Elections en Allemagne : pourquoi les Verts penchent parfois à droite et parfois à gauche

De quel côté basculeront les Verts allemands, qui devront jouer les arbitres avec les libéraux pour créer la future coalition gouvernementale ? Vers la CDU (droite) ou le SPD (sociaux-démocrates) ? Rien n’est contre-nature. Exemple en Rhénanie-Palatinat et dans le Bade-Wurtemberg.

Au lendemain des élections législatives allemandes, rien n’est joué. Le parti de droite (CDU-CSU) et le parti social-démocrate (SPD) sont au coude à coude. Pour déterminer qui, d’Armin Laschet, héritier d’Angela Merkel, ou d’Olaf Scholz (SPD), sera le futur chancelier, des alliances sont indispensables. Le parti libéral FDP et celui des Grünen (Verts) joueront les arbitres. Et pour l’instant, toutes les alliances sont possibles. Témoin, les coalitions qui gouvernent les deux Länder voisins de l'Alsace.

"En Allemagne, les Verts ne sont pas partout de gauche" rappelle le politologue Marcus Obrecht, enseignant à l’université de Fribourg en Brisgau (Bade-Wurtemberg). Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil par-delà les frontières alsaciennes.

Verts : à gauche en Rhénanie-Palatinat, à droite dans le Bade-Wurtemberg

La Rhénanie-Palatinat est gouvernée par une coalition tripartite entre SPD, Verts et FDP. Ce 26 septembre, le SPD y a remporté une large victoire avec 29,4% des suffrages, la CDU a fait un score historiquement bas (24,7%) et les Verts ont atteint les 12,6%.

De son côté, le Bade-Wurtemberg est le seul Land dirigé par les Verts, qui se maintiennent depuis 2011 grâce à une alliance avec la CDU. Pour ces législatives, les conservateurs du CDU y sont restés en tête, avec 24,8%, malgré une chute de près de dix points, et le SPD (21,6%) ainsi que les Grünen (17,2%) ont fait une belle montée.

En Allemagne, les Verts ne sont pas partout de gauche.

Marcus Obrecht, politologue à Fribourg-en-Brisgau

Au niveau des Länder, ces alliances entre les Verts et la gauche dans un cas, les Verts et la droite de l’autre, "ça fonctionne bien", affirme Kai Littmann, journaliste pour le site eurojournalist.eu, et invité du journal de midi de France 3 Alsace, ce lundi 27 septembre. "En Rhénanie-Palatinat, le gouvernement est très serein. Et dans le Bade-Wurtemberg, qui a un ministre-président vert, la coopération avec la CDU se passe bien aussi."

Ces types d’alliances apparemment contre-nature sont assez fréquentes Outre-Rhin. "Cela peut paraître bizarre vu depuis la France, mais c’est une situation assez habituelle en Allemagne" explique Marcus Obrecht. "Dans certains Länder, les coalitions avec des Verts sont plutôt de gauche, comme par exemple à Berlin ou à Brême. Mais la plupart sont plutôt conservatrices."

Les Verts, historiquement de gauche, chassent au centre

Les Verts allemands sont issus de mouvements sociaux contestataires post-1968 et de l’opposition à l’énergie nucléaire. "Mais quoique historiquement ancrés à gauche, ils chassent aujourd’hui leurs électeurs sur les mêmes terres que les autres partis, à savoir parmi les classes moyennes ou aisées, urbaines et plutôt situées au centre" analyse Emmanuel Droit, professeur d’histoire contemporaine à Sciences po Strasbourg, spécialiste de l’Allemagne.

"Les Verts représentent la classe moyenne" confirme Marcus Obrecht. Dans le Bade-Wurtemberg, leur position a évolué, parallèlement à l’émergence de nouvelles technologies : "Ils ont œuvré pour le développement de technologies de pointe, comme le photovoltaïque. Ils l’ont encouragé. Aujourd’hui, le Bade-Wurtemberg est le Land où ce type de technologies sont produites. Et c’est là que les Verts ont eu du succès", au point de pouvoir supplanter la CDU au Landtag.

En Allemagne, on est dans un pays moins polarisé que nous pouvons l'être en France."

Emmanuel Droit, politologue à Strasbourg

En outre, pour Emmanuel Droit, ces rapprochements entre les Verts et la droite "illustrent la culture du compromis à l’allemande. Car en Allemagne, on est dans un pays moins polarisé que nous pouvons l’être en France." 

En bonne position pour négocier

Dans les négociations qui vont s’ouvrir, tous les types d’alliances sont donc possibles. "Les Verts, comme les libéraux du FDP, sont des faiseurs de roi. Est-ce qu’ils vont davantage pencher vers la CDU ou le SPD ? C’est totalement ouvert à l’heure actuelle" rappelle Kai Littmann.

"Les deux petits partis, les Verts et les libéraux, se retrouvent dans une situation confortable" estime de son côté Marcus Obrecht. Ils peuvent tenter de tirer un maximum de marrons du feu lors des discussions à venir, car SPD comme CDU ont un intérêt vital à faire d'eux leurs alliés. "Les Verts veulent gouverner, exercer des responsabilités pour faire avancer certains dossiers" précise Emmanuel Droit. Donc autant profiter de la situation au maximum.

"Quand les Verts disent : on est pour l’investissement dans les énergies renouvelables, le terme investissement est suffisamment vague pour pouvoir signifier soit public, soit privé" explique le politologue strasbourgeois. Ce qui permet de ménager des points d’entente possibles tant avec la droite que la gauche, afin de pouvoir négocier la transition écologique avec le plus offrant.

Les Verts et les libéraux se retrouvent dans une position confortable.

Marcus Obrecht, politologue à Fribourg-en-Brisgau

Par ailleurs, le parti libéral semble avoir les mêmes opportunités. Car un rapprochement avec le SPD socialiste ne serait pas une première : "Ils l’ont déjà fait par le passé, du temps du chancelier Willy Brandt, de 1969 à 1974", rappelle Emmanuel Droit.

Les négociations vont durer des mois

Au terme des discussions, il est fort probable de voir émerger une coalition tripartite. Roger Lewentz, ministre de l'intérieur de Rhénanie-Palatinat et chef du SPD, espère qu'elle sera à l'image de celle de son Land : SPD, Verts et FDP. Le politologue strasbourgeois, lui, pronostique "une coalition Verts, conservateurs et libéraux " - coalition surnommée "jamaïque" à cause de ses couleurs : vert, noir et jaune. Mais rien, absolument rien, n’est assuré. Sauf qu'aucune alliance ne se fera avec le parti d’extrême droite AFD.

Pour connaître le nom du nouveau chancelier, il faudra plusieurs mois de patience. Kai Littmann envisage "un discours de Nouvel an encore prononcé par Angela Merkel" qui restera en poste jusqu’à la désignation de son successeur. Emmanuel Droit craint même qu'on aboutisse "à de nouvelles élections, pour appeler les électeurs à trancher de manière plus claire."

Mais il rappelle que ces longs mois de négociations auront des résultats bénéfiques. "En Allemagne, on est dans une démocratie parlementaire", ce qui était aussi le cas de la France durant la IIIème et la IVème république, "même si on l'a oublié. Ainsi, en Allemagne, une fois qu’on s’est mis d’accord sur un programme, on le suit" car l'ensemble des partis coalisés y veillera. Ce qui permet d'éviter "les annonces surprises, qui sont souvent le cas en France." 

Que le coeur - ou plutôt la raison - des Verts penche à droite ou à gauche, ne changera pas grand-chose pour les futures relations franco-allemandes. Car, Kai Littmann l'affirme, "les deux candidats (du SPD comme de la CDU) sont des Européens convaincus." Cependant, leurs alliances futures pourraient avoir une incidence sur le maintien, ou non, du siège du parlement européen à Strasbourg. En effet, selon le journaliste allemand, Olaf Scholz, davantage francophile que son concurrent, s'engagerait davantage pour le maintien de son siège dans la capitale alsacienne. "S'il obtient le poste de chancelier, ce serait plutôt une bonne nouvelle pour Strasbourg" estime-t-il.   

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