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#Iwas12, #Iwas6, #Iwas15...
I was, ça signifie "j'avais...".
Le mouvement, sur le modèle de #Metoo, a été lancé aux Etats-Unis il y a une semaine. Et depuis, il essaime dans le monde entier. Le but, témoigner de son drame, et de l'âge auquel il est survenu. 

En Corse, le nombre de témoignages de victimes qui afflue depuis trois jours est vertigieux. 
Des dizaines et des dizaines de tweets, parfois détaillés, parfois d'une sobriété sèche comme un coup de fouet. 
Mais de chacun transpire une douleur sourde.

Nous avons rencontré ces victimes insulaires, que, pendant trop longtemps, personne n'a entendu.

 

Scarlett, 13 ans : "Je pensais être une exception et avoir eu de la malchance. Mais c'est pas vrai"

#Iwas13, a écrit Scarlett sur son twitter il y a quelques jours. C'était son âge quand elle a chaussé ses tennis et qu'elle est partie courir dans les environs d'Erbalunga, où elle vivait. "J'étais  un peu rondellette, à l'époque, et donc, tous les soirs, je courais", se souvient-elle.

Ce soir-là, elle croise deux amis qui se joignent à elle. Scarlett accepte avec joie. "C'était mes amis. Du moins je le croyais".

Le Cap Corse, décor du cauchemar vécu par Livia / © Christian Giugliano
Le Cap Corse, décor du cauchemar vécu par Livia / © Christian Giugliano

 

"Il ne me restait plus que ma culotte pour me couvrir"

Après quelques minutes de course, les deux adolescents commencent à lui faire des croche-pattes. Au début, Scarlett le prend avec le sourire. Et puis, arrive le croche-pattes de trop. 

Scarlett est au sol, et l'un d'eux vient s'assoir sur elle, et la maintient au sol, en l'attrapant par les poignets. "Son ami l'a rejoint, et ils ont commencé à me toucher, en m'empêchant de crier. Ils allaient de plus en plus loin, et j'étais de plus en plus fatiguée de me débattre en vain. Ils m'avaient déshabillée, il ne me restait plus que ma culotte pour me couvrir."

Scarlett, par pudeur ou pour éviter de revivre cela trop violemment, n'en dira pas plus sur ce qu'ils lui ont fait. Mais une vingtaine de longues, très longues minutes plus tard, il y a eu du bruit à proximité, et ils ont pris la fuite. 

Scarlett n'oubliera jamais ce jogging. Elle avait 13 ans. / © Pxhere
Scarlett n'oubliera jamais ce jogging. Elle avait 13 ans. / © Pxhere

 

"Abandonnée, dans la boue, à moitié nue. Et seule."

"Ils m'ont laissée là, abandonnée, dans la boue, à moitié nue et seule. J'étais jeune, je n'avais pas vraiment une bonne réputation, et je n'ai pas osé porter plainte..."

Le hashtag #Iwas a fait céder les digues, des années après. 

"Je pensais être une exception et avoir eu de la malchance. Mais c'est pas vrai. Le nombre de réactions à ce #Iwas est aberrant. La Corse est bien plus touchée par ce fléau qu'on ne voulait bien le croire jusqu'à présent. Je fais partie d'une grande "famille" de filles corses, apparemment. Qui comme moi ont vécu une, ou des expériences traumatisantes". 

Après une pause, Scarlett reprend : "J'aimerais qu'on ouvre les yeux sur ce qui se passe ici, on les connait et on les côtoie ces violeurs, et c'est une honte qu'ils soient toujours capables de recommencer. Et qu'ils vivent normalement, sans honte, couverts par leurs amis."

La voix se fait plus assurée, au fil de la discussion. Et Scarlett conclut :

"Je veux une justice, et je pense qu'on la veut toutes."

 

#Iwas. Des témoignages de quelques mots, par milliers, plus forts que des discours  / © DR
#Iwas. Des témoignages de quelques mots, par milliers, plus forts que des discours / © DR

 

 

Jean, 16 ans : "Une fois, chez lui, il a réussi à me faire baiser une poupée gonflable en filmant la scène"

La pudeur, la honte, la peur... / © DR
La pudeur, la honte, la peur... / © DR

 

Jean était en première. Et comme tant d'autres garçons de son âge, il adorait le foot. Et rêvait de percer, et de devenir professionnel. Il a un nouvel entraîneur, qui était très proche de ses joueurs. Des tête à tête au restaurant, des invitations à passer chez lui le soir... Jean, évidemment, ne voit pas le mal. Au contraire.

Au début. 

Et puis très vite, les relations deviennent plus... inconfortables. "Après chaque entraînement, il exigeait que tout le monde se douche à poil, et il se douchait avec nous, à poil aussi. Et il nous touchait parfois, pour s'amuser, disait-il...J'ai eu droit à des compliments sur ma teub, à ce genre de moment", sourit Jean, un peu gêné.

"Il nous touchait. Pour s'amuser disait-il"

A l'époque, l'adolescent de 16 ans n'a pas confiance en lui, et son entraineur lui fait miroiter une carrière professionnelle. Pour y arriver, il lui interdit d'aller à la plage, ou d'avoir une copine, parce que, à l'écouter, ça lui ferait perdre cet objectif de vue. Et malgré les doutes qui commencent à l'envahir, Jean veut y croire. 

Illustration - Les vestiaires, l'un des endroits où Jean éveillait le désir de son prédateur / © G.Garitan
Illustration - Les vestiaires, l'un des endroits où Jean éveillait le désir de son prédateur / © G.Garitan

 

"Il m'a fait me branler sur un film porno devant lui"

"Une fois, chez lui, il a réussi à me faire baiser une poupée gonflable en filmant la scène. Il était assis, il regardait et il se touchait. J'avais accepté, mais je n'arrivais pas à finir, alors il m'a fait me branler devant un film porno avec lui. Jusqu'à me branler lui-même. Ca m'a perturbé et écoeuré. Ca peut sembler fou, d'avoir accepté ça, mais j'avais à faire à un manipulateur hors normes. Il m'avait demandé de dormir chez lui plusieurs fois, mais ça, j'avais refusé. Mais je suis quand même parti en Italie, pour un tournoi international. La pire semaine de ma vie."

Jean joue peu, au début, et ne s'entend pas vraiment avec le reste de l'équipe. Mais surtout, il se retrouve contraint de partager la chambre de l'entraîneur. Qui, au réveil, avait pour habitude de venir lui toucher le sexe. "Pour éviter ça, je dormais donc sur le dos, pour qu'il ne puisse pas le faire, et il se rabattait sur les fesses... Un jour je rentre dans la chambre, et je le trouve sur mon lit en train de se branler". 

L'amour du football a coûté cher à Jean... / © GIUSEPPE CACACE / AFP
L'amour du football a coûté cher à Jean... / © GIUSEPPE CACACE / AFP

 

"Je n'arrivais plus à regarder ma teub, imaginant ses mains dégueulasses"

"Je pleurais, d'épuisement, de rage, de frustration, de gêne...Mais je ne pouvais pas rentrer chez moi. Je ne pouvais me résoudre à abandonner l'équipe. Et puis j'avais gagné ma place, et je voulais jouer. J'étais vraiment un fou... Ce n'est qu'après, avec le recul, que je me suis rendu compte de la gravité de la situation. Je n'arrivais même plus à regarder ma teub, m'imaginant ses mains dégueulasses". 

Jean n'en a parlé à personne. Parce que son entraîneur lui faisait peur. Il ne sait toujours pas si c'est vrai, mais il sous-entendait qu'il connaissait "du méchant monde", selon l'expression du jeune homme. Et il avait peur pour ses parents. 

Hier, au moment de poster son témoignage sur Twitter, Jean renconnait qu'il est resté "de longues minutes devant le bouton Poster, avant de sauter le pas, et de partager son histoire. 

 

 

 

S. : "Il a menacé de me salir dans toute la ville si j'en parlais"

Faire comme si de rien n'était. Et donner le change au monde.  / © Pxhere
Faire comme si de rien n'était. Et donner le change au monde. / © Pxhere

 

S, elle, avait 15 ans, quand l'un des meilleurs amis de son copain demande à lui parler, après une dispute dans le couple. Il l'enferme dans la voiture, du côté de Porto-Vecchio, et la force à coucher avec lui. Elle se débat, et répète "Non", inlassablement.

Jusqu'à ce qu'elle se résigne, et arrête de bouger. "Parce que j'étais tétanisée", confie la jeune fille, qui a 20 ans aujourd'hui. 

"Je n'en ai parlé qu'à mon copain de l'époque, et qui est venu me voir avec mon agresseur, devant chez moi, pour me menacer de me salir dans toute la ville si j'en parlais..."

 

"Je ne l'ai pas dit à mon père, de peur qu'il le tue et aille en prison"

S., comme tant d'autres victimes, va alors se murer dans le silence. "Je ne l'ai pas raconté à mon père, j'ai eu peur qu'il le tue et qu'il aille en prison. Je n'ai pas porté plainte, et je n'ai fait aucune thérapie. Par manque de courage". 

L'afflux de témoignages des derniers jours lui a démontré, de manière spectaculaires, qu'elle n'était pas seule. Et elle a décidé d'affronter ce passé qui la hante. "Je compte en commencer une mardi". 

 

 

 

Marie : "Je suis une femme forte. Mais blessée. Et traumatisée".

© Pxhere
© Pxhere

 

La première fois que Marie a subi des attouchements sexuels de la part du compagnon de sa mère, elle avait 13 ans. Et pendant des années, elle a continué de vivre sous le même toit, chaque jour...

"A cette époque j'avais peur d'en parler. Et je ne voulais pas en parler parce que j'avais peur que ça rende les choses plus réelles encore. M'avouer que oui, j'étais victime d'un pervers. Que oui, c'était grave."

 

"Ca aurait pu êre pire. Quelle connerie de penser ça !"

"Et en grandissant j'ai toujours minimisé la chose, en me disant "ça aurait pu être pire". Quelle connerie de penser ça.

On a abusé de moi, de mon corps. Ca ne devrait pas exister. Je dis souvent que tout ce qui s'est passé a fait de moi la femme que je suis aujourd'hui. Résultat, 12 ans plus tard, je suis une femme forte. Mais je me suis voilé la face, et je suis aussi une femme blessée, traumatisée".

 

 

 

Sandra : "Il m'a dit : Si ça rentre pas, tu peux au moins me sucer"

Continuer d'avancer, et tenter d'oublier / © Pxhere
Continuer d'avancer, et tenter d'oublier / © Pxhere

 

Il y a aussi Sandra, à Ville Di Pietrabugno, qui a été abusée par son petit ami. Elle avait 14 ans, et lui 15. Il a insisté longtemps, et Sandra n'était pas prête.

Alors un jour, dans la chambre de la jeune fille, il a tenté de la pénétrer sans lui demander, puis, alors qu'elle n'en empêchait, il lui a demandé de lui faire une fellation. Lui disant que "si ça ne rentrait pas", elle pouvait "au moins de le sucer". Il s'est excusé, ensuite. Et a promis que cela ne se reproduirait plus. 

Sandra, "jeune et naïve", l'a cru. Et puis, semaine après semaine, il a recommencé, jusqu'à jusqu'à ce qu'elle arrête de se débattre. Vaincu par son chantage affectif, et son insistance énergique...

"Ce n’est qu’en expliquant la situation a un des seuls amis qu’il me restait que j’ai eu le déclic. Je l’ai donc quitté, et après notre rupture, il a lancé des rumeurs sur moi, comme si le traumatisme qu’il m’avait laissé n’était pas assez grand et qu’il cherchait à me détruire encore plus."

 

 

 

Stella : " il m'a laissée dans mon coin, en larmes, avec du sang entre les jambes."

L'histoire de Stella, à Corte, ressemble à celle de Sandra. 
Et à celle de beaucoup d'autres. 

Les victimes ne se cachent plus, et parlent, enfin, à visage découvert. Mais les fausses listes qui circulent desservent leur cause. / © Pxhere
Les victimes ne se cachent plus, et parlent, enfin, à visage découvert. Mais les fausses listes qui circulent desservent leur cause. / © Pxhere

 

L'année dernière, Stella fréquentait un garçon, rien de vraiment sérieux, et pour elle, dormir ensemble, c'était "une simple étreinte, des calins avant de s'endormir".

Mais très vite, cela ne suffit plus à son copain. Alors elle accepte de lui faire une fellation, qui s'avère plus violente que prévu. "Il a commencé à appuyer fort sur ma tête, j'ai eu peur instantanément, j'avais du mal à respirer". Puis il la pénètre, sans lui demander son avis."Sans préparation, à sec", précise Stella, en s'excusant de la crudité des mots. 

 

 

"Sans préparation, à sec"

Stella a mal, elle hurle, pleure. "Il ne m'a pas écoutée, et a pris le contrôle total de mon corps, j'avais très mal et très peur, j'étais tétanisée. Puis une fois qu'il a terminé il m'a laissée dans mon coin, en larmes, avec du sang entre les jambes. Je me sentais sale. J'ai attendu qu'il s'endorme et j'ai fui, à 4 heures du mat'"

Stella a porté plainte. Elle affirme qu'il y avait des preuves gynécologiques, des traces de sang sur les habits, des témoignages d'autres personnes ayant subi la même chose, mais la justice a classé l'affaire sans suite...

Un cas qui soulève la question de la justice, de la réponse qu'elle apporte à ces tragédies. Et du mur qui, parfois, se dresse face à celles et ceux qui veulent porter plainte, et dénoncer de tels agissements.

Mais qui souligne également les difficultés que peuvent aussi rencontrer les autorités pour arriver à punir ces agissements, en raison du manque d'éléments, et de l'absence de témoignages, souvent liés au temps, qui a passé, avant que les victimes ne trouvent la force d'agir.

 

 

 

Dans l'immense majorité des cas, les auteurs de ces témoignages mettent en cause des proches, des gens en qui ils, ou elles, avaient confiance. 

Depuis trois jours, Marine, Clara, Audrey, Lea, François, Lily, et beaucoup d'autres, confient aux réseaux sociaux ce qu'ils n'ont jamais pu, ou su, confier à leurs proches. 

En espérant qu'enfin, la justice, mais aussi l'île où ils et elles vivent, accepte de voir la réalité en face.