Conquête spatiale : cinq questions au spationaute Thomas Pesquet, de passage en Corse

Publié le Mis à jour le
Écrit par Axelle Bouschon .

De la station spatiale internationale à la Corse. Thomas Pesquet est de passage à Bastia, ce samedi 17 septembre, dans le cadre de l'inauguration de l'exposition "Explore Mars", à A Casa di e Scenze. L'occasion de détailler les ambitions de la conquête spatiale.

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Il est le dixième Français à être parti dans l'espace, et l'astronaute européen le plus expérimenté, avec près de 400 jours dans l'espace à son actif... Depuis sa première mission à bord de la station spatiale internationale (ISS) en 2016, la cote de popularité de Thomas Pesquet, spationaute reconnu et communicant hors-pair, n'en finit pas de grimper.

De retour sur terre depuis novembre 2021, il indique ambitionner de se rendre "dans le plus de territoires possibles" pour échanger et rencontrer "avec tout ce monde" qu'il a pu voir depuis l'ISS. Et ce samedi 17 septembre, c'est à Bastia que Thomas Pesquet a posé ses valises.

Une visite express mais pas moins exceptionnelle, s'est félicité la municipalité, avec l'inauguration, dans la matinée, de l'exposition "Explore Mars", à A Casa di e scenze, à Lupinu, avant la tenue d'une grande conférence à guichet fermé au théâtre municipal. Le spationaute a accepté de répondre aux questions des journalistes, notamment concernant les ambitions de la conquête spatiale. 

Constatez-vous un regain de l'intérêt des scientifiques comme du grand public pour la conquête spatiale ?

Thomas Pesquet : Je pense que ça ne s'est jamais vraiment arrêté. On a d'abord eu les missions pour la Lune, moi, je n'étais pas né, je ne les ai pas connues. Puis ensuite, on a construit une station spatiale, ce qui n'est quand même pas une mince affaire : avoir des gens qui vivent dans l'espace depuis plus de 20 ans, avoir apprivoisé cet espace proche de la Terre...

Maintenant qu'on a fait ça, maintenant qu'on sait faire ça, je ne dis pas qu'il n'y a plus rien à faire, il y a encore énormément de recherche devant nous en orbite basse, mais il est temps d'aller un petit peu plus loin, et cette fois-ci, de le faire de manière un peu plus durable.

Ce qu'on souhaite faire, c'est retourner sur la Lune, mais pour y avoir une base d'habitation comme on peut avoir en Antarctique, une base de recherche, et utiliser les ressources in situ. On sait qu'il y a de l'eau sous forme de glace, donc ça va nous servir évidemment pour la vie humaine, mais ça peut aussi nous faire du carburant de fusée, avec l'hydrogène et l'oxygène... Il y a beaucoup de choses à faire sur la Lune.

On veut y retourner en coopération internationale, pas juste pour planter un drapeau, mais pour y rester. Je pense que cela intéresse les gens, et je pense qu'il n'y a jamais eu autant de pays, que ce soit la Chine, l'Inde, la Russie, l'Europe, les Etats-Unis, le Canada, ou le Japon, qui ont un intérêt dans la conquête spatiale, qui s'y lancent. C'est aussi le cas des entreprises privées désormais : le partenariat public-privé est important, marche très, très bien dans le spatial, et on va essayer de continuer ça.

Justement, le programme Artemis de la Nasa prévoit de renvoyer dans les prochaines années des astronautes fouler le sol de la Lune. C'est un de vos objectifs ?

Thomas Pesquet : Ce serait super oui ! Mais je ne vais pas être le seul candidat, c'est certain. On a ce programme qui est en partance pour la Lune, avec une fusée qui est sur le pas de tir, la prochaine opportunité de lancement est le 27. Alors on va essayer de la lancer, et ensuite, une fois que ça marchera, on devra attendre deux ans pour le premier vol habité.

Sur les quatre, cinq premiers vols, on parle de trois Européens qui pourraient avoir un rôle à jouer. Trois, ça fait une chance pour moi. Bon, évidemment, tous mes collègues sont aussi volontaires... C'est ça le jeu au sein de l'agence spatiale européenne. Mais ce qui est bien, c'est qu'en tant qu'humanité, on y aille, que l'Europe fasse partie de cela, et que la France au sein de l'Europe ait son rôle à jouer. 

L'exposition "Explore Mars" [conçue par la cité de l'Espace, ouverte jusqu'en juin 2023 à A Casa di e scenze] propose un parcours immersif et interactif pour mieux se familiariser avec la planète rouge. Des robots y ont déjà fait leurs premiers pas. En quoi la présence humaine sur Mars pourrait-elle faire progresser la science spatiale ?

Thomas Pesquet : Cela apporterait énormément. Ce n'est même pas moi qui le dis, mais les scientifiques de Curiosity [astromobile, ou rover, déployée sur Mars en 2012 via la mission Mars Science Laboratory, ndlr]. Ils sont frustrés et me l'ont dit : "On attend, on a hâte, on voudrait que les humains soient sur Mars". 

Parce qu'avec Curiosity, ce sont quelques mètres parcours par jours, quelques kilomètres sur toute la durée de mission. Si on met des humains, ce ne sera pas la même chose. Pour la mission Apollo [programme spatial de la NASA mené durant la période 1961-1972, qui a permis aux États-Unis d'envoyer pour la première fois des hommes sur la Lune (1969), ndlr], avec leurs petits rovers, ils pouvaient faire 36 kilomètres par jour, 400 kilomètres de roche. Le retour scientifique est forcément décuplé. Bien sûr, la difficulté est aussi multipliée, mais nous sommes tous convaincus que le retour scientifique qu'on peut en soutirer en vaut la peine, et c'est pour ça que nous avons décidé d'y aller.

Sur Mars, on va pouvoir répondre à des questions fondamentales : est-ce qu'on peut perdre notre atmosphère comme c'est arrivé là-bas, comment se crée la vie et comment elle disparaît... Ce sont des choses qui vont nous servir sur la planète Terre. Plus on va loin dans l'espace, plus on essaie de répondre à des questions sur nous-même.

Dans une période où l'on entend parler de fin de l'abondance, et d'une économie française comme européenne en difficulté, comprenez-vous les reproches qui peuvent être avancés quant aux financements importants versés pour la poursuite de l'exploration spatiale [l'Esa, l'agence spatiale européenne, dispose d'un budget de 7,15 milliards d'euros en 2022, financé à hauteur de 1,178 milliard par la France, ndlr] ?

Thomas Pesquet : Oui bien sûr. Mais de toute façon, c'est très clair, notre grosse priorité dans toutes les agences du monde, ce pour quoi on dédie le plus gros budget, c'est l'observation et la protection de la Terre.

L'exploration spatiale, aller un peu plus loin dans l'espace, c'est un peu moins de 10% du budget de l'agence spatiale européenne. On pense que c'est raisonnable, c'est l'équivalent de 2 euros par an et par citoyen européen. On se dit qu'avec ça, on arrive quand même à faire pas mal de choses.

Mais s'il faut garder la priorité là où elle doit être, c'est à dire la protection de la Terre et les problèmes du présent, il ne faut pas non plus hypothéquer l'avenir. Il faut donc se donner ce petit budget pour essayer de permettre des choses dans le futur qui auront des retombées positives.

Vous êtes très actif sur les réseaux sociaux, tout particulièrement au cours de vos missions, en postant par exemple des photographies prises depuis l'espace... 

Thomas Pesquet : Evidemment, partager la vue depuis la station spatiale, c'est important. Ça fait peut-être un peu rêver les gens.[...] J'ai eu la chance de prendre quelques photos de la Corse et de les partager : les territoires, soit en bord de mer, soit les îles, se voient très bien depuis l'ISS, ils sont très faciles à repérer et attirent l'œil, dont la Corse a une situation privilégiée sur ce point. Les photos ont d'ailleurs été assez aimées, donc il m'a semblé que les Corses étaient assez enthousiastes !

Mais ce qui est important aussi, c'est de partager ce que l'on fait dans la station spatiale. Et on y fait beaucoup de recherches, pas juste pour nous faire plaisir là-haut, mais pour les gens ici. Donc je faisais une fois de temps en temps une belle photo, et puis la fois suivante, j'expliquais la recherche en physiologie, ou la recherche en physique des fluides, à quoi ça sert, comment on fait... Ce sont des choses qui je pense ont intéressé les gens.

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