Fabrice Rizzoli : "pour la première fois, des magistrats demandent des mesures antimafia"

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Écrit par Alix Guiho
Les assassinats font régulièrement la Une de l'actualité en Corse.
Les assassinats font régulièrement la Une de l'actualité en Corse. © France 3 Corse ViaStella

Le rapport confidentiel de la JIRS sur le "système mafieux corse" doit être rendu public demande la Collectivité de Corse et Fabrice Rizzoli. Entretien avec le spécialiste des mafias.

Fabrice Rizzoli est docteur en sciences politiques spécialiste des mafias. Il a co-fondé l’association de réflexions citoyennes Crim’HALT. Suite à la fuite de l'existence d'un rapport confidentiel de la JIRS sur la mafia en Corse, il répond aux questions de France 3 Corse. 

  • Pourquoi le rapport de la JIRS sur la mafia corse est-il confidentiel ? 

F.R. : On ne va quand même pas dire aux citoyens que ça ne va pas...  Cela ne me surprend pas que le rapport de la JIRS dont on vient d'apprendre l'existence soit confidentiel. C'était déjà le cas avec celui du Service d'information, de renseignement et d'analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco). Depuis 10 ans, seuls quelques journalistes y ont accès chaque année. Nous, citoyens, n'avons accès à rien. Mon associaiton passe son temps à envoyer des stagiaires récupérer des décisions de justice des affiares de crime organisé et c’est très difficle de les avoir. C'est une question de moyens mais aussi de volonté. 

  • Quel serait l'intérêt de le rendre public ? 

F.R. : Bien que je n'ai pas pu le lire, je me réjouis qu'il existe. Il doit être rendu public. Pour la première fois, des magistrats demandent des mesures antimafia. La dernière demande date de 1992, le rapport de parlementaires cette fois-ci sur les tentatives de pénétration de la Mafia en France recommandait la création d'un délit d'association  mafieuse. Depuis, ça n'a pas été réglé et on entend souvent dire qu'"il y a ce qu'il faut". Rendre ce rapport public permettrait d'avancer sur cette question, de baliser les termes du débat. A ce jour, la mafia n’existe pas en droit, en France. Et la confiscation des biens y est très compliquée à mettre en oeuvre. Les magistrats sont-ils favorables à la création d'un délit d’association mafieuse et la confiscation administrative dite “antimafia”, autrement dit sans condamnation pénale du propriétaire, comme en Italie, pays exemple en termes de lutte contre le crime organisé ? 

  • L'existence d'un "phénomène mafieux" en France en 2021 est encore taboue ? 

F.R. : Politique, avocats, magistrats, beaucoup sont ceux à dire qu’il n’existe pas de mafia. Les exemples ne manquent pas. Récemment, le député corse Jean-Félix Acquaviva a demandé a tenté de relancer une réflexion autour de la création d'un délit d'association mafieuse. Résultat, il s'est fait envoyer balader par le garde des sceaux Éric Dupond-Moretti, alors même que ce dernier était favorable à l’usage social des biens confisqués. En France, on parle de blanchiment, de corruption ou encore d’évasion fiscale mais pas de mafia. Pour moi, ce qui se passe en Corse et à Marseille ressemble bien à un phénomène mafieux. Il faudrait l'étudier et le traiter en conséquence. 

En italie, avant que l'on ne crée ce délit d'association mafieuse en 1982, encore beaucoup de gens niaient l’existence de la mafia. Dans un Etat de droit, je pense qu’il est important que la mafia soit reconnue dans un tribunal. C’est fondamental. Rester dans le déni, c'est risquer de voir des affaires d'homicides en Corse sans aucune condamnation continuer. Deux ans plus tard, on n'a toujours pas de nouvelle de l'enquête sur l'assassinat de Massimu Susini. Aucune condamnation non plus dans l'enquête sur le meurtre de  Jean Livrelli, ce retraité tué par erreur en 2018, parce qu’il avait le même véhicule qu'une cible nationaliste reconvertie dans les affaires.

  • Le caractère insulaire de la Corse est-il un obstacle infranchissable à lutte contre le grand banditisme ? 

F.R. : Le caractère insulaire n'est pas un problème en soi. On trouve plein de mafias aux Etats-Unis et au Mexique alors que ce ne sont pas des îles. C'est davantage la taille de l'île qui complique les choses. Sur une petite île comme la Corse, c'est compliqué de mener une enquête sans être vu. Il existe un fort sentiment de loyauté qui peut unir des Corses très différents. On m'en fait régulièrement part. Mais je pense que cet obstacle n'est pas infranchissable. L'Etat n’a pas encore fait tout ce qu’il faut. Je ne veux pas m’arrêter à ce déterminisme culturelo-géographique. 

 

 

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