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Depuis plus d'un mois, une bonne partie de la planète est calfeutrée chez elle, pour tenter d'arrêter la propagation du coronavirus, et se protéger du mieux possible. Pour celles et ceux qui vivent dans la rue, la situation est bien plus compliquée. Nous sommes allés rencontrer les SDF, à Bastia, pour voir comment ils vivent l'épidémie.

Dans la rue, malgré tout

Freddy baisse le volume du minuscule poste de radio accroché à son sac à dos, il n'entendra pas la fin du sketch de Chevalier et Laspalès. 

Habituellement, le cours Pierangeli, qui mène à la place du marché de Bastia, est noir de monde, de voitures en double-file, de lycéens en goguette. Et les bruits de la ville l'empêchent d'écouter Rire & Chansons. 

Depuis la mi-mars, Freddy est plus tranquille pour écouter ses humoristes préférés. "Bigard. Et puis Coluche. C'était un sacré mec, Coluche. A lui, on la lui faisait pas !"

Si le confinement a vidé Bastia de ses habitants, Freddy, lui, a gardé ses habitudes. C'est sur les marches qui mènent à une porte d'acier condamnée, entre une banque et un pressing, que le SDF de 48 ans continue de venir s'intaller, tous les matins. 
Malgré le coronavirus, Freddy continue de faire la manche / © Sébastien Bonifay
Malgré le coronavirus, Freddy continue de faire la manche / © Sébastien Bonifay
Et pour lui, le quotidien n'est pas plus dur depuis le coronavirus.

Freddy jette un coup d'œil à l'énorme montre en plastique rouge qu'il porte au poignet droit.

"Un peu plus de dix heures, et j'ai déjà 30 euros dans la poche ! Et j'en file pas un à Macron !
Les gens, y en a moins qui passent, mais ils sont plus généreux."

"Normalement tout le monde devrait être masqué"

Régulièrement, il s'interrompt pour interpeller les rares Bastiaises et Bastiais de sortie, avec presqu'immanquablement la même formule.

"Bonjour Madame ! Bonjour Monsieur ! Et Bonne journée à vous !

"Les gens m'apprécient, j'suis convivial, gentil, et puis poli", explique celui qui a débarqué en Corse, en 2011, pour retrouver une femme. 

"J'l'avais connue y a une trentaine d'années, à Lyon, où elle faisait ses études. On a passé un week-end olé-olé, et puis bonsoir. Y a une dizaine d'années, elle m'a retrouvé sur Internet. J'suis venu, on a vécu ensemble, et pis c'est parti en sucette. Mais j'suis resté. A la rue, mais j'suis resté."
Freddy, en Corse depuis 10 ans / © Sébastien Bonifay
Freddy, en Corse depuis 10 ans / © Sébastien Bonifay
A l'heure du coronavirus, Freddy n'a pas un, mais deux masques. Qui pendent autour de son cou. 

"Je les mets pas, à l'extérieur, ça change rien. Je les porte quand je vais dans un magasin, par respect pour les autres personnes."

"Le Covid, même pas peur" 

Freddy n'est pas à un paradoxe près. Deux minutes plus tard, il est scandalisé de voir des gens passer dans la rue sans gants ni masque, "normalement tout le monde devrait être masqué !".

Freddy n'a pas cherché une place dans un foyer.

"Pour dormir, j'ai un squat. J'suis seul, et moi ce que j'aime, c'est ma solitude à moi. Et c''est tant mieux, parce que tout a fermé. Le foyer d'accueil de Saint-Joseph, le resto social, le local de Fratellanza à côté du commissariat... Il reste que le foyer de Fratellanza à Toga, à l'ancien hôpital. Mais ils ont que 13 lits, ils sont tous pris."
Eddy, SDF de 48 ans, dans la rue depuis 5 ans / © Sébastien Bonifay
Eddy, SDF de 48 ans, dans la rue depuis 5 ans / © Sébastien Bonifay
Ce qu'il craint le plus de cette épidémie, ce n'est pas de tomber malade. C'est que la Covid-19 empêche son fils Gabriel, resté sur le continent, d'avoir son bac. 

"Il est drôlement fort, il travaille bien, alors j'aime pas trop ça. J'sais pas comment il va faire. Il veut devenir vétérinaire en plus. Vétérinaire...C'est pas rien."

Un SDF de près de deux mètres, une besace en tissu percée au bout du bras, interpelle Freddy de l'angle de la rue, dans une langue inconnue, en multipliant les grands gestes, l'air rageur. 

Le quadragénaire le regarde, une moue moqueuse sur les lèvres. L'autre finit par partir, avec un air de dégoût. 

"C'est un Lituanien. J'ai rien compris, mais je sais ce qui l'emmerde. Il est jaloux. Il veut ma place sur cette marche. Moi j'ai rien contre les Lituaniens, mais ça fait quatre ans que je suis là..."
Le bâtiment du fond, une ancienne dépendance du vieil hôpital de Toga, accueille 24 heures sur 24 les Sans domicile fixe, grâce aux bénévoles de l'association Fratellanza / © Sébastien Bonifay
Le bâtiment du fond, une ancienne dépendance du vieil hôpital de Toga, accueille 24 heures sur 24 les Sans domicile fixe, grâce aux bénévoles de l'association Fratellanza / © Sébastien Bonifay
 

Le foyer de Toga, dernier point de ralliement bastiais

"Google Traduction. Direct. C'est magique !" Philippe Marcelli affiche un grand sourire.

Des lituaniens, mais aussi des polonais, des russes, des albanais, des allemands, le directeur de Fratellanza en voit passer, depuis des années. 

Alors quand il doit leur expliquer les règles du jeu, au sein du foyer, et qu'ils ne parlent pas français, il utilise l'appli de son portable. L'arrivée du coronavirus n'a pas changé grand chose. Hormis qu'il y a plus de règles à suivre. 
 
"Ce n'est pas non plus un exposé scientifique, qu'on leur fait. Ici, au foyer de Toga, on est toujours un peu dans l'urgence. La personne qui se présente, elle veut d'abord se doucher, avoir un casier, pouvoir dormir, pouvoir manger", précise Philippe Marcelli, en mettant la dernière main à un planning dans le petit bureau où il travaille tous les matins. 

On fait tout pour passer ce moment sans trop de casse.

Depuis les mesures de confinement annoncées le mois dernier par Emmanuel Macron, à Bastia, les gens qui vivent dans la rue n'ont plus que cet endroit où trouver refuge. 
Philippe Marcelli, le directeur de Fratellanza, est tous les jours au foyer, pour gérer les multiples difficultés quotidiennes liées à la situation / © Sébastien Bonifay
Philippe Marcelli, le directeur de Fratellanza, est tous les jours au foyer, pour gérer les multiples difficultés quotidiennes liées à la situation / © Sébastien Bonifay
 "Pas de dortoir, mais treize chambre"

Le foyer de Toga de Fratellanza est resté ouvert. Malgré le coronavirus. A l'écart du centre-ville, sur les hauteurs de l'ancien hôpital de Toga.

A l'intérieur pas de dortoir, mais une enfilade de chambres propres, étroites, avec un lit, une petite table. Et une fenêtre. En tout il y a 13 places. 

Pas vraiment de quoi accueillir toute la misère du monde... Mais ce n'est pas le but. 
 
"On travaille en étroite collaboration avec le CHRS de Furiani, une structure qui est toujours ouverte, Dieu merci. Ils ont 70 lits, et on place le maximum de personnes là-bas. En fait, on fonctionne sur un principe de vases communicants. On tente d'équilibrer autant que possible la répartition des populations. 

Il y a tous les profils, dans la rue. vous trouvez des marginaux, des anars, des cas psy, des gens victimes de graves addictions, et des personnes qui, soudain, ont basculé dans la rue. Après un divorce, une séparation. Des gens qui ont des carences affectives, familiales, qui se sont retrouvés dehors d'un coup. La chute, de nos jours, elle est de plus en plus verticale. Il y a moins de pare-feux.
Et puis il y a de plus en plus de femmes, aussi, et être une femme, dans ce milieu, c'est pas vraiment facile... "


Alors, au jour le jour, avec le CHRS de Furiani, tout est fait pour répartir au mieux les profils, et éviter les tensions. 
13 petites pièces, des "boxs", permettent aux SDF d'avoir un toit sur la tête, et de mettre leurs affaires à l'abri / © Sébastien Bonifay
13 petites pièces, des "boxs", permettent aux SDF d'avoir un toit sur la tête, et de mettre leurs affaires à l'abri / © Sébastien Bonifay
Il est à peine 8 heures du matin, et le foyer est presque vide.

La plupart des bénéficiaires ont quitté les lieux, mais pour autant, il ne faut pas croire que les 13 sans abris profitent de l'aubaine et qu'ils n'ont que faire du covid-19, et des règles de sécurité. 

" Ils sont comme vous et moi, les SDF. Ils ont peur. Ils respectent les règles de distanciation sociale. Ils ne sortent que lorsqu'ils ont un motif, et munis d'une autorisation.

Et puis ils partent avec des gants, un masque, une heure. Pas plus. Et ils reviennent tous, croyez-moi. Si demain il y en a un qui fait le con, ils seront 13 à être infectés, et ils le savent. Alors tout est fait pour essayer de passer ce moment sans trop de casse".   

"On a eu un cas de covid-19. Un gars d'une soixantaine d'années"

Philippe finit la visite guidée du foyer, en nous montrant les casiers bleus collés aux murs, à l'entrée des toilettes, où les sans abris rangent leurs rares possessions, au premier rang desquels le téléphone portable, et la tablette, que la plupart ont réussi à se payer, et qu'ils surveillent scrupuleusement. 

"On a eu un cas de covid-19. Un gars d'une soixantaine d'années. Il a été pris en charge, soigné, et sauvé. Mais personne d'autre n'a été atteint, parmi les gens qu'on accueille. C'est dire s'ils avaient fait attention..."
Des douches, des casiers, des produits de première nécessité pour faire sa toilette sont à disposition des bénéficiaires du foyer / © Sébastien Bonifay
Des douches, des casiers, des produits de première nécessité pour faire sa toilette sont à disposition des bénéficiaires du foyer / © Sébastien Bonifay

6 bénévoles, sur le pont malgré le coronavirus

Ils sont six bénévoles de Fratellanza à se relayer, pour assurer la permanence au foyer, et rester à l'écoute des SDF. Mais depuis un mois, une septième personne est là, 24 heures sur 24. 

Devant l'entrée du foyer, il discute avec une bénéficiaire, âgée d'une soixantaine d'années, un café à la main et ses longs cheveux blonds ramenés sous un bonnet de laine rose. 

Sur le tee-shirt de l'homme, le sigle d'une compagnie de sécurité. 

"Ils sont somme nous, ils ont peur"

"On s'est dit qu'il valait mieux faire face à toutes les éventualités. On est dans une situation, avec l'épidémie, où on ne sait pas comment les choses vont évoluer. Alors il nous aide à contrôler les allées et venues, et puis à intervenir quand ça devient chaud..."
Sur l'esplanade devant le foyer, aménagée avec quelques bancs, les SDF accueillis par Fratellanza peuvent prendre l'air, et tenter d'oublier le confinement / © Sébastien Bonifay
Sur l'esplanade devant le foyer, aménagée avec quelques bancs, les SDF accueillis par Fratellanza peuvent prendre l'air, et tenter d'oublier le confinement / © Sébastien Bonifay
Quand on est au contact des gens qui ont dû apprendre à vivre dans la rue, parfois durant de longues années, on ne peut pas se permettre de faire dans l'angélisme. 

Et Philippe Marcelli et son équipe connaissent bien les réalités de leur tâche. 

"Il y a l'alcool, et tout un tas d'autres addictions. Et les addictions font pas de pause pendant l'épidémie. Alors il faut gérer ces addictions, et les débordements, les bagarres qui, invariablement, vont avec. La pire période, c'est celle du 5 au 8 du mois. Le RSA, et les autres maigres ressources dont ils peuvent bénéficier tombent à ce moment-là. Et cet argent, ils vont pas le mettre de côté. Ils vont acheter de l'alcool, et ils vont se saoûler. On essaie de réguler leur consommation, on a mis en place des pare-feux, on a acheté des cigarettes, mais il faut être prêts quand ça dégénère". 

Une question de survie, encore et toujours

Arnaud a 38 ans.

Il est assis sur l'un des bancs multicolores du foyer, sous un arbre, une bouteille de faux coca à portée de main, et sa boite de cigarillos sur la table.

"Au début ça m'inquiétait. On est en permanence avec d'autres gens qui sont en squat ou dans la rue, et on n'est pas sensés savoir qui l'a et qui l'a pas, tu vois... Et puis ma copine, Marion, elle m'a dit "si on l'attrape on l'attrape." On meurt tous un jour, c'est pas faux, elle a raison. Mais faut être optimiste."

Arnaud, barbe hirsute, bandana, mousquetons pendus à la ceinture et la pochette de l'album Dynasty du groupe Kiss autour du cou, il semble attendre la prochaine navette pour rejoindre le Hellfest. 
Arnaud, devant le foyer, 8 heures du matin / © Sébastien Bonifay
Arnaud, devant le foyer, 8 heures du matin / © Sébastien Bonifay
La menace, ça fait longtemps qu'ils ont appris à vivre avec

Comme Freddy et d'autres, Gaetan ou Isis, croisés un peu plus tôt, Arnaud se la joue détaché.

L'épidémie a considérablement compliqué les choses, les morts s'accumulent et que la menace est bien là. Mais la menace, ça fait longtemps qu'ils ont appris à vivre avec. 

Dans la rue, tous les jours. 

Les gens qui s'écartent à votre passage, les regards méfiants ou fuyants, la solitude, l'isolement, la peur que sa vie se termine, brutalement, du jour au lendemain, ils n'ont pas découvert ça avec l'arrivée du coronavirus...
Arnaud, en train d'écouter, lui aussi, Rires & Chansons. "J'vais pas faire la gueule parce que je suis SDF, non plus ! Faut rigoler dans la vie". / © Sébastien Bonifay
Arnaud, en train d'écouter, lui aussi, Rires & Chansons. "J'vais pas faire la gueule parce que je suis SDF, non plus ! Faut rigoler dans la vie". / © Sébastien Bonifay
"Salut ma poule !" Marion, la petite amie d'Arnaud, sort du foyer et vient s'asseoir à notre table. "J'suis avec depuis 20 ans, tu imagines ?"

Tous les deux, ils ont appelé le 15, dans l'espoir qu'on leur trouve de la place. Et deux lits venaient de se libérer à Toga, par chance. 

Deux personnes, des saisonniers qui étaient venus en Corse pour y travailler quelques mois, et qui avaient été surpris par l'épidémie, avaient été autorisés à repartir sur le continent par la préfecture. 

"Si on a un coup de blues, ils sont à l'écoute"

C'était le 11 avril dernier. "Il y a une humanité, ici, ça se passe à peu près bien. Mais il y a aussi des règles. Et Philippe est très compréhensif, mais il est strict. Y a un respect, même si tout n'est pas rose avec certains des autres SDF. Y en a, ils viennent dès qu'ils voient que tu as un peu de tune. "Hé, Arnaud t'as pas un coup de rhum ?".

Arnaud rigole, en brandissant le poing.  "Et celui-là, dans la gueule, tu le veux ???""
Marion, dans la rue avec Arnaud depuis 5 ans / © Sébastien Bonifay
Marion, dans la rue avec Arnaud depuis 5 ans / © Sébastien Bonifay
Ce n'est pas le virus, qui est le plus dur à vivre. C'est le fait d'être contrôlé, de devoir respecter des horaires, justifier le moindre de ses déplacements. 

Pour une population qui estimait que la liberté d'aller et venir comme bon lui semblait était le dernier avantage qui leur restait, c'est étouffant.

"On peut parler, heureusement, avec Philippe, les veilleurs, si on a un coup de blues. Ils sont à l'écoute. Le confinement, c'est pas facile du tout..."
Arnaud et Marion, avant une nouvelle journée au foyer de Toga / © Sébastien Bonifay
Arnaud et Marion, avant une nouvelle journée au foyer de Toga / © Sébastien Bonifay
Arnaud et Marion sont prêts à prendre leur mal en patience. 

Ils sont bien conscients qu'il y'a des gens qui sont dans une situation pire que la leur. Ils ne s'en réjouissent pas pour autant, bien sûr, mais ce n'est pas tous les jours qu'ils peuvent dire ça.

Alors ils respecteront les règles, jusqu'au bout. Pour avoir une chance de retrouver, un jour, leur spot. A deux minutes de marche du foyer.

C'est le petit muret devant la boulangerie de Toga. Où ils font la manche depuis des mois, et où ils pourront, de nouveau, voir des gens.