruno Garcia-Cruciani est un paranoïaque responsable de ses actes, qui est dangereux, et qui s’est fixé sur ses persécuteurs."

Sur les deux écrans de télévision disposés l’un en face de l’autre, la cour écoute l’expert psychiatre Thierry Della livrer, en visioconférence depuis Pau, les conclusions de son rapport concernant la personnalité de l’accusé.

"Paranoïaque, psychorigide, rancunier". Tel est le diagnostic établi par le médecin spécialiste au sujet de l’homme de 46 ans qui comparaît en appel depuis vendredi dernier devant les Assises de la Corse-du-Sud. En première instance, il avait été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d’une peine de 22 ans, pour l’assassinat de son ex-compagne Julie Douib.

Lundi 23 janvier, la cour a notamment entendu les enquêteurs afin de se pencher sur la journée du 3 mars 2019 et sur les circonstances de la mort de Julie Douib à L'Île-Rousse. C’est dans ce cadre que la présidente, Valérie Lebreton, a procédé à l’audition du psychiatre qui avait examiné l’accusé fin avril 2019, moins de deux mois après les faits.

Assis à une table ronde, avec deux paquets de feuilles devant lui, le docteur Della est catégorique : "M. Garcia Cruciani a des troubles de la personnalité. Il présente une paranoïa marquée par la psychorigidité et la rancune. Les personnes paranoïaques sont rancunières. Il a désigné deux persécuteurs envers qui il a une importante haine : son beau-père et le professeur de sport, amant supposé de Julie Douib."

"Haine et persécution"

Au premier rang de la salle, les proches de la jeune femme tuée par balles à son domicile par son ex-compagnon écoutent l’expert. Jordan, le frère cadet, prend des notes sur un calepin. Lucien, le père, fixe l’écran, pensif, la main sur le menton. Derrière la vitre de son box, Bruno Garcia-Cruciani lève rarement les yeux vers la télé et l'expert. Il écoute plus qu’il ne regarde. 

La cour, elle, s’interroge sur les motivations qui auraient pu entraîner son passage à l’acte. 

Selon le psychiatre, l’accusé en veut à son ex-beau père car, pour lui, "il est intervenu dans les médias pour le dénigrer et l’humilier".

Quant au coach sportif avec lequel il soupçonnait son ex-compagne d’avoir eu une relation lorsqu’ils étaient encore en couple, l’expert raconte : "Il m’a dit qu’une fois, il était allé à la salle de sport et que plus personne ne parlait. Il a jugé que ce malaise était dû à la relation que Julie Douib entretenait avec son professeur de sport. Il est donc persuadé, à ce moment-là, qu’elle le trompe." 

"Vous confirmez avoir ressenti de la haine dans les propos de M. Garcia-Cruciani ?", demande la présidente au médecin spécialiste.

"Tout a fait", lâche-t-il du tac au tac.

"Remise en question ? Regrets ? Empathie ?"

Aux trois questions, Thierry Della répond par la négative. Et d’ajouter :

"Il se victimise mais ne parle pas de la victime. Il dit être un très bon père et que les enfants étaient délaissés par leur mère. Il a une haute estime de lui-même. Il ne doute pas, ne prend pas en compte l’opinion des autres et se sent facilement persécuté. Ce sont les caractéristiques d’une personnalité psychorigide."

"Aucune maladie mentale"

En toile de fond de l’examen de la personnalité de l’accusé, c’est encore et toujours la préméditation de son acte qui demeure la question centrale. Comme en première instance, il reconnaît avoir tué Julie Douib mais nie avoir prémédité son geste. 

Sur les faits, il a expliqué à Thierry Della que le premier tir était "accidentel".

"Concernant le deuxième coup, il reste assez vague, précise le psychiatre. Il parle d’un trou noir sur ce qui a pu se passer à ce moment là." 

Dans la matinée, à la barre, les enquêteurs de la gendarmerie ont fait état de 5 tirs, dont trois ont atteint Julie Douib.

Au sujet de la santé psychique de l’accusé, le docteur Della est là aussi catégorique : "il n’y a aucune maladie mentale chez Bruno Garcia-Cruciani. Par conséquent, il est responsable du contrôle de ses actes sur le plan psychiatrique."

L'avocate générale, Catherine Levy, évoque alors les stéroïdes que prendrait l’homme de 46 ans depuis son accident de moto survenu en 2004. "Peuvent-ils induire un passage à l’acte comme le sous-entend la défense ?"

"Ça peut peut-être renforcer le côté paranoïaque mais, au niveau de la personnalité et sur le plan psychiatrique, ça ne change rien, explique le médecin. En aucun cas, ce ne serait un élément d’altération et d’abolition de son discernement."

D'une affaire à l'autre

Sur le banc de la défense, Me Antomarchi ne partage pas cette analyse.

"Pour arriver à remonter la pente, je vais vous prouver que M. Garcia-Cruciani a pris des stéroïdes anabolisants, lance l’avocat bastiais sur un ton offensif. Puis, il se réfère à l’affaire Sarah Halimi. Un dossier dans lequel le meurtrier avait été reconnu pénalement irresponsable en raison de l'abolition de son discernement, dû à une bouffée délirante causée par une consommation de cannabis. 

Pour le docteur Della, les deux affaires "n’ont strictement rien à voir". S’il ne nie pas que la drogue et l’alcool "restent un facteur aggravant",  cela ne "change rien" à ses conclusions psychiatriques.

"Dans l’affaire Halimi, expose le psychiatre, il y a eu un délire avec une entrée dans la schizophrénie qui s’est confirmée par la suite. Or, chez Monsieur Garcia-Cruciani, il n’y a aucun délire, aucune hallucination. Il est totalement dans la réalité. Ce qu’il fait, il le décide, sans qu’il y ait une maladie mentale qui entrave son discernement. Ça n’a donc rien avoir avec l’affaire Halimi."

"Ça, on verra, c’est la cour qui en décidera", lâche Gilles Antomarchi, sur un ton sec. Après un échange musclé avec le témoin, le pénaliste s’étonne qu'Alain Penin, l’expert psychologue venu déposer à la barre vendredi dernier, n’ait "pas du tout vu cette paranoïa".

La présidente fait remarquer que le psychologue et le psychiatre ont tous deux noté une "psychorigidité importante" chez l’accusé.

Contradictions et évolution

Côté parties civiles, on s’interroge sur la possibilité de "soigner la paranoïa et la psychorigidité".

Pour Thierry Vella, "en psychiatrie, on ne sait pas modifier ou changer une personnalité. lI n’y a pas de traitement pour cela. On ne va pas changer la personnalité par une thérapie. Il n’y a pas de médicaments qui guérissent les personnalités." 

"Vous nous expliquez que l’on ne peut rien faire concernant la paranoïa ?", demande Me Seatelli

"Du point de vue de la psychiatrie, non."

La défense soulève alors d’autres contradictions avec le rapport du psychologue.

"M. Penin nous a dit des choses qui ne concordent pas avec ce que vous nous dites, avance cette fois Me Jean-Paul Eon. Il n’a pas noté le manque d’empathie. Il dit que le sujet peut évoluer de façon favorable à condition qu’il se remette en question et qu’il accepte de travailler sur lui-même. »

"Je pense que l’accusé ne peut pas évoluer favorablement, répond le psychiatre. C’est la définition même de la paranoïa qui s’aggrave avec l'âge", explique-t-il tout en pointant un "risque de récidive important".

Après une heure d’échanges, la présidente Lebreton met fin à l'audition du docteur Della. Les deux écrans télé s’éteignent. Il se rallumeront plus tard pour entendre d’autres témoins en visioconférence.

Ce sera notamment le cas ce mardi, où les débats reprennent à 9 heures avec la poursuite de l’examen des faits. 

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