Eleveurs et cultivateurs dans un monde qui change : qui sont ces nouveaux agriculteurs ?

De moins en moins d'agriculteurs, des explotations de plus en plus grandes, des enfants de paysans qui ne prendront pas la succession de leurs parents et des nouveaux venus qui mettent la main à la terre : le monde agricole français est en pleine mutation. Analyse d'un sociologue #NousPaysans

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Illustration © Pierre Heckler/Maxppp

Jean-Baptiste Paranthoën ne descend pas d'une famille d'agriculteurs et n'a pas grandi à la campagne, mais en région parisienne. Pourtant ce sociologue consacre l'intégralité de ses recherches aux évolutions du monde  agricole.

Il aura fallu que des amis d'enfance choisissent de quitter le monde salarial et deviennent paysans pour que ce titulaire d'une maîtrise en sciences-politiques décide d'en faire l'objet de son mémoire de DEA. Sa thèse de doctorat sera consacrée aux circuits-courts alimentaires.

Chercheur à l'université de Reims Champagne-Ardenne, il s'interroge aujourd'hui sur ce qu'il nomme "la fabrique des nouveaux entrants" : qui sont ceux qui choisissent de se reconvertir dans l'agriculture ? Est-ce un phénomène médiatisé mais marginal ? Comment devient-on agriculteur quand on ne vient pas de la terre et que l'on n'en possède pas ?  Nous avons posé ces questions à Jean-Baptiste Paranthoën. Réponses de sociologue.

 

Qui sont les agriculteurs d’aujourd’hui ?

L’agriculture est l’un des secteurs qui a connu les plus profondes transformations au cours du XXème siècle. Alors qu’en 1950, l’agriculture occupait en France un actif sur deux, elle n’en représente plus que 2,6 % en 2017. Ces trente dernières années, près de la moitié des exploitations agricoles ont disparu. Pourtant, ni l’agrandissement constant des exploitations ni leur plus grande spécialisation n’ont conduit à la convergence des situations socioéconomiques des agriculteurs.

En effet, le profil de ces indépendants reste aujourd’hui encore très varié ce que tend à masquer l’existence d’une catégorie propre dans les nomenclatures de l’INSEE tout comme le discours d’unité tenu par les organisations professionnelles dominantes.

La « révolution verte » impulsée à partir des années 1960, la modification de la Politique Agricole Commune dans les années 1990 et la mondialisation des échanges ont largement bénéficié aux céréaliers des grandes régions productives du bassin parisien ou de l’Est de la France qui ont connu un processus d’embourgoisement les plaçant aujourd’hui parmi les petits patrons et les franges économiques de la bourgeoisie.

Dans le même temps, cette catégorie socio-professionnelle est l’une des plus touchées par la pauvreté. Sous l’effet de la libéralisation du marché du lait et du poids croissant des intermédiaires, les éleveurs laitiers sont par exemple confrontés à de grandes difficultés économiques et à une perte d’autonomie dans leur travail qui les rapprochent des classes populaires. Mentionner les mondes agricoles permet de souligner cette très grande hétérogénéité des situations socioéconomiques des agriculteurs qui résulte du mode d’organisation propre à chaque filière et des différents contextes régionaux.

A ces grandes mutations économiques s’ajoutent d’autres enjeux qui ne sont pas moins déterminants pour comprendre la transformation des mondes agricoles. Parmi elles on peut mentionner la plus grande reconnaissance du travail des femmes au sein des exploitations.

Le modèle du couple exploitant qui a été porté à partir des années 1960 a organisé les activités agricoles sur la base d’une division sexuelle du travail. En considérant le travail des femmes sur les exploitations dites « individuelles » comme l’extension des activités ménagères, ce modèle n’a pas permis leur professionnalisation.

Mais, la création de formes sociétaires qui a peu à peu permis de les intégrer juridiquement au sein des exploitations en tant que co-exploitantes ainsi que la féminisation de l’enseignement agricole ont conduit à une plus grande mixité qui reste encore limitée. Une exploitation sur trois était dirigée par une femme en 2010, contre seulement 8% quarante ans plus tôt.

La généralisation de l’accès à l’école qui a concerné l’ensemble des franges de la société a eu des effets considérables sur les agriculteurs. Les politiques modernisatrices voyaient dans l’élévation du niveau de formation des agriculteurs une des conditions pour améliorer la compétitivité et la rentabilité de l’agriculture, justifiant d’ailleurs le maintien d’un système scolaire propre à ce secteur.

Ainsi, l’accès aux aides publiques à l’installation pour les jeunes agriculteurs est conditionné à l’obtention d’un diplôme agricole du niveau équivalent au baccalauréat. Aujourd’hui, les agriculteurs restent moins diplômés que l’ensemble des personnes en emploi même si leur niveau de diplôme s’est considérablement élevé ces dernières décennies : en 2019, seuls 14% des agriculteurs n’ont aucun de diplôme contre 82% en 1982.

Cette plus grande scolarisation des enfants d’agriculteurs a eu des répercussions sur les parcours précédant l’installation qui se sont diversifiés et allongés. Il n’est plus rare que les enfants d’agriculteurs exercent d’autres activités professionnelles, souvent au sein des organisations économiques agricoles, avant de reprendre l’exploitation familiale, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’appréhension qu’ils peuvent avoir du métier.

L’accès à l’école a également participé à une crise de reproduction dirigeant les enfants d’agriculteurs vers les emplois ouvriers et employés. Longtemps dominants au sein des espaces ruraux, les agriculteurs y sont aujourd’hui très minoritaires. En outre, la population agricole ne cesse de vieillir. Un agriculteur sur quatre est aujourd’hui proche de le retraite, ce qui pose la question de leur succession.

L’arrivée de personnes qui ne sont pas issues du milieu agricole peut constituer une réponse à cette problématique. Si l’agriculture reste encore une affaire de famille, elle s’ouvre peu à peu à de nouveaux profils. Cette dynamique reste encore difficile à évaluer statistiquement même si les données du ministère de l’Agriculture mentionnent qu’une installation aidée sur trois se fait aujourd’hui en dehors du cadre familial.  

 

Comment explique-t-on ces nouveaux profils d'agriculteurs, qui ne sont pas issus du monde paysan ?

Ces nouveaux profils ont pendant longtemps été associés au mouvement du retour à la Terre et aux communautés rurales utopistes des années 70 et 80. Ces phénomènes ont été expliqués à l’aune du schème du déclassement. De ce point de vue, l’agriculture en particulier, et le monde rural en général, ont pu offrir une voie de reclassement pour les détenteurs de diplômes confrontés à des conditions d’insertion professionnelle et sociale qui ne correspondaient pas à leurs attentes. Au mouvement des utopistes aurait succédé la « révolte des éducateurs » que le désajustement entre les représentations de soi attachées aux professions intellectuelles et les conditions pratiques de leur exercice aurait précipité.

Or, les nouveaux entrants sont davantage issus des groupes indépendants et ouvriers que des cadres et professions intellectuelles supérieurs et des professions intermédiaires réunies. En outre cette lecture a tendance à accentuer l’amplitude sociale et géographique de ces mobilités tout en rendant homogène des parcours qui pouvaient être très différents.

En effet, l’ouverture des mondes agricoles favorise les échanges et les passerelles avec les autres groupes sociaux. Les vacances passées à la campagne chez les grands-parents ou chez des oncles et tantes agriculteurs, la participation à des mouvements sociaux d’occupation rurale comme Notre-Dame des Landes ou les rencontres amicales et amoureuses peuvent favoriser une première expérience agricole.

Le traitement médiatique des mondes ruraux véhicule une vision enchantée qui fait de ces espaces une sorte de réserve naturelle détachée des maux urbains et directement en prise avec les processus naturels. La mise en avant de formes d’agriculture vivrière plus respectueuses de l’environnement telles que la permaculture s’inscrit clairement dans cette perspective. Enfin, dans une société où la réalisation de soi par soi est de plus en plus valorisée, l’accès au statut d’indépendant est recherché par des salariés qui souhaitent s’extraire des liens de subordination dans lesquels ils sont placés.     

La transformation des conditions institutionnelles d’entrée dans l’agriculture explique également l’apparition de ces nouveaux entrants. Si la convergence du système éducatif général et de l’enseignement agricole a pu faciliter le départ des enfants d’agriculteurs vers d’autres métiers, il offre en retour des passerelles pour des personnes qui ne sont pas issues de l’agriculture.

Avec un baccalauréat général, il est par exemple possible de candidater à un BTS agricole à condition de justifier d’une expérience dans le secteur. Le développement de la formation continue et des dispositifs favorisant les reconversions professionnelles facilite également l’entrée dans ce secteur.

Une enquête que j’ai menée au sein d’un Centre de Formation Professionnelle et de Promotion Agricole a permis de dégager trois principaux profils d’aspirants au métier d’agriculteur. Le premier concerne de jeunes adultes souvent politisés qui, après un parcours scolaire difficile et des premières expériences professionnelles dans des métiers d’exécution investissent ce domaine professionnel pour accéder à une certaine autonomie.

D’autres souvent moins jeunes ont connu une plus grande réussite scolaire et ont occupé des postes à responsabilité très prenants. Mais, l’arrivée d’un enfant, des changements au sein de leur activité professionnelle participent à remettre en cause leur rapport au travail. Il s’agit alors pour eux de mieux conjuguer leur vie professionnelle et familiale ou de « retrouver du sens ».

Les derniers ont des niveaux de diplôme relativement bas et ont connu de longue période de chômage et d’inactivité. L’agriculture se présente alors surtout comme le moyen de contourner les difficultés liées à la distance vis-à-vis de l’emploi en valorisant, par exemple, des activités relevant jusqu’ici du domaine du loisir.

 

Pour être agriculteur, il faut avoir des terres. Comment cela se passe-t-il pour ces « nouveaux agriculteurs » qui n’héritent pas de l’exploitation familiale ?

La question de l’accès à la terre a toujours été centrale. Dans le livre La Terre qu’Emile Zola consacre aux paysans français du XIXème siècle, il décrit déjà les nombreuses rivalités au moment des divisions successorales entre héritiers. L’artificialisation des sols provoquée par l’étalement urbain et la course à l’agrandissement engendrée par la recherche d’une plus grande capacité de production constituent les principaux facteurs contemporains des tensions foncières. Parce qu’organisé autour de la famille et des réseaux professionnels locaux, le fonctionnement du marché foncier reste très défavorable aux candidats qui ne sont pas issus des mondes agricoles.

Face à ce constat, les nouveaux arrivants s’orientent souvent vers un type d’agriculture qui demande peu de surface à cultiver comme le maraîchage. Mais, plusieurs dispositifs ont également vu le jour afin de faciliter et accompagner ces candidats à l’installation. Créé en 2003 et reconnue d’utilité publique en 2013, l’association Terres de Liens cherche par exemple à rassembler de l’épargne et des dons pour acheter des exploitations et les louer à des fermiers impliqués dans des systèmes de production respectant de fortes exigences environnementales. En 2018, les fonds récoltés par l’association avaient permis le rachat de 178 fermes représentant 4 000 hectares.

Des systèmes de couveuse ont également été créés afin de permettre aux candidats à l’agriculture de tester concrètement leur activité. En Ile-de-France, le mouvement des AMAP créé dans le milieu des années 2000, s’est vite confronté à une forte demande des consommateurs à laquelle ne pouvait pas répondre les quelques agriculteurs biologiques franciliens disponibles. Partant de ce constat, la coopérative du champ des possibles a mis en place un dispositif d’accompagnement technique, juridique et économique des personnes qui souhaitent appréhender de manière autonome leur activité.

En leur mettant à disposition des terres pendant une période allant de un à trois ans, la couveuse leur permet d’avoir un bilan comptable, ce qui favorise l’obtention de prêts bancaires par exemple. Certaines collectivités locales mettent également à disposition, selon des modalités qui peuvent être variées (location, salariat), des terres agricoles dans le but notamment d’approvisionner les cantines scolaires qui sont légalement contraintes d’intégrer d’ici à 2022, 50% de produits locaux, bio ou écologiques.

 

On évoque régulièrement la souffrance des agriculteurs qui peinent à vivre de leur travail : qu’en est-il pour ces « nouveaux » agriculteurs ?

Bien sûr, celles et ceux démarrant leur reconversion en agriculture avec une vision idéalisée du travailleur indépendant détaché des contraintes économiques qui est en harmonie avec la nature se confrontent rapidement à la réalité du terrain. A l’engagement physique que demande ce métier, s’ajoute également les aléas financiers ainsi que la perte d’avantages associés au statut du salariat. La fonction du parcours à l’installation vise justement à souligner l’importance de ces différents enjeux et contribue à réajuster le projet des candidats.  

Ces parcours, parce qu’a priori improbables, sont aujourd’hui valorisés dans l’espace public. Nombreux sont les articles et les reportages qui présentent les reconversions réussies, ce qui met dans l’ombre les nombreux obstacles rencontrés par les candidats. Les discours enchantés tenus par celles et ceux qui ont réussi tendent également à gommer la dimension collective de ces mobilités. Pourtant l’entourage familial constitue une élément déterminant dans la conduite de ces projets. Mais, à l’inverse, l’investissement dans un métier qui demande une implication importante peut venir déstabiliser les équilibres familiaux.

Des travaux ont montré que la forte proportion de suicides chez les agriculteurs ne résulte pas que de leurs difficultés économiques ou de leur isolement social mais également des tensions devenues insolubles entre la sphère familiale et professionnelle qui sont d’ailleurs communes aux travailleurs indépendants. N’étant pas inscrits dans les obligations morales induites par le patrimoine familial, les nouveaux arrivants sont sans doute moins concernés par ces difficultés.

Ils peuvent par exemple revendre leur exploitation et changer à nouveau de métier sans remettre en cause l’héritage familial. Paradoxalement, alors qu’ils investissent ce métier pour sa singularité au regard du monde salarié et urbain, les nouveaux arrivants contribuent à en faire un métier comme un autre.

 

Quels sont les visages de l’agriculture d’aujourd’hui ? Pour les découvrir, cliquez sur un point, zoomez sur le territoire qui vous intéresse ou chercher la commune de votre choix avec la petite loupe. Bonnes balades au cœur du monde paysan.

 

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