INTERVIEW. Émeutes en Nouvelle-Calédonie : "Les inégalités ne pourront se réduire qu'avec l'indépendance et la décolonisation"

Depuis une semaine, la Nouvelle-Calédonie est le théâtre de violentes émeutes, qui ont fait 6 morts. Les protestataires réclament le "retrait immédiat" de la réforme du corps électoral. Isabelle Leblic, directrice de recherches émérite au CNRS et anthropologue spécialiste de ce territoire, décrypte pour France 3 Corse Via Stella les enjeux de cette crise.

Les évènements en Nouvelle-Calédonie découlent de la décision du gouvernement de dégeler le corps électoral. Pouvez-vous nous expliquer d'où vient cette décision et pourquoi c'est un problème ?

Depuis le troisième référendum en 2021, les anti-indépendantistes et le gouvernement ont considéré que l'affaire de l'indépendance était une affaire réglée, que l'accord de Nouméa était terminé et qu'il fallait maintenant un nouveau "statut". Pour commencer, il s'agissait donc de supprimer la disposition qui avait été prise à l'époque par Jacques Chirac de figer le corps électoral, comme cela avait été demandé par les indépendantistes. Ces derniers ont déjà ouvert le corps électoral à des non-Kanaks et ne veulent pas revenir en arrière, puisque ce serait à nouveau les réduire à une ultraminorité dans leur propre pays.

Depuis cette période de 30 ans de paix, il y a eu de nombreuses arrivées de métropolitains ou autres, qui sont restés, qui s'installent et qui veulent désormais voter dans le cadre de ce nouveau processus, d'abord pour les élections provinciales et ensuite à l'avenir, qui sait, pour un futur référendum. Cela fait des mois que tout le monde avertit qu'on ne peut pas revenir en arrière sur l'accord de Nouméa sans mettre le feu aux poudres. Personne n'a voulu écouter et ce processus a été engagé par l'État. Le gouvernement est sorti de sa position d'arbitre, de garant de l'accord de Nouméa, en prenant fait et cause pour les anti-indépendantistes.

Selon vous, les nouveaux venus sur ce territoire sont loyalistes et contre l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

C'est difficile de le dire de façon catégorique, mais en grande majorité certainement, puisque s'ils étaient indépendantistes, ils ne demanderaient pas l'élargissement du corps électoral.

Lorsque le corps électoral a été gelé en 1998, il n'était pas constitué seulement des Kanaks, puisque ces derniers ont englobé les différentes personnes venues s'installer en Calédonie jusque-là. C’est ce que les Kanaks avaient appelé "les victimes de l'histoire" en 1983, c’est-à-dire les descendants de toutes les personnes venues s'installer en Calédonie par des migrations forcées ou volontaires en tant que colons libres ou comme bagnards, depuis le début de la colonisation. Ceux-là n'ont comme pays que la Nouvelle-Calédonie et les Kanaks, avec leur habitude de tendre la main aux autres, leur ont ouvert le corps électoral.

Mais aujourd'hui, l'ouverture du corps électoral en arguant que, en démocratie, "un homme égal une voix" ne peut pas valoir dans un contexte colonial comme celui de la Calédonie. On estime qu’il y a environ 20 000 à 30 000 personnes qui se sont installées pendant les accords. Si ma mémoire est bonne, dans le dernier recensement qui a été produit en Nouvelle-Calédonie, il y a environ 60 000 personnes qui ne sont pas nées sur le territoire. Ces 60 000 personnes recensées en 2017 ne sont pas toutes restées, mais cela montre la migration qui s'est produite.

Aujourd’hui encore, vous dites que les personnes qui viennent s'installer en Nouvelle-Calédonie le font à la manière de "colons".

Si ceux qui viennent s’installer ne le faisaient pas comme des colons, ils soutiendraient l'indépendance pour le peuple kanak. Heureusement, certains soutiennent l'indépendance du pays. Il ne faut pas croire que les indépendantistes ne sont que des Kanaks. Il y a aussi des non-Kanaks, notamment les jeunes, qui veulent gérer leur pays avec les Kanaks, dans une gestion partagée, dans la construction de la sécurité ensemble, en faisant en sorte que ce pays évolue.

Aujourd'hui, c'est toujours une colonie dans le sens où les inégalités sont absolument faramineuses entre les Kanaks et les autres. Il n'y a que 5% de cadres parmi les Kanaks, face à environ 30% pour les non-Kanaks sur l'ensemble du territoire. Il y a des inégalités qui n'ont pas été réduites par l'accord de Nouméa comme cela était prévu. Elles sont toujours extrêmement importantes et, comme je l'avais dit en 2019, ces inégalités ne pourront se réduire qu'avec l'indépendance et la décolonisation.

Au-delà, les inégalités sont dues au fait que les conditions fiscales et de salaire sont plutôt favorables pour les personnes qui viennent s'installer et qui trouvent du travail en Nouvelle-Calédonie. J'avais assisté à un débat avec la chambre de commerce et des industriels de Calédonie qui disaient clairement : “On préfère faire venir des gens de métropole que d'employer localement”.

Enfin, il y a un niveau de formation très inégal : les Kanaks ont un niveau de diplôme inférieur, en général, à celui des métropolitains. À titre d'exemple, il n’y a que 5 Kanaks qui enseignent aujourd'hui à l'université de Nouvelle-Calédonie. C'est fort peu et cela montre que le rééquilibrage ne se fait pas.

Que faut-il espérer aujourd'hui pour que la situation s'apaise durablement ?

Pour que la situation s'apaise, il faut une première chose indispensable et qui commence à être à être demandée par des politiques de tous bords ici en France : le retrait de la loi constitutionnelle qui a été faite à la va-vite avec une épée de Damoclès sur la tête des politiques.

Or, en Calédonie, tout le monde le dit, il faut du temps pour les discussions, il faut du temps pour les échanges entre les indépendantistes et les non-indépendantistes et il n’y a que comme cela qu'on arrive à faire quelque chose.

Depuis le référendum de 2021, finalement, il ne s'est rien passé. Nicolas Metzdorf, rapporteur du projet de loi, disait que c’était parce que les indépendantistes n’avaient pas voulu discuter, mais c'est sa vision, qui est tout à fait partiale et partielle. Pendant tous les débats, il a pu déverser ses arguments anti-indépendantistes. Et là, c'est aussi une prise de position de l'Etat que de favoriser les anti-indépendantistes contre les indépendantistes.

Voyez-vous une rupture dans le traitement de la Nouvelle-Calédonie par l'État ?

Jusqu’à Édouard Philippe, le dossier était traité à Matignon. Ensuite, il a été géré par quatre secrétaires d’État ou ministres en charge des DOM-TOM successifs, pour passer dernièrement à Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, de la sécurité, qui est la voix de son maître, si je puis dire, puisqu'il répète sans arrêt les positions de Sonia Backes ou de Nicolas Metzdorf. Il a un parti pris qui est flagrant, tout comme le haut-commissaire, qui est tout à fait partial dans ses appréciations.

Des éléments nous parviennent notamment sur la sous-évaluation du nombre de morts côté Kanaks, sur le fait que des milices loyalistes existent, ce qui est totalement nié par les principaux intéressés. Elles marchent côte à côte avec les forces de gendarmerie dans les rues pour mettre le calme. Des photos circulent sur Internet. Il est totalement inadmissible qu'en République française, les forces de l'ordre protègent des milices armées, que les loyalistes appellent des « comités de défense citoyens » de leur quartier.

Le reportage de Maia Graziani et Christian Giugliano :

durée de la vidéo : 00h03mn10s
Situation en Nouvelle-Calédonie-Kanaky ©M. GRAZIANI - C. GIUGLIANO / FTV

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