Elections municipales en Alsace : mieux vaut s'afficher sans étiquette

Le ministre de l'Intérieur veut priver les petites communes de nuances politiques pour les élections municipales de mars 2020. L'opposition est vent debout. En Alsace, des maires réagissent à cette décision. La majorité d'entre eux seraient partis quand même en campagne sans étiquette.
Image d'illustration.
Image d'illustration. © Thierry Sanchis / MAXPPP
Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a adressé aux préfets, le 16 janvier 2020, une circulaire qui fait polémique concernant les élections municipales de mars prochain et révélée par le site internet de la chaîne Public Sénat . Il demande aux préfets d’attribuer une « nuance politique », autrement dit une étiquette, aux seuls candidats des communes de 9 000 habitants et plus. Le seuil était de 1 000 aux dernières municipales en 2014. 
Le ministre répond ainsi aux demandes de l’association des maires ruraux de France (AMRF). Le Bas-Rhin et le Haut-Rhin en compte 855 et seulement 27 dénombrent plus de 9 000 habitants. Ainsi, beaucoup de votes dans l’Alsace rurale ne seront pas pris en compte dans les résultats des partis.

Cache ton étiquette si tu ne veux pas mourir

D'après Philippe Breton, politologue et chercheur à l'Observatoire de la vie politique en Alsace (Ovipal), on verra peu de candidats montrer leur couleur politique : «En Alsace, nos maires ruraux s’affichaient en général comme de centre droit, mais à présent, ils ne veulent plus de l’étiquette LR, Les Républicains, car le parti s’est effondré. D’autres ont viré au macronisme dans l’âme, mais ce n’est pas affichable. Dans une commune rurale, si vous vous réclamez du macronisme vous êtes mort, même le centre droit n’est plus une étiquette revendiquée.»

Le politologue ajoute : « C’est la conséquence du mouvement des gilets jaunes : se tenir à distance. Et cela est plus fort en Alsace qu’ailleurs. On ne veut plus d’étiquette politique, on passe en mode gestion municipale.»

Même à l’extrême droite qui a changé de nom récemment, l’étiquette RN, Rassemblement national, a du mal à s’afficher : « C’est le grand paradoxe en Alsace. Ils ont fait plus de 50 % aux élections européennes dans des communes du nord du Bas-Rhin, mais ils n’ont pas de militants, pas de cadres et personne à présenter sur des listes. Les municipales, c’est un vote qui n’est pas politique. Il n’y a pas pour le maire ce rejet exprimé au niveau national à condition bien sûr qu’il manœuvre bien et qu’il ne se politise pas. D’où la revendication de l’AMRF et d’où la circulaire Castaner.»

Veut-on brouiller les résultats des municipales ?

Certains partis sont inquiets, comme Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS). Ils redoutent que l'interprétation des résultats au niveau national soit faussée, à leur détriment et au profit de La République en marche. 
Parmi les 22 nuances retenues par le ministère, l'une d'elles est particulièrement contestée : la nuance "liste divers centre" (LDVC), une nouvelle nuance. Elle s’applique pour « les listes d’union entre plusieurs partis dont au moins LREM ou le Modem » et des « listes de candidats qui, sans être officiellement investies par LREM, ni par le Modem, ni par l’UDI, seront soutenues par ces mouvements ». 

Ce que je supprime, c'est que dans les communes de moins de 9 000 habitants, les préfets s'arrogent un droit : celui de donner une étiquette politique qui peut ne pas être conforme à celle voulue par les candidats et donc par les futurs maires. 
Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur


Justin Vogel est maire de Truchtersheim (4 000 habitants), il se représente en mars sans étiquette alors qu’il siège dans le groupe LR au conseil régional Grand Est. Il explique : «J’ai ma carte du parti mais je pense qu’au niveau local, l’élection se fait sur la personnalité de la tête de liste et pas beaucoup en fonction de l’étiquette."

A propos de la circulaire de Christophe Castaner pour laquelle sa commune est concernée, l’élu s’interroge : « Je suis assez partagé, en tant que maire rural, je devrais m’en féliciter mais d’un autre côté, je pense que c’est une façon de masquer la faible implantation du parti du président dans les petites communes de France. Veut-on brouiller les résultats des municipales ?»

Le candidat s'amuse :  « Autour de Truchtersheim, dans le Kochersberg, il y a beaucoup de maires qui se disent de centre droit, alors les nuances arbitraires permettraient de les classer tous dans la majorité présidentielle alors qu’ils ne sont pas forcement macronistes. Si moi-même j’étais nuancé, je serais donc dans cette majorité alors que ce n’est pas mon camp. D’un autre côté chaque candidat devrait avoir la liberté de choisir son étiquette. Et pourquoi faire une différence entre petites et grosses communes ? »

La valse des étiquettes

Les étiquettes peuvent être aussi mal assignée, Christian Gliech en sait quelque chose : « J’étais en colère contre la sous-préfète parce qu’elle m’avait collé une étiquette que je ne voulais pas."

Le premier magistrat de Wissembourg est membre du mouvement créé par Emmanuel Macron. Pourtant il se représente cette année sans étiquette. Il nous éclaire sur ce point : "une liste de petite ville (Entre 5 000 et 9 000 habitants) comporte 29 noms. A Wissembourg, aucun parti n’a 29 encartés. Ma liste est un rassemblement de personnes qui ont des affinités et réunit des gens plutôt de de droite ou plutôt de gauche." 

Christian Gliech connait bien les étiquettes. En 2014 il était radical de gauche LRDG, puis nuancé à l'insu de son plein gré comme DVG alors qu'il voulait une étiquette SE (sans étiquette), il a battu une liste DIV, une liste UMP et une liste FN. Aujourd’hui, l'élu est membre de LREM, candidat à un troisième mandat et ne se présente pas sous l’étiquette LREM.  De toute manière sa ville est trop petite pour être nuancée, il ne sera donc pas LDVC.

Garanti sans étiquettes 

Le maire de Munster (Haut-Rhin), Pierre Dischinger, va se présenter en mars pour la troisième fois, il n’a jamais revendiqué d’étiquette : «La circulaire est une bonne nouvelle, c’est super. C’est… de la dorf politik ! Traduit de l’Alsacien ça donne : la politique des villages qui s’affranchit de tout parti. Pour une fois qu’ils appliquent en France quelque chose qui marche bien en Alsace."

Il s'enthousiasme : "Dans la vallée de Munster, il n’y a quasiment personne qui se présente avec une étiquette. Les habitants, eux, s’intéressent aux projets locaux. Par exemple, lors du grand débat, il y a eu 3 réunions qui ont attiré près d’une centaine de personnes à chaque fois. Les sujets abordés étaient rarement nationaux. Ils concernaient bien plus le quotidien.»

Décidément, les étiquettes ne collent pas vraiment à la peau des candidats à la réélection. Patrick Barbier était membre de EELV (Europe écologie les Verts) et candidat à sa réélection à Muttersholtz (Bas-Rhin) en 2014 comme il le sera en 2020. Pourtant, toujours pas de logo d'un parti en vue dans la campagne électorale : «Nous avons présenté une liste sans étiquette car j’y étais le seul à adhérer à un parti. Ici, tout le monde se connait. On vote pour des programmes, des personnalités. C’est vrai qu'aujourd'hui, l’étiquette verte est très vendeuse…»

 Les élections municipales se dérouleront le dimanche 15 mars 2020 pour le premier tour et le dimanche 22 mars 2020 pour le second tour. Le dépôt des listes de candidats sera clos le 27 février 2020.
 
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