Portrait : La foire d'art contemporain de Strasbourg fête sa 25e édition, le galeriste Rémy Bucciali aussi

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Écrit par Cécile Poure
Rémy Bucciali, galeriste colmarien
Rémy Bucciali, galeriste colmarien © Cécile Poure, FTV

Alors que s'ouvre ce vendredi 26 novembre ST-ART, la foire d'art contemporain et de design de Strasbourg, qui fête cette année son 25e anniversaire, je suis partie à la rencontre d'un de ses plus fidèles galeristes. Rémy Bucciali, graveur, poète en taille douce.

Rémy Bucciali est d'un des derniers grands graveurs d'Europe. 35 ans de métier et, la formule est surannée, de passion. De son atelier colmarien sortent chaque année 200 tirages, pièces uniques, fruit d'une alchimie entre un artiste et lui, Rémy, artisan, alchimiste. Si je le rencontre aujourd'hui c'est parce qu'il fait partie de l'aventure ST-ART depuis les tout débuts. Inlassablement, depuis 25 ans, il y pose son stand et ses œuvres. Ainsi que, je l'apprendrai bientôt, son précieux regard.

Une technique ancestrale

Nous nous donnons rendez-vous devant son stand. A la veille de l'ouverture, les allées sont vides, silencieuses. Dans ce temple de l'art contemporain, les œuvres jouissent encore de leurs derniers instants de quiétude avant de s'offrir aux regards et aux portefeuilles. Rémy Bucciali est en retard, les bouchons tout ça. Je regarde les tableaux suspendus, disparates. Figuratifs, abstraits. Chacun son style. Tous impriment pourtant ma rétine. Ils vibrent de couleurs. C'est la touche Bucciali. Pas de doute là-dessus.

Rémy se pointe d'un pas tranquille, carton à dessin sous le bras, évidemment. Il a la démarche de ceux qui ont la tête ailleurs. Comme ses œuvres, accrochées au mur. Elles font sa fierté bien sûr sinon elles ne seraient tout bonnement pas là. Il m'explique, me montre les détails, les gros aplats de bleu, de rose. Sous ses mots savants mais jamais doctes, s'ouvre à moi un monde inconnu : celui de la gravure en taille douce. Une technique qui remonte au XVe siècle et qui consiste à graver une œuvre, un dessin en creux sur une plaque, du cuivre souvent. "C'est la méthode Goya, du nom de l'artiste, qui avait une prédilection pour le procédé. C'est un art délicat, les creux sont tout petits..."

La suite devient trop technique. Rémy est le spécialiste européen de la gravure "douce" contemporaine. Le gardien du temple. "Jeune, je voulais faire les Beaux-Arts mais mes parents ne voulaient pas d'un artiste de près ou de loin. Un jour, mon père qui était directeur d'une concession automobile m'a amené à Paris dans l'atelier Rigal, pour livrer une voiture. L'atelier Rigal faisait à l'époque des gravures pour Dali par exemple. En rentrant là-dedans, j'ai été saisi. Ces vieilles machines à la Balzac. L'odeur de l'encre si forte. J'y suis resté." Sept ans à faire ses armes: pointe-sèche ou eau forte. Apprendre ce métier est tout un art. Fort de son expérience, Rémy rentre en Alsace fonder son propre atelier à Colmar. Le premier avril 1983.

Quatuor à cordes

Cette technique, rare, séduit rapidement les artistes qui y voient une déclinaison de leurs œuvres. "Tous les grands ont aimé la gravure : Miro, Picasso. C'est une forme graphique en soi, particulière." Un de ses premiers clients s'appelle Raymond Waydelich, artiste de renommée internationale, l'archéologue du temps, le fouilleur de conscience. C'était en 1984. Ils ne se sont jamais plus quittés.

Pas même à ST-ART, où pour cette édition anniversaire, les deux hommes se retrouvent. L'un accrochant ses œuvres, l'autre, l'invité d'honneur, les regards.

Car éditer, graver une œuvre relève pour Rémy d'une maïeutique. D'un accouchement. "Notre collaboration relève de la rencontre amoureuse. L'artiste et moi, nous nous choisissons. Souvent les artistes sont en résidence plusieurs jours dans l'atelier. Nous travaillons ensemble, il n'y a pas de notion de hiérarchie. Ensemble nous créons une impression unique au monde. Je me considère comme l'interprète d'une partition. Nous élaborons un projet au plus près de l'art de l'artiste, de son univers et de ses couleurs mais adapté à la gravure. Ce ne sont pas mes œuvres mais sans moi, sans nous, elles n'existeraient pas."

Je me considère comme l'interprète d'une partition.

Rémy Bucciali

Une création non pas grandiose ou pompeuse mais essentielle. "La gravure pour moi c'est le quatuor à cordes de la peinture. Ce n'est pas une symphonie mais une œuvre ramassée, efficace, percutante." Rémy est mélomane. Il travaille toujours en musique. Dans ses oreilles, les quatuors à cordes de Beethoven qui vibrent telles les couleurs sous sa main.

Ainsi sont passés dans cet atelier une centaine d'artistes et nées des milliers d'œuvres originales. "L'encrage ne sert qu'une seule fois, ensuite on l'efface. Chaque œuvre est unique, numérotée." Tomi Ungerer, Wayderlich, Alain Clément, Michel Cornu... Rémy a épinglé sur son tableau de chasse les plus grands esprits.

Gravée dans le présent

La technique est moyenâgeuse, l'art contemporain. La gravure de Rémy s'adapte aux styles tout en conservant son âme, sa patte. "En 35 ans, nous avons eu une production très hétéroclite mais en y regardant de plus près, il y a une cohérence certaine. De la texture du papier, de la ligne esthétique, des aplats de couleurs très francs grâce à la technique de l'aquatinte au sucre dont nous avons la recette…"

En 35 ans, nous avons eu une production très hétéroclite mais en y regardant de plus près, il y a une cohérence certaine.

Rémy Bucciali

Rémy a ses secrets, tel un alchimiste. Son laboratoire, parsemé de tarlatanes multicolores, ces tissus servant à essuyer les encres, a traversé 35 ans d'art, d'art un temps contemporain. "Nous suivons les évolutions de l'art, nous nous adaptons sans cesse, nous apprenons aussi. Moi, à force de musique et d'expérience, j'ai acquis un regard." Un sourire énigmatique lui étire les lèvres. J'ai rien compris. Tant pis c'est si beau.

Rémy suit l'art, il l'accompagne aussi. Dans les salons, les foires. Il vient à ST-ART depuis la toute première édition : "Une sacrée aventure qu'il fallait à tout prix vivre et surtout défendre pour l'art, en région", un demi hall à peine mais plein de bonne volonté. "D'année en année je suis devenu membre du comité de sélection, ça s'est fait comme ça naturellement." Le regard de Rémy sûrement. "La foire est un formidable lieu d'échanges avec les galeristes, un moment de retrouvailles pour les gens du métier et de découverte." Et Rémy ne se lasse pas. "Je ne vous cacherai pas que l'art contemporain peut-être un art spéculatif, c'est certain. Mais heureusement ce n'est pas que ça. L'art contemporain, a sous ses formes diverses,  toujours des choses à dire sur nous, notre société." 

La relève

L'art contemporain a cette particularité qu'il vit au présent. Rémy, lui, va un jour prendre sa retraite. Mais les secrets de fabrication perdureront. "Je partirai sereinement je sais qu'Alma, ma fille, le fera bien, différemment mais bien. Chacun sa route. Avec l'héritage que je lui laisse, le savoir-faire que je lui ai transmis, elle pourra à son tour accompagner les artistes de son temps. C'est toute la beauté de la chose, les artistes passent et la technique demeure."

Alma arrive justement. Tailleur rouge, vert émeraude sur les paupières. On la dirait tout droit sortie d'une aquatinte au sucre. "Je voulais faire de l'illustration, tracer mon propre chemin mais de fil en aiguille, à force de fréquenter tous ces artistes qui venaient à l'atelier, j'ai pris conscience de l'importance de faire exister cette technique unique, cet art, et d'en faire profiter ma génération."  Alma ne doit pas écouter du classique mais du rock. Ça tonne là dessous. Je repars avec une certitude : l'atelier Bucciali n'a pas fini de faire la foire.  

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