Corse : comment concilier tourisme et environnement ? Épisode 3 : les Bouches de Bonifacio

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Écrit par Audrey Altimare

Chaque année, 2,5 millions de touristes choisissent la Corse comme destination de vacances. La plupart d'entre eux sont attirés par les paysages sauvages de l'île et sa nature préservée. Problème : la fréquentation touristique est concentrée sur quelques semaines et sur quelques sites. À la clef, des conséquences néfastes pour l'environnement et des difficultés à gérer l'accueil des vacanciers dans de bonnes conditions. Comment faire face à la fréquentation estivale ? Peut-on concilier tourisme et respect de l'environnement ? Pour savoir comment s'organisent les personnes qui travaillent au quotidien dans ses sites naturels prisés, France 3 Corse Via Stella vous propose une série de reportages. Troisième escale : les Bouches de Bonifacio.

"Vous n'avez pas le droit de mouiller là!" Il est 9 heures au large de la plage de Piantarella, dans la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio. Un homme sort, hésitant, sur le pont de son yacht. "Vous n'avez pas le droit de mouiller là !", répète Jean-Michel Culioli, chef du service Espaces Protégés de l'Office de l'environnement de la Corse (OEC).

Agacé, le propriétaire du bateau tente de négocier : "vos collègues m'ont dit que je pouvais". Réponse : "Vous risquez d'abimer les herbiers de posidonie, allez mouiller dans la zone autorisée, entre les bouées. Si je repasse et que vous êtes encore là, c'est amende." L'homme s'exécute.

Nul n'est censé ignorer la réglementation et, en plus, tout est précisé sur les systèmes de cartographie.

Sébastien Leccia, responsable de la gestion des petites îles des réserves du Cap Corse et de Bonifacio

En pleine saison estivale, pour les agents du service espaces protégés de l'office de l'environnement, la scène se répète tous les jours. Inlassablement. "Nul n'est censé ignorer la réglementation et, en plus, tout est précisé sur les systèmes de cartographie. Ils savent qu'ils sont en infraction", lâche Sébastien Leccia, responsable de la gestion des petites îles des réserves du Cap Corse et de Bonifacio.

Avec 80.000 hectares d'aires principalement marines protégées entre l'extrême sud de la Corse et la Sardaigne, la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio est la plus vaste de France métropolitaine.

Classée depuis 1999, elle abrite à elle seule 37% des espèces remarquables de Méditerranée. La zone est gérée par l'Office de l’environnement de la Corse (OEC) et notamment par son service des espaces protégés, qui compte 42 agents et affiche un budget de deux millions d'euros par an.

La "verrue" et la sauvage

Et la promesse d'eaux translucides et de petites îles vierges de toute construction attire. Parmi les rares morceaux de terre dont la gestion échoit à la réserve : l'archipel des Lavezzi, composé de 23 îlots. Deux d'entre eux sont particulièrement plébiscités par les touristes plus ou moins fortunés du monde entier.

Le premier, Cavallo, est privé et réservé à une poignée de privilégiés jouissant de bergeries et de villas de luxe. Symbole de la privatisation des territoires exceptionnels par les grandes fortunes, Cavallo est surnommée "l'île des milliardaires". Jean-Michel Culioli préfère le qualificatif de "verrue". Les bateaux de promenade en mer ne s'y arrêtent pas. Ils se contentent de ralentir au large. Juste assez de temps pour livrer quelques anecdotes des stars qui y sont de passage et de reprendre la mer direction Lavezzu.

Contrairement à Cavallo, ce deuxième îlot ne compte aucun bâtiment, exception faite d'un phare, d'une bergerie et d'un abri en bois. Lavezzu est sauvage.

Sauvage mais extrêmement fréquentée. Ainsi, durant les années 1970, à l'aube du développement touristique de masse, seules 400 personnes foulaient le sol de l'île chaque année. Depuis, sa fréquentation n'a cessé d'augmenter passant à 15.000 personnes par an dans les années 1980, 100.000 à partir de 1990 et jusqu'à 300.000 entre 2015 et 2019.

Des flux touristiques toujours plus importants qui ont un impact sur le milieu naturel de l'île et son écosystème. Comme pour deux autres sites naturels insulaires – Bavella et la Restonica- l'Assemblée de Corse a adopté notamment la mise en place de quotas de fréquentation pour les îles Lavezzi, en juin dernier, à travers le rapport sur la "gestion des sites naturels patrimoniaux expérimentation sur trois sites emblématiques : Lavezzi, Bavella, Restonica".

Les objectifs sont clairs : limiter la fréquentation terrestre annuelle à 200.000 visiteurs jusqu'en 2026, puis 150.000 à compter de cette date ; le quota journalier est établi à 2.000 personnes maximum simultanément sur le site. Date annoncée de mise en place : "été 2022".

Emballement médiatique

Mais au plus fort de la saison touristique, pour Lavezzu, les limitations sont encore loin. Sur l'île, aucun contrôle pour le moment. "Il y a eu un emballement médiatique", reconnaît le chef du service des espaces protégés de l'OEC.

"Il n'a pas été question de les lancer dès cet été, on n'aurait même pas eu le temps au niveau logistique. Mais effectivement, l'heure n'est plus à dire qu'il faut sauver la biodiversité, l'heure est à prendre des mesures. On se dirigera vers des QR Code une fois ces mesures mises en place".

Un emballement en partie dû à la communication de la Collectivité de Corse. Le rapport de 16 pages adopté début juin par l'Assemblée de Corse précise qu'il "vise à présenter des mesures innovantes, ayant vocation à s’appliquer dès la saison 2022, soit la première saison après le début de la mandature." Laissant ainsi supposer que l'ensemble du dispositif proposé aurait dû être mis en place dès juillet.

Il y a eu un emballement médiatique, reconnaît le chef du service des espaces protégés de l'OEC. Il n'a pas été question de lancer [les quotas] dès cet été, on n'aurait même pas eu le temps au niveau logistique.

Jean-Michel Culioli, chef du service Espaces Protégés de l'OEC

Dans la partie du document qui concerne les Lavezzi il est question d'un "plan d'actions pour la saison estivale 2022".

Ce dernier comprend notamment : "La fermeture des zones terrestres entre la plage du cimetière et la bergerie ainsi que du nord de l’île conformément au plan d’aménagement de l’île permettant la réelle mise en place de zones de tranquillité sur l’île en période estivale ; La remise en place du système d’information direct du public en juillet et août au débarcadère du ponton de Grecu ; La mise en place d’un système de ramassage des déchets et papiers gras (fécalisme) par une société mandatée."

Les quotas ne sont pas mentionnés. La question de leur mise en place sur l'îlot se résume en une phrase : "Une analyse juridique d’un fonctionnement idéal pour la mise en place de ce quota sera également à programmer cette année pour définir, dans ce groupe de travail, les voies et moyens juridiques à mettre en place en 2023."

Côté accès maritime, sept zones de mouillage sont réservées aux plaisanciers autour de Lavezzu. Leur utilisation est relevée toute les heures. Un document publié fin juillet par l'OEC sur "l'état à mi-saison de la mission d'étude de la fréquentation sur le site patrimonial de Lavezzi" montre une baisse des mouillages.

"Entre le 19 et le 23 juillet 2021, nous avions pour des journées de beau temps en moyenne 90 bateaux ancrés (avec le max de juillet 2021 le 23 juillet avec 118 bateaux) dans les sept zones de mouillages prévues à cet effet. En 2022, nos six comptages dans cette période montrent une moyenne de 56 bateaux (soit une baisse de 38 % par rapport à la même période en 2021) avec un max à 63 bateaux le 19 juillet 2022".

 "On est obligé d'écouter ou pas ?"

En cet été 2022, tous les visiteurs de l'île débarquant des promenades en mer sont donc accueillis par trois saisonnières de l'office de l'environnement.

Rompues à l'exercice, elles résument en quelques minutes la règlementation en vigueur. "Il n'y a pas de poubelles, merci de ramener vos déchets avec vous. Il n'y a pas de toilettes non plus et il est interdit de monter sur les chaos rocheux", récitent-elles en français, anglais et italien.

On fait ça pour eux, s'ils veulent revenir c'est important qu'ils suivent les règles et puis pour l'environnement.

Lucie, Mattea et Tilela font partie des 18 saisonniers du service espaces protégés. Entre deux arrivées, elles expliquent : "on fait ça pour eux, s'ils veulent revenir c'est important qu'ils suivent les règles et puis pour l'environnement." Si le message se veut rassurant, certains comportements restent surprenants.

Un homme, torse nu et parasol sous le bras, avance d'un pas décidé. Mattea l'interpelle : "S'il vous plait, restez pour les informations." En ralentissant à peine le pas, il se contente d'un : "on est obligé d'écouter ou pas ?" Lui, et sa famille, ne s'arrêteront pas. "Ça arrive souvent. Il y en a énormément qui veulent partir tout de suite. Souvent on est obligé de leur courir après et de les bloquer", commente Mattea.

Sauver la Méditerranée …

Les décisions prises pour la préservation de l'île Lavezzu et la conservation de la réserve naturelle des bouches de Bonifacio ne s'arrêtent pas là. Depuis octobre 2020, un arrêté pris par la préfecture maritime de Méditerranée interdit à tout bateau de plus de 24 mètres de mouiller dans la zone, soit la grande plaisance. L'objectif : préserver au maximum les 648 hectares d'herbiers de posidonies de la baie de Santa Manza.

La plante aquatique est, pour certains scientifiques, décrite comme le "poumon de la Méditerranée".

Elle permet notamment d'atténuer la houle et de lutter contre le réchauffement climatique en absorbant les émissions de carbone. Durant l'année 2019-2020, 11 hectares ont été détruits suite aux mouillages de grands yachts. Des dommages quasi irréversibles puisque la plante ne grandit que d'un centimètre par an.

Actuellement seulement 0.01 % de la Méditerranée est protégée, pour la sauver il faudrait parvenir à en protéger 2 % …

Jean-Michel Culioli, chef du services Espaces protégés de l'OEC

Mais l'arrêté ne suffit pas à assurer aux posidonies la tranquillité promise. En juillet 2022, un navire de 30 mètres a arraché sept mètres carrés d’herbe marine. Verbalisé, son propriétaire a écopé une amende de 150.000 euros.

"On est à 4% de réserve intégrale sur toute la zone et 15 % sont, eux, en protection forte. L'année prochaine quatre nouvelles zones seront complètement fermées, et on espère toujours développer un peu plus. Actuellement seulement 0.01 % de la Méditerranée est protégée, pour la sauver il faudrait parvenir à en protéger 2 % …", reprend Jean-Michel Culioli. Depuis le début de la saison, une dizaine d'amende a été dressée par les agents commissionnés de la réserve.

Sauvegarder la pêche artisanale

Vues quelquefois d'un mauvais œil, ces restrictions permettraient l'élaboration d'un cercle vertueux aux bénéfices du tissu économique de l'extrême sud de l'île. Et la pêche semble être un des exemples les plus frappants. Ainsi, 1.200 hectares marins de la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio sont classés zones de non-prélèvement. Toutes formes de pêches y sont interdites.

Dans d'autres, seule la pêche plaisancière est interdite mais la pêche professionnelle y est autorisée. "Ce système nous a permis de sauvegarder la pêche artisanale", se félicite le chef du service des espaces protégés de l'OEC.

"Mais la pêche plaisancière est aussi règlementée, il faut faire une demande. On en reçoit 3.500 par an et ils ne peuvent prélever que cinq kilos de poissons par jour. Là aussi ça demande un grand travail de terrain, avec la mobilisation d'agents commissionnés qui veillent au respect des mesures."

Grâce à ce système, certains secteurs comptent dix fois plus de poissons. "En règlementant la pêche, toujours en concertations avec les professionnels, on permet aux clubs de plongée de fonctionner car on peut voir ici des espèces remarquables, et des clubs de plongée qui ont des clients, ça veut dire que le tourisme se porte bien et ainsi de suite."

L'équilibre reste néanmoins fragile. Le principal danger : la pêche industrielle, interdite depuis la création de la réserve en 1999. "Parfois on voit un magnifique banc de poissons, et il suffit qu'il se déplace hors de l'espace règlementé pour qu'un bateau italien ramasse cinq à six tonnes de poisson en un coup. C'est catastrophique, mais c'est un risque. Pour aller plus loin, il faudrait que l'on puisse mettre en place des zones tampon", plaide Jean-Michel Culioli.

Zone tampon

En attendant ces zones tampon, des opérations qualifiées de "coup de poing" par l'office de l'environnement de Corse en collaboration avec l'action de l'État en mer ont été régulièrement organisées durant l'été 2022.

Une des dernières en date remonte au 30 août dernier. Elle a conduit au contrôle d'un navire italien dans le carré international de pêche commune, à proximité des limites de la réserve naturelle.

L'embarcation n'était pas en "action de pêche au moment du contrôle mais indiquait avoir prélevé, dans les eaux italiennes, un volume de captures d'espèces d'intérêt halieutique pour la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio", souligne l'OEC.

À l'ombre du phare de l'île Lavezzu, un agent de la réserve profite de sa pause déjeuner. L'endroit est interdit d'accès au grand public. Entre deux récits de contrôles, et d'idées sur les améliorations à apporter au tracé des sentiers, il lance quelques regards vers la Sardaigne qui lui fait face. Il s'arrête. Et lance, rieur, "on a de la chance non ?".

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