Alsace : Babul TV, la télévision en alsacien sur internet

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Rund Um. Depuis fin 2021, Babul TV propose des vidéos sur les réseaux sociaux : des discussions très personnelles avec des Alsaciens connus, en dialecte - sauf de rares exceptions. Car le trio de bénévoles, porteur du projet, veut ainsi contribuer à la sauvegarde de l'alsacien.

"Babul" est un mot alsacien intraduisible, proche du verbe "bàbble" ("parler", "bavarder", papoter"). Sa signification peut s'apparenter à "parlotte", "élocution" ou "bavardage". 

Mais les nuances sont plus subtiles, comme l'indiquent les expressions "Dü hesch ààwer a Babul" ("Tu as une sacrée Babul") ou "Hàlt dini Babul" ("Arrête ta Babul" – qui exprime quelque chose comme "Boucle-la").

Et toute cette palette de sens s'épanouit dans les émissions de Babul TV. Des émissions-entretiens (mais on pourrait aussi dire discussions, confidences ou bavardages à bâton rompu), avec des personnalités alsaciennes.

Des émissions où l'on se prend le temps, de vingt minutes à près d'une quarantaine. Chacune offre un moment intimiste, durant lequel l'invité, mis en totale confiance, se livre. Du sérieux, du profond, de l'humour, du vrai. Où même les larmes affleurent parfois.

Une équipe de trois amis

Côté coulisses, Babul TV, c'est trois amis, jeunes retraités. "On pourrait l'appeler la Télé des Trois Barbus" suggère, hilare, Marc Boutonnet, l'instigateur du projet.  

Cet ancien photographe met à disposition tout son matériel pour l'image, le son et le montage. Lors des tournages, c'est lui qui dirige les opérations, et supervise deux des trois caméras.  

Son complice Raymond Piela filme avec la troisième caméra, et s'occupe de la prise de son. Pierre Heintzelmann, seul visage à apparaître dans les vidéos, mène les interviews.  

Une mise en confiance

L'invité est contacté largement en amont. Si possible, le trio au complet va le rencontrer, chez lui, "autour d'un verre de vin" précise Pierre Heintzelmann.

L'échange préliminaire peut durer tout un après-midi. A partir de là, l'intervieweur sélectionne les thèmes et anecdotes qui lui semblent intéressants pour l'interview, et prépare ses questions en conséquence. "Personnellement, je n'aime pas trop l'improvisation" reconnaît-il.

Un tournage qui prend son temps

Le résultat final, très soigné, donne une impression de grande fluidité, en une seule prise, avec des questions-réponses qui s'enchaînent logiquement. Mais la réalité du tournage est toute autre.  

 

"Chez Huguette Dreikaus, on a filmé presque 2 heures 30" confie Marc Boutonnet. "Chez d'autres, c'était encore plus long. On prend tout notre temps, pour donner à la personne l'occasion de se confier." Tout en sachant qu'ensuite, au montage, il faudra faire des choix drastiques.  

Le but est que la personne filmée ne pense plus du tout à la présence des caméras. "Il y a parfois des surprises, quand les gens oublient qu'on les enregistre" sourit Raymond Piela. "Ils parlent tellement librement qu'ils disent des choses qu'on doit ensuite couper."  

De temps en temps, lorsque la parole se libère vraiment, émergent aussi des moments d'émotion intense, qui marquent profondément la petite équipe.   

Dans la forme, aucune contrainte. Certains invités réagissent à partir de photos qu'ils ont présélectionnées. D'autres chantent des chansons, ou racontent leurs souvenirs dans des lieux emblématiques.  

Pour un rendu optimal, à l'issue de l'interview, Pierre Heintzelmann répète encore plusieurs fois ses questions, pour qu'elles puissent encore être filmées en diverses valeurs de plans.     

"C'est vraiment du travail" précise-t-il. "Sélectionner les bonnes questions, trouver de quelle manière les formuler (…) Et lors des prises de vue, on recommence trois, quatre, voire dix fois."  

Un long travail de montage

Pour le montage, c'est Marc Boutonnet qui prend les commandes, dans le petit studio qu'il s'est aménagé dans sa propre maison. "Je fais un pré-montage" précise-t-il. "J'y passe de trois à cinq jours, trois heures le matin, puis le soir, quand j'ai des insomnies."  

"Ça avance lentement jusqu'à ce que je sois satisfait", tant sur la forme que le fond : "que l'assemblage des images soit correct, et le propos cohérent, sans donner l'impression qu'on saute d'un thème à l'autre."  

"Après, je téléphone à Raymond, pour qu'on regarde ensemble, qu'on jette des séquences ou qu'on rajoute des images que je n'avais pas gardées." Une activité tout aussi chronophage "jusqu'à ce que Raymond et moi, on soit d'accord" sur la version finale qui sera mise en ligne.

Mais, regard pétillant, son comparse, venu pour le montage d'une nouvelle émission avec le chansonnier René Egles, dément : "Concernant le montage, Marc est le chef, et je n'ai rien à dire. Je suis juste un exécutant (a Hàndlànger)".  

Surtout des artistes bas-rhinois

Pour l'instant, seule une dizaine de vidéos est en ligne. En effet, Babul TV n'a été créée qu'en octobre dernier, et le rythme de production est d'une émission supplémentaire tous les quinze jours environ.

Les premiers invités sont principalement issus du milieu artistique bas-rhinois. "On a commencé par solliciter des personnes qu'on connaissait" reconnaît Raymond Piela : Roland Engel, Scholle, Isabelle Grussenmeyer… pour voir ce qu'il était possible de faire."

Ils voudraient désormais diversifier leur casting, et souhaiteraient aussi contacter des Haut-Rhinois. Mais ils hésitent à partir trop loin, pour ne pas engager trop de frais, car tout leur travail est bénévole, et ils ne touchent aucune subvention.

Au service de la langue

"On n'est pas payés, mais on se fait plaisir" résume Raymond Piela, qui donne cependant une signification encore bien plus profonde à leur engagement.

"Je me suis investi toute ma vie pour la culture alsacienne" précise-t-il. "Et là, c'est une forme de continuité. Car il existe peu de médias où l'on pratique le dialecte."

"Or, une langue est vivante comme un pommier qui donne encore des pommes. Tant qu'on peut en faire des chansons, du théâtre, des vidéos, elle reste en vie. Et qui sait, dans un siècle, les gens ressortiront peut-être nos vieilles émissions, et réaliseront que de notre temps, on parlait encore l'alsacien."  

A part "distribuer beaucoup de cartes de visites", l'équipe de Babul TV ne fait pas de publicité pour son produit. Les émissions sont un peu lancées sur le web comme une bouteille à la mer.

En espérant que "le bouche à oreille" fera le reste. "Et les gens qu'on a déjà interviewés. Tout dépend des partages" estime Marc Boutonnet. 

Petite précision : pour trouver Babul TV sur les réseaux sociaux, n'oubliez pas d'ajouter le terme "Alsace". Car sur internet, il existe une autre Babul TV. Mais celle-ci est produite… en Inde.