Battini, Tomasini, Verdi : un des derniers procès du nationalisme armé

05/10/16 - Nicolas Battini, dessin d'audience lors du procès de l'attentat contre la sous-préfecture de Corte
05/10/16 - Nicolas Battini, dessin d'audience lors du procès de l'attentat contre la sous-préfecture de Corte

Apres l'arrêt de la lutte armée par le FLNC, c'est l'un des derniers procès du nationalisme armé. Condamné pour une tentative d'attentat à Corte, Nicolas Battini, militant nationaliste de 23 ans, oscille entre romantisme et marxisme. Il fait le choix de la paix et lance un appel au calme.

Par Marie-Françoise Stefani

Les magistrats de la Cour d'Assises spéciale de Paris, en charge des affaires de terrorisme, n'avaient pas vu ça depuis longtemps lors de procès de nationalistes corses...

Nicolas Battini, militant nationaliste de 23 ans, accusé d 'avoir participé à une tentative d 'attentat à la voiture bélier le 1er avril 2012 contre la sous-préfecture de Corte, entre dans la grande salle lambrissée de la cour d’assises poing levé et clame :"Viva a Nazione".

"Les nationalistes corses ne nous avaient plus habitués"

"Une entrée à la basque", commente l'huissier à la suspension : "depuis plusieurs années les nationalistes corses ne nous avaient plus habitué..."

Revival des premiers procès du FLNC. Nicolas Battini a le même âge que les fondateurs du "Front" dans les années 70.  Il rejoue à l'identique une gestuelle née il y a plus de 40 ans.

En 1979, le premier procès du FLNC -créé 3 ans plus tôt, le 5 mai 1976- s'ouvre à Paris . 21 militants doivent répondre de 36 attentats. La porte s'ouvre,  les accusés pénètrent dans la salle lèvent la main et ferment le poing en lançant d’une voix grave : "Viva a Nazione".

Même gestes

Presque 40 ans plus tard, l'étudiant en langue et culture corse, qui a passé sa licence en prison, veut redonner ses lettres de noblesse au nationalisme corse en suivant à la lettre ses mentors, ces clandestins de la première heure, idéologues et combattants.

"Il regardait en boucle le documentaire Génération FLNC, comme s'il voulait l’apprendre par cœur", dira son ex-petite amie aux enquêteurs. "Il me disait que ce serait même bien pour lui d'aller en prison."

Il regardait en boucle le documentaire Génération FLNC, comme s'il voulait l’apprendre par cœur

Ce 1er avril 2012, ils n'ont pas encore 20 ans, enfilent masques blancs, cagoules et treillis pour passer à l’action. L'un d'entre eux porte un fusil à deux coups, un autre un extincteur, le troisième une bouteille d'essence avec du tissu.  Ils braquent une Peugeot 207 puis, avec la voiture volée enfoncent les grilles de la sous-préfecture de Corte. L'explosif ne fonctionne pas. La voiture est retrouvée calcinée devant les grilles de la sous-préfecture. De "l'amateurisme, presque un attentat suicide",  s'agace la présidente de cour d’assises. L'extincteur rempli de poudre a été posé juste à côté de la voiture en flammes.

"Presque un attentat suicide"

Des empreintes génétiques sont retrouvées sur une boîte de cartouches  dans la maison Pizzini, une villa abandonnée utilisée comme cache d'armes.

Un peu plus d'un an plus tard, Nicolas Battini, membre du syndicat étudiant Ghjuventù Indipendentista et Stéphane Tomasini, étudiant en droit, sont interpellés. Le troisième s'appelle Ghisé-Maria Verdi. Étudiant en droit lui aussi, c'est le petit fils de Charles Pieri, ancien chef présumé du FLNC, figure de proue du nationalisme.  Il échappe  au coup de filet. Absent au procès, il est en fuite depuis le jour des arrestations.

Après quatre jours de garde à vue, Nicolas Battini est incarcéré à la maison d’arrêt de Bois d'Arcy. En prison, il rencontre Mikel Garikoitz, alias Txeroki, ancien chef militaire d'ETA, symbole de la jeune génération radicale indépendantiste basque. Il croise aussi Carlos.

Battini dit avoir apprécié ces rencontres qui lui permettent de discuter, d'échanger, de se cultiver. Une de ses occupations favorites. Quand il n'écrit pas... De sa cellule il enverra plus d'une dizaine de lettres.

"Prix à payer"

Certaines sont connues. Comme celle qu'il rédige après le dépôt des armes du FLNC en juin 2014,  à l'adresse de certains de ses camarades plutôt radicaux et peu enclins à l'arrêt de la violence. "La cessation de la lutte armée n'est pas la fin de la lutte de libération nationale ...il nous incombe de saisir cette occasion et d'avancer sur le chemin de la paix et de l'indépendance ", écrit-il.

La cessation de la lutte armée n'est pas la fin de la lutte de libération nationale ...il nous incombe de saisir cette occasion et d'avancer sur le chemin de la paix et de l'indépendance

Le premier jour de son procès, il annonce dans sa déclaration préalable, d'un ton des plus courtois : "La prison est le prix à payer pour mon engagement politique...Je paierai sans aucun regret." 

Battini refuse de s'exprimer sur les faits et dénonce cette cour d'assises spécialement composée chargée des affaires de terrorisme : "une justice d'exception mise en place en place uniquement en raison des motivations politiques qu'on lui reproche."

Mais à l’inverse de plusieurs nationalistes jugés ces derniers années, qui niaient ou préféraient garder le silence, lui, assume ses  responsabilités : "Ce n'est pas mes prétendus penchants agressifs qui m'ont poussé à soutenir et promouvoir des moyens de lutte violents et illégaux. Je suis moins passionné de fusils que de poésie ou de littérature."

Lettres et armes

Sans aucune note il explique son combat : "Si des patriotes corses ont fait usage des armes contre l'Etat que vous représentez, deux siècles et demi d'oppression linguistique, de laminage culturel et d'autoritarisme centraliste en ont été la raison. La nation corse existe et ne sera jamais le morceau d'un autre pays. L’histoire nous a légué une langue, un drapeau, une terre, un héritage national et le devoir de défendre nos droits naturels à l 'auto-détermination dans l'Europe des peuples."

Ce jour-là, dans l'après-midi, Jean-Guy Talamoni, président de l'Assemblée de Corse depuis décembre 2014, cité comme témoin par la défense, est venu soutenir ces derniers  "patriotti incarcerati" (patriotes incarcérés ) d'une lutte armée désormais dépassée. En délivrant un cours d'histoire : "la voie démocratique a longtemps été bouchée  pour les nationalistes ....il a fallu quarante années de lutte  pour la survie du peuple et de la culture corse". Un combat parfois violent ..."dans lequel nous avons perdu des amis et écopé de lourdes condamnations, mais un combat révolu aujourd'hui".

Une résistance tombée en désuétude depuis la démilitarisation annoncée par le FLNC en juin 2014 et l'accession au pouvoir à la Collectivité de Corse par les Nationalistes en décembre 2015. Deux dates qui ont marqué l'histoire du nationalisme corse et que Nicolas Battini a vécues loin de son île.

Vous jugez l'un des derniers procès de l’ère moderne de la clandestinité en Corse

"Vous jugez l'un des derniers procès de l’ère moderne de la clandestinité en Corse", a plaidé Me Rosa Prosperi, avocate de Battini demandant à la Cour  de prendre une décision qui "fasse écho à l'apaisement".

Nicolas Battini,  c 'est "l'enfant de l'histoire complexe de la Corse" , avait expliqué Me Benjamin Genuini un peu plus tôt . A la veille du verdict, des affrontements ont lieu à Bastia entre forces de police et jeunes, qui protestent contre les réquisitions qu'ils estiment trop lourdes.

Le lendemain matin, avant que les juges ne se retirent pour délibérer, de son box, Nicolas Battini lance un appel au calme : "J'estime qu’il est de mon devoir de réagir. Je comprends les sentiments de révolte, je me refuse à condamner mais néanmoins convaincu de la nécessité d'une paix définitive, j'appelle au calme."

"Pas un verdict d'apaisement"

Trois heures plus tard, Nicolas Battini est condamné à 8 ans de prison, ses deux amis Stéphane Tomasini et Ghisé Maria Verdi à 5 et 6 ans. La cour a suivi presque à la lettre les réquisitions du parquet.

"Ce verdict n'est pas un verdict d'apaisement", commente Me Saveriu Felli. A Bastia, Ajaccio, Propriano, les heurts ont repris.

A l'énoncé du verdict, la salle courbe le dos lorsque les gendarmes menottent Stephane Tomasini, le deuxième accusé qui comparaît libre. Nicolas Battini,  lui, garde la tête haute pour s'exclamer : "Viva a Patria , Vive le Peuple Corse." "Se taire serait laisser croire qu'on ne désire rien", disait Camus dans L'homme révolté, un livre évoqué par Me Rosa Prosperi dans sa plaidoirie.

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