Restrictions d'eau en Haute-Corse, les réactions : "il fallait pas être un génie pour deviner qu'on allait avoir des problèmes"

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La déclaration du préfet de Haute-Corse, le 2 août est encore dans toutes les têtes. L'annonce d'un risque d'une pénurie d'eau dans trois semaines, et de nouvelles restrictions, ne laisse personne indifférent. Nous sommes allés en plaine orientale, recueillir les réactions des particuliers et des professionnels.

"Ils peuvent toujours me mettre la contravention, je m'en fous. Le jardin, je l'arrose quand même. Et de toute façon, les gendarmes, du bout du potager, je les vois arriver. J'arrose à la tombée de la nuit, et je surveille les phares". Jean n'en a rien à faire. Ni des déclarations alarmantes du préfet de Haute-Corse, le 2 août dernier, sur la pénurie d'eau qui guette le département avant la fin du mois, ni des menaces de contrôles, et d'amendes pouvant aller jusqu'à 1.500 euros. 

Ce n'est pas à moi d'en payer les conséquences.

Jean

Dans le jardin de la maison du retraité, entre Santa-Maria-Poggio et San Nicolao, le tuyau d'arrosage n'est jamais très loin, prêt à l'emploi. Pour autant, Jean le reconnaît, alors qu'il nous sert un sirop de menthe : le climat qui assèche la Corse depuis des mois l'inquiète. "Mais ce n'est pas à moi d'en payer les conséquences. C'est à ceux d'en bas"

Ceux d'en bas, c'est ceux de la plaine. Ceux de Moriani-Plage, "cu sta mansa tremenda di turisti". "Il fait 50 degrés, et on est des dizaines de milliers, dans le coin, alors qu'on est quelques centaines en hiver. Il fallait pas être un génie pour deviner qu'on allait avoir des problèmes", soupire Jean. Et il n'est pas le seul à le penser. Nombreux sont les Insulaires à penser que le manque d'eau est directement lié à l'afflux massif de visiteurs estivaux, au-delà de la sécheresse.  

Afflux de touristes

A Moriani-Plage, "en bas", comme dit Jean, c'est "business as usual". Des grappes de touristes qui cherchent un coin à l'ombre pour déjeuner, glacière en main, quelques autres qui prennent place en terrasse d'un restaurant de plage, pas vraiment bondé... Et, sur la T10, la route principale qui traverse la commune, le ballet incessant des camping-cars, des vélos et des breaks sur le parking du supermarché.

Quand on interroge les professionnels du tourisme, entre deux services, la plupart nous affirment ne pas croire aux prévisions du préfet de Haute-Corse. "C'est vrai il fait chaud, mais on commence à avoir l'habitude, c'est comme ça tous les ans. Et de l'eau, il nous en reste toujours en septembre". Et quand on avance qu'il n'est tombé que quelques millimètres de pluie depuis des mois, et que la situation semble vraiment mal engagée, ce commerçant de la Costa-Verde balaie notre argument d'un revers de main : "il finira par pleuvoir. En août, il pleut toujours". Mais le quadragénaire refuse qu'on le cite nommément.  

On aura toujours plus besoin de tomates que de piscines ou même de touristes.

Sur la route qui mène à la plage, au centre de Moriani, une maison d'hôte charmante, qui s'ouvre sur un patio au milieu duquel trône une fontaine. Des quatre becs qui ornent la colonne centrale, pas une goutte d'eau ne jaillit. Et le bassin est vide, hormis quelques feuilles mortes.

On demande à la responsable si c'est pour respecter les consignes d'économie d'eau des autorités. Elle laisse échapper un petit rire, avant de nous répondre : "pas du tout ! ça fait deux ans qu'on a mis fin au fonctionnement de la fontaine. Tout simplement parce qu'on n'en pouvait plus de voir les touristes s'y rincer au retour de la plage..."

Mais la responsable s'empresse de préciser : "pour autant, croyez-moi, chez nous, on est conscients du problème. On arrose très peu, on restreint l'utilisation de l'eau, on fait tout ce qu'on peut pour consommer de manière responsable. Il y a beaucoup de gens qui peuvent moins se passer d'eau que nous, au premier rang desquels les agriculteurs". Avant de conclure : "ce n'est que mon point de vue, mais je pense qu'on aura toujours plus besoin de tomates que de piscines ou de touristes"

Saison sèche

Pour l'heure, effectivement, les principales restrictions touchent les agriculteurs, éleveurs ou viticulteurs, et pas encore les professionnels du tourisme, qui sont concernés à la marge par les mesures prises par la Préfecture de Haute-Corse. 

La consommation d'eau, dans mon camping, elle est déjà au minimum.

Hervé

Et même si François Ravier a laissé planer la menace de nouvelles restrictions, plus larges, à la fin du mois d'août, si celles-ci ne suffisaient pas, cela ne semble pas inquiéter le secteur. "De toute manière, ma saison, elle finit le 10 septembre !", hausse des épaules  Hervé*, patron de camping.

Et puis, il a beau se creuser la tête, il ne voit pas ce qui pourrait lui tomber dessus : " La consommation d'eau que j'ai, aujourd'hui, dans mon camping, elle est déjà au minimum. Je veux bien être solidaire, mais j'ai pas d'espaces verts à arroser, j'ai pas de piscine... On ne va pas m'empêcher d'avoir des douches pour les clients, des sanitaires, et des robinets pour la vaisselle des campeurs. Alors on verra bien fin août, mais la situation ne m'empêche pas de dormir."

Corses ou pas Corses, on en est tous là, non ?

Hind, touriste hollandaise

Elle empêche encore moins de dormir les vacanciers, qui vont de la plage à leur tente sans même être au courant de la situation. Elle n'a aucune influence sur leur séjour en Corse. 

Hind, une Hollandaise qui passe douze jours en Corse, lève à peine un sourcil quand on lui résume la situation : "des étés plus chauds, et le manque d'eau... Corses ou pas Corses, on en est tous là, non ? C'est 2022, mec", lance-t-elle, dans un anglais parfait, avant de partir étendre sa serviette sur une corde tendue entre deux tentes. 

Comportement responsable

Pour finir notre tour d'horizon de la région à l'heure des restrictions d'eau, on met le cap vers le port de plaisance de Taverna. Histoire de voir si, du côté des plaisanciers, on respecte les consignes. Autant que les particuliers avec leur voiture, leur allée ou leur terrasse, ils ne sont plus autorisés à laver leur bateau. Jusqu'à la semaine dernière, c'était de 9h à 19h. Désormais, 24 heures sur 24.  

Il est un peu moins de 14 heures, le thermomètre affiche 38 degrés, et les quais sont vides. Mais au loin, sur le pont d'un yacht, on aperçoit un septuagénaire, casquette enfoncée solidement sur le crâne, nettoyer son embarcation à grand eau, jet en main, pour faire disparaître le sel marin.

Vous seriez étonnés du nombre de gens qui prennent les restrictions au sérieux.

Olivier

On s'en étonne auprès d'un plaisancier, Olivier, qui a son anneau depuis de longues années dans ce port : "ce doit être de l'eau dessalée. Y a de plus en plus de monde qui embarque des dessalinisateurs, et pas que sur les gros bateaux. Ce sont des appareils qui transforment l'eau de mer en eau douce. Et après, ils l'utilisent pour plein de choses, dont le nettoyage de leur bateau".

Et quand on lui demande comment on peut en être sûr, il sourit de notre méfiance : "ça, y a toujours des margoulins. C'est sûr. C'est peut-être un robinet du quai. Mais vous seriez étonnés du nombre de gens qui prennent les restrictions au sérieux". 

Fin août, lors du prochain point des autorités sur la situation des réserves d'eau, on pourra le vérifier. 

*Les prénoms ont été changés