Municipales 2020 : ces maires alsaciens qui se sont battus pour leur village mais qui ne se représentent pas

La moitié des maires de France ne se représentera pas aux élections municipales de mars 2020, alors qu’en 2014, ils étaient 60% à être réélus. L'Alsace n'échappe pas à la règle. Deux de ces élus, à la tête de petites communes, exposent les motifs de leur choix.

Image d'illustration.
Image d'illustration. © Jean-François FREY / MAXPPP
Un maire sur deux ne se représenterait pas en mars 2020 en France. C’est le constat d’une étude du CEVIPOF (centre de recherches politiques de Sciences Po) réalisée en 2018 pour l'association des maires de France (AMF) : 70% d’entre eux pour des raisons personnelles ou familiales, 52% par sentiment du devoir accompli, 36% sous le coup de l’exigence des administrés et 14% parce qu’ils n’ont plus les moyens financiers d'agir.

L’Alsace, elle, devra trouver 400 nouveaux maires au moins pour ses 880 communes. Les maires que nous avons contacté démissionnent souvent pour des raisons cumulées, l’âge bien sûr (près du tiers des maires sont des retraités), la vie familiale et la volonté de changer de vie comme pour Alexis Clur à Dessenheim (Haut-Rhin) et François Keberle à Wolfgantzen (Haut-Rhin), mais aussi les tracas administratifs comme pour Jean-Charles Gangloff à Neugartheim-Ittlenheim (Bas-Rhin).   

Pour d'autres élus comme Henri Masson, maire de Roggenhouse (Haut-Rhin) et Dany Karcher, maire (SE) de Kolbsheim (Bas-Rhin), c'est à cause de l’Etat qui décide parfois sans tenir compte des intérêts de la commune. Ces deux édiles ont fait preuve de beaucoup de combativité pour s'opposer à des projets qui selon eux menaçaient le bien-être de leurs concitoyens. L’un a gagné, l’autre a perdu.

Henri Masson a remporté sa bataille scolaire. Le maire de Roggenhouse, une commune de 469 habitants, s'est opposé à la fermeture par le ministère de l’Education nationale de l’école de village : "Le rectorat voulait supprimer les deux classes, le conseil municipal et les habitants s’y sont opposés. Le combat aura duré trois ans", se rappelle-t-il.

Faute d’effectifs suffisants, le rectorat avait fermé l’école maternelle en 2017 et l’école primaire était menacée de fermeture à la rentrée 2019. En avril de la même année, le maire a écrit au président de la République, une lettre publiée sur Facebook, l’accusant d’avoir menti. "Emmanuel Macron avait déclaré pendant sa campagne présidentielle qu’il ne fermerait pas d’école primaire. J’ai finalement obtenu le maintien de la classe de primaire et même la réouverture de celle de maternelle."
 
Dany Karcher, 63 ans, a lui échoué à sauver son village des nuisances d’une future autoroute. Sa commune, Kolbsheim, 960 habitants, est placée sur le tracé du GCO (grand contournement ouest), auquel il s’est opposé durant ses trois mandats. Il a même été gazé par les gendarmes mobiles lors d’une manifestation en septembre 2018. "Même s'il reste un jugement qui devrait être prononcé en mars sur un recours contre Vinci, le groupe qui construit ce couloir à camion, le GCO se fera très certainement, il est même déjà en chantier."


Motivation en berne et fatigue pesante

Henri Masson a effectué trois mandats consécutifs. Il n’en fera pas un de plus. "A 72 ans, je veux lever le pied et je partirai avec la satisfaction du devoir accompli. Mais être maire c’est de plus en plus difficile. Au fil des mandats, ma motivation est un peu retombée."

Je ne ressens pas ce phénomène de dépendance à la fonction qui en touche d’autres. J’avais même dit à mes administrés de me le rappeler : en 2020,  pas de nouveau mandat.
Dany Karcher, maire de Kolbsheim

Dany Karcher, lui non plus ne se représentera pas en mars 2020. Maire de Kolbsheim depuis 2001, il se dit saturé : "Le premier mandat, j’étais stagiaire, le deuxième, titulaire et le troisième c’est suffisant pour moi, je suis fatigué. Je ne ressens pas ce phénomène de dépendance à la fonction qui en touche d’autres. J’avais même dit à mes administrés de me le rappeler : en 2020,  pas de nouveau mandat. J’ai une adjointe qui va se présenter, elle est très bien."

Et ce ne sont pas les faibles rémunérations des élus de petite commune qui les poussent à renoncer. Le maire de Roggenhouse perçoit pour son travail une indemnité de 570 euros nets mensuels pour un nombre d’heures selon lui impossible à calculer. "Je suis disponible 24 heures sur 24. Avec ce pécule, je finance mes déplacements aux réunions et commissions de la communauté de commune à 29 kilomètres de là à Volgensheim. J’ai donc peu de revenu, je me débrouille avec ça. Mais la question d’argent n’a rien à voir avec ma décision."

Quant au premier magistrat de Kolbsheim, il touche 800 euros nets par mois. "J’avais d’autres ressources, j’étais professeur de gestion industrielle, en deux ou trois jours je gagnais plus que mon indemnité. J’ai pris ma retraite en septembre 2019. J’espère qu’aucun maire ne jette l'éponge à cause de l’argent. Ma commune, elle a bien appris à vivre, elle aussi, avec peu de moyens."


Quand l'Etat veut décider de tout

Les maires qui peinent à trouver de l'argent pour financer leurs projets finissent souvent par passer la main"On nous demande d’appliquer des choses sans donner les moyens financiers", constate Henri Masson. Le Conseil départemental nous refuse des aides pour faire la rue d’un lotissement parce que nous sommes trop fortunés. Roggenhouse était riche parce nous avions mis en œuvre la construction d’un lotissement sans passer par un promoteur immobilier. Cela a été beaucoup de travail mais a permis de gagner de l’argent. C’était bon pour l’intérêt général, mais ça n’est pas récompensé".

Mais c'est surtout l'Etat tout puissant qui est dans le collimateur de nos deux maires rebelles. Les raisons du renoncement de Dany Karcher sont aussi liées à la mauvaise image que les institutions ont de lui. "Je ne sais plus comment défendre mes projets ou mes concitoyens, je suis identifié par les institutions comme pratiquant la désobéissance civile. Je ne suis plus entendu, C'est le stress. Changer le nom du maire serait peut-être un bénéfice pour le village. Je préfère partir comme ça aujourd’hui que sous les huées plus tard." Ce qui ne l'empêchera pas de continuer son combat contre le GCO.

Henri Masson a également gardé l'esprit contestataire, il a tenu à participer à des manifestations de gilets jaunes en 2019 : « Je me suis rendu à plusieurs reprises, en novembre et décembre, sur le rond-point de Colmar. Mais mon but était de réclamer plus de moyens pour les gens, pour les villages, pas de dégénérer dans la violence. Alors j’ai arrêté d'y aller. Je vais quitter mes fonctions et prendre une vraie retraite, satisfait du devoir accompli.»

Je vais quitter mes fonctions et prendre une vraie retraite, satisfait du devoir accompli.
Henri Masson, maire de Roggenhouse

Dany Karcher, lui, est plus soulagé que satisfait de renoncer à son fauteuil de maire et de pouvoir se consacrer à sa famille. "Finalement, le combat contre le GCO facilite mon départ, je ne crois plus en grand-chose. Et un maire qui n’y croit plus ça ne peut plus servir. Cette fonction m’a pris beaucoup de temps parce je suis tombé dans le piège. En mars, je vais pouvoir m’occuper à plein temps de mon épouse, de mes trois enfants et mes deux petits-enfants."

Les élections municipales se dérouleront le dimanche 15 mars 2020 pour le premier tour et le dimanche 22 mars 2020 pour le second tour. Le dépôt des listes de candidats sera clos le 27 février 2020.
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