La renaissance du film alsacien "D'Goda", au message bio et écolo avant l'heure

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Rund Um. Le film "D'Goda" (La Marraine), tourné en 1975 dans le Sundgau, est probablement le seul long métrage de fiction entièrement en alsacien. Il vient d'être restauré, et entame une nouvelle tournée. La première a lieu ce vendredi 1er juillet à Bernwiller (Haut-Rhin).

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"D'Goda" est une fiction, tournée principalement dans le village de Bernwiller (Haut-Rhin) par des acteurs amateurs. Presque 50 ans plus tard, cette ode à la petite paysannerie, au retour à la terre et à l'autosuffisance en opposition à une mondialisation paralysante, reste d'une brûlante actualité.

Le scénario est signé Louis Schittly, fondateur avec Bernard Kouchner de Médecins sans Frontières, et comme lui prix Nobel de la paix. Il joue lui-même dans le film, avec ses amis et sa famille. La réalisation a été faite par son ami Daniel Schlosser.

Après quelques années de projections dans la région sundgauvienne, les bobines ont traîné plusieurs décennies dans une grange. Elles ont été sauvées de l'oubli grâce à la ténacité d'un réalisateur, Vincent Froehly, lui-même filleul de Louis Schittly. Après moult péripéties, il a pu restaurer le film, afin de lui offrir une seconde vie.

Un médecin-paysan-acteur toujours militant

Depuis son retour des pays en guerre où il a œuvré durant sa jeunesse (Biafra, Vietnam, Afghanistan, Sud-Soudan), le médecin – aujourd'hui retraité – Louis Schittly vit dans son village natal sundgauvien de Bernwiller (Haut-Rhin). Toujours selon le mode défendu par son film : un peu d'agriculture, un verger, un potager, quelques poules, gages selon lui d'une certaine autosuffisance.

Aujourd'hui, à plus de 80 ans, ses convictions sont restées identiques. "Trucide le paysan, le reste crèvera tout seul" ("Schlàà de Büür tod, de Räscht verreckt allein") s'exclame-t-il, lueur malicieuse dans les yeux.

Mais immédiatement, il redevient sérieux : "Maintenant, on y est. Malheureusement, je savais que j'avais raison. Je prévoyais ce qui allait arriver (…) A l'époque 30% des gens étaient encore des paysans. Actuellement, ils ne sont même plus 1%. Il y a plus de coiffeurs que d'agriculteurs." Or, selon lui, "la petite paysannerie donne aux gens leur indépendance pour les besoins primaires : la nourriture, la chaleur… Et si tu es libre sur ce plan-là, tu es aussi une personne libre dans ta tête."

Trucide le paysan, le reste crèvera tout seul. Schlàà de Büür tod, de Räscht verreckt allein.

Louis Schittly

Et de préciser ses idées : "Le progrès est quelque chose de positif, s'il offre davantage de liberté, mais pas s'il ajoute des chaînes. Aujourd'hui, tous sont enchaînés, ils ne peuvent plus rien faire par eux-mêmes. Ils n'ont plus de poules, plus de potager, et sont tributaires des supermarchés."

C'est lors de ses pérégrinations, au début des années 1970, que les premiers ravages de la mondialisation lui sont apparus avec netteté : "A l'époque, j'avais 35 ans, et j'avais voyagé dans le monde" raconte-t-il. "J'ai vu que partout, les choses changeaient. Et ça m'a fait réfléchir. Je voulais empêcher ça : Ne faites pas ça, le progrès vous tue, vous rend esclaves !"

Un film pour manifeste

Toutes ces idées, il les avait développées dès 1975 dans son film. Il y raconte l'histoire d'une paysanne sundgauvienne, que tous surnomment "Goda" (Marraine). Elle se fâche avec son fils, un citadin qui veut vendre ses terres à un promoteur. Et accueille chez elle un jeune couple, désireux de se lancer dans l'agriculture, à qui elle transmet son savoir et ses connaissances.

En effet, pour Louis Schittly, l'agriculture est un art "difficile, délicat" qui ne s'improvise pas. Lui-même, fils de paysan et "soixante-huitard", en a été témoin. "Je suis allé en Ardèche, où j'ai vu beaucoup de jeunes penser qu'il suffisait de semer un peu de blé pour retourner à la terre. Mais après un ou deux ans, 80% d'entre eux sont repartis."

D'où son idée d'une passation de pouvoir, symbolisée par la "Goda", la "vieille souche" qui sert de point d'appui. "Si tu veux devenir paysan, il faut demander à quelqu'un qui sait tout : comment on travaille la terre, comment on élève des porcs et des lapins. Ça ne s'apprend pas en huit jours."

Un tournage en août 1975

Le tournage s'est déroulé durant cinq semaines, l'été 1975, principalement à Bernwiller. Avec rien que des acteurs amateurs : "mes parents, mon frère, la famille, des gens du village, des potes" précise Louis Schittly. Parmi d'autres, le chanteur et futur cabarettiste Roger Siffer, avec sa guitare.

 A la technique, des étudiants. "C'était un peu bricolé, il n'y avait aucun vrai professionnel. Mais on était tous des cinéphiles, et ça a marché. Avec de longues réunions et discussions ("Huckereie"). A coups d'Edelzwicker, ça finit par faire pétiller les neurones."

Un message diversement apprécié à l'époque

Ensuite, le film a entamé une tournée de quelques années "dans les bistrots, les salles communales, les églises, de-ci, de-là" des villages qui en faisaient la demande. Et une fois à Strasbourg, "au FEC (Foyer de l'étudiant catholique)."

Tourné en 16 millimètres noir et blanc, avec un son partiellement désynchronisé, "D'Goda" n'était pas parfait sur le plan technique, il en avait conscience. "Je disais, quand on le présentait : C'est comme une lettre d'amour. Il ne faut pas commencer par en souligner les fautes. L'important est de dire : Je t'aime - ou pas. Peu importe s'il y a un s ou un x au pluriel."

Mais les discussions après les projections étaient animées, "il y avait de l'ambiance." Et ceux "qui se sentaient visés critiquaient la technique." Car à cette époque où, justement, l'Alsace vivait ses derniers instants de petite paysannerie, les réactions étaient loin d'être unanimes. "Certains disaient : Schittly, c'est un réactionnaire. Et d'autres : C'est un gauchiste ! Alors je répondais : Les deux !"

Vincent Froehly, le ressusciteur

Après quelques années, les projections ont cessé, les bobines et l'écran ont été rangés dans une grange, et l'histoire aurait pu s'arrêter là. N'étaient la clairvoyance et la ténacité du filleul de Louis Schittly, Vincent Froehly.

Ce "fils de paysan sundgauvien" connaissait le film depuis une trentaine d'années, et comprenait "parfaitement ce que Louis Schittly voulait dire, malgré quelques simplifications." - "C'est un visionnaire" estime-t-il. "Il est le seul à bord du Titanic à voir venir l'iceberg. Il prévient tout le monde du danger imminent, mais les autres continuent de danser."

Convaincu que près d'un demi-siècle plus tard, l'urgence du message est encore plus criante, et qu'il doit donc continuer à circuler, il avait tenté d'organiser de nouvelles projections, mais les trouvait "insupportables, tant le son et l'image étaient mauvais."

Un premier projet de restauration du film, avec "un producteur parisien parti avec les subventions", s'est soldé devant le tribunal. Après un long combat, et de grosses pertes financières, Vincent Froehly a pu récupérer les droits, et la version numérisée du film, en juillet 2021.

Durant cette dernière année, il a entrepris un énorme travail de restauration avec un ami, Corentin Baeumler. Première étape : nettoyer image après image les près de 90 minutes du long métrage, pour lui restituer une image bien nette, et un noir et blanc contrasté, sans stries ni taches. Car "c'était vraiment sale, on ne voyait presque plus rien."

 Seconde étape : resynchroniser le son avec le mouvement des lèvres. Un véritable "travail de broderie" puisque, sur l'original, la vitesse de la piste audio changeait parfois "d'un mot à l'autre." En outre, certaines parties sonores avaient été enregistrées après-coup, en play back. Et il y avait même "une séquence sans rien", entièrement muette, dont il a fallu recréer les dialogues en lisant sur les lèvres des acteurs pour deviner le texte, et les réenregistrer avec d'autres voix.

 C'est un film visionnaire. Je voulais qu'on puisse continuer à le voir, dans les meilleures conditions possibles.

Vincent Froehly

Pour finir, Vincent Froehly a entièrement refait la traduction en français. Car le sous-titrage original n'était que partiel, et souvent non conforme aux paroles, puisqu'il reprenait simplement le texte écrit du scénario, alors que, parfois, les acteurs improvisaient leurs dialogues.

Malgré l'immensité de la tâche accomplie, entièrement bénévole, le filleul de Louis Schittly ne regrette rien. "Ce film est pour moi un film visionnaire" explique-t-il. "Il était déjà bio et écolo, mais à l'époque, on ne le savait pas", car c'étaient des notions encore inconnues. "Je voulais donc qu'on puisse continuer à le voir, et dans les meilleures conditions possibles, pour que les gens puissent réentendre ce discours."

Un combat pour l'alsacien, aussi

De rares chanceux ont déjà pu voir le film restauré. Parmi eux, le maire du village de Guevenatten, Bernard Schittly, très ému d'avoir reconnu ses propres grands-parents parmi les figurants.

"J'avais toujours entendu parler du film de Louis, et voulu le voir" précise-t-il. "Son message est très moderne, peut-être encore plus actuel qu'à l'époque. Louis et ses amis ont bien compris ce qui était en train d'arriver dans les années 1970, la langue alsacienne qu'on ne parle plus, la culture villageoise qui disparaît en même temps que les paysans, les noms des rues qu'on change. Pour moi, c'est vraiment très intéressant."

Car la seconde alerte lancée dans le long métrage est celle de la disparition programmée de la langue alsacienne. Une alerte tout autant prémonitoire : "Plus vite les paysans disparaissent, plus vite l'alsacien disparaît" explique Louis Schittly. Qui, déjà à l'époque, avait "fait le lien."

Plusieurs projections programmées

Retour aux sources, la première projection aura lieu ce vendredi soir, 1er juillet à 20h30, dans la salle de communale de Bernwiller. Entrée libre en fonction des places disponibles. Puis un week-end de projection est prévu les 9 et 10 juillets prochains, dans la grange de la fille de Louis Schittly, Martha, à Guevenatten.

"C'est la première fois qu'il y aura du cinéma à Guevenatten, je me réjouis" s'exclame cette dernière, en présentant le lieu, une belle grange réhabilité, mais exiguë, qui ne peut accueillir qu'une quarantaine de chaises. Raison pour laquelle plusieurs séances seront organisées, mais sur inscription. "Il y aura aussi un stand de bière, dehors, les gens pourront profiter de notre jardin, et discuter avec Louis" précise encore Martha Schittly.

 Regarder ce film ensemble est un bon aiguillon pour dire : On continue !

Martha Schittly

Des projections, en un lieu et dans une ambiance vraiment dans l'esprit du film. "Etre ensemble, c'est important dans un village. Pour que les gens puissent se retrouver, et avancer ensemble" estime la fille de Louis.

Et il y a fort à parier que, là aussi, les échanges seront animés. Car pour Martha, "50 ans plus tard, les problématiques restent les mêmes. Le thème du couple qui veut revenir s'installer à la campagne, pour travailler la terre, c'est très moderne (…) Il ne faut pas baisser les bras. Et regarder ce film ensemble est un bon aiguillon pour dire : On continue."

Dès fin août, les projections du film devraient reprendre, mais dans des lieux qui restent à définir.