VIDEO. Dinah Faust, symbole de la culture alsacienne

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Sujet Rund um en alsacien sous-titré ©France Télévisions

L'immense comédienne Dinah Faust nous a quittés le 9 juin dernier, dans sa 97e année. Par son engagement et son talent d'actrice plurielle, excellant autant dans le comique que le tragique, elle marquera l'Alsace à jamais.

Elle repose désormais dans un cimetière de Strasbourg, sa ville de cœur, non loin de la cathédrale, à laquelle elle était viscéralement attachée. Dinah Faust, actrice, chanteuse, danseuse, vient de "quitter les planches du théâtre du monde sans rappel", selon la belle expression du président du Centre de création rhénan, et également producteur, comédien et animateur Christian Hahn, qui l'a côtoyée durant de longues décennies. 

Dinah Faust est d'abord connue en tant qu'égérie, et épouse, de Germain Muller, créateur en 1946 du cabaret strasbourgeois le Barabli (le "Parapluie). C'est là que, durant près d'un demi-siècle, elle a su donner la pleine mesure de son talent, tant de comédienne que de tragédienne, au travers des rôles extrêmement variés que son mari écrivait pour elle.

"Une actrice de théâtre interprète un ou deux rôles durant une saison" rappelle Christian Hahn. "Mais au Barabli, chaque saison durait huit mois, et à chaque saison, elle pouvait jouer jusqu'à une dizaine, voire une quinzaine de personnages différents" dans différents sketches. "Elle a personnifié tous les archétypes, connu tous les rôles de femmes du répertoire théâtral."

Une personnalité authentique et libre

Les fidèles du Barabli pouvaient la retrouver jouant une statue de la cathédrale qui se moque des touristes allemands, chantant et dansant la Fièvre du samedi soir, moulée dans un pantalon-tunique bleu, ou s'appropriant le personnage bouleversant de Joséphine, la lavandière ("Wäschfrau") qui fait le bilan de sa triste vie. "C'était une comédienne géniale, qui assumait tous les rôles et les intériorisait. Elle les incarnait entièrement, sans aucune distance" résume Christian Hahn.

"C'est paradoxal. On est, et on n'est pas quelqu'un" expliquait Dinah Faust dans une émission sur France 3 Alsace en 1995. "C'est tout l'attrait de ce métier. Etre quelqu'un qu'on n'est pas. Peut-être que ça nous aide aussi, nous acteurs, à mieux comprendre nos semblables." 

Jouer était sa vie. Mais hors de la scène, elle refusait d'endosser le moindre rôle. "Dans la vie, elle ne se jouait qu'elle-même" analyse Christian Hahn. "Elle refusait de composer, de se conformer aux attentes de la société (...) C'était une très forte personnalité, avec beaucoup d'humour, et un peu soupe au lait, qui disait toujours ce qu'elle pensait." Au risque, parfois, de déplaire. "C'était sa loyauté. Elle ne voulait pas dissimuler ce qu'elle était." Et refusait absolument de tricher.  

Très libre dès ses jeunes années, elle est restés extrêmement pudique. Même dans ses mémoires, publiées en 2004 sous le titre "Une femme, tout simplement", elle a révélé très peu de choses sur sa vie personnelle et sa relation avec son mari.

Née en 1926 à Berlin, d'une mère allemande et d'un père alsacien originaire de Soultzmatt (Haut-Rhin), Dinah Faust passe son enfance à Schiltigheim (Bas-Rhin) puis à Paris. Revenue en Alsace, elle rencontre Germain Muller à la fin de la guerre, et participe à l'aventure du Barabli dès ses débuts. "En 1946, la première fois que je suis montée sur scène. Il a fallu me pousser, tant j'avais le trac" racontera-t-elle des années plus tard. "C'était le premier Barabli, et on ignorait comment le public allait réagir."

Un cabaret cabaret trilingue

Mais le public plébiscite ce mélange unique de sketches, de danses et de chants, qui le fait passer sans transitions du rire aux larmes, et lui tend un miroir à peine déformé de ses travers, et de l'atmosphère de ces années d'après-guerre.

"Après la Libération, l'Alsace était très restreinte" rappelait l'actrice dans une interview à France 3 Alsace en 2006. "Il y avait une très mauvaise ambiance. Les gens ne se supportaient plus, s'accusaient de "schwoowe" (collaborer)." Le Barabli, "c'était vraiment une psychanalyse. Il (Germain) savait si bien mettre le doigt sur ce qui est essentiel dans la vie."

Le spectacle, principalement en alsacien, intègre toujours du français et de l'allemand. Un trilinguisme que Dinah Faust maîtrise à la perfection, passant goulûment d'une langue à l'autre, d'un registre à l'autre. De la poupée aux tresses blondes de Nuremberg lors du procès de 1946 ("Mein Name ist Gretchen, und ich wusste von nichts, nicht von Nazis, nichts von Belsen" – mon nom est Gretchen, et je ne savais rien, ni des nazis, ni de Belsen") à la "fille de l'Intérieur" qui ne comprend "rien à ce charabia des Alsaciens", ou la bourgeoise de Breuschwickersheim, heureuse d'avoir "perdu (son) accent alsacien." 

Célestine Meyer, le rôle de sa vie

La pièce de Germain Muller, créée en 1949, "Enfin… redde m'r nimm devun" (Enfin, n'en parlons plus), qui raconte l'histoire de la famille Meyer durant la Seconde guerre mondiale, fait office de véritable catharsis pour d'innombrables Alsaciens. En exprimant à voix haute la complexité de leurs ressentis, et en leur permettant de rire des heures les plus sombres de leur vie, et d'en pleurer aussi.

Mais lors de sa création, Dinah Faust est trop jeune pour endosser le rôle-phare de Célestine, épouse de Gustave Meyer, qu'interprète Germain Muller. "Elle a longtemps rêvé ce rôle" rappelle Christian Hahn, sans l'obtenir, même pour la reprise en 1954.

Enfin, en 1974, "quand la pièce a été enregistrée, elle avait l'âge du rôle. Et pour elle, c'était quelque chose de tellement attendu qu'elle s'y est entièrement adonnée." Ainsi qu'en 1980, lors d'une nouvelle reprise.

Trente ans plus tard, à plus de 80 ans, Dinah Faust décide de reprendre la pièce lors de lectures théâtralisées où elle endosse seule les douze rôles. Certains y voient principalement un hommage à son mari, décédé en 1994. Mais pour Christian Hahn, l'objectif de l'actrice était autre. "Elle s'identifiait tellement à Célestine, qu'elle avait du mal à quitter ce rôle. Et je pense que pour véritablement se détacher de cette pièce, elle a imaginé jouer tous les rôles. Pour que la séparation puisse enfin avoir lieu, ce qui ne devait pas être simple."

De même, des années durant, Dinah Faust rejoue à de multiples occasions certains de ses sketches du Barabli, simplement accompagnée d'un musicien. Mais là aussi, malgré les apparences, ce n'est pas pour endosser inlassablement son rôle de muse, inféodée à Germain Muller. "J'ai moi aussi cru longtemps qu'elle était restée à l'ombre du Barabli" reconnaît Christian Hahn. Avant de comprendre "qu'elle n'en était pas prisonnière. Comme elle a tout joué au Barabli, tous les archétypes, chacun de ses personnages nourrissait les suivants (…) Vu sous cet angle, on peut dire qu'elle emmenait son Barabli avec elle, sans rester dans son ombre." 

Théâtre, télévision et cinéma

La carrière de Dinah Faust s'est également étoffée d'autres apports. Dès 1945, elle est entrée dans la troupe de radio de langue française de l'ORTF, où elle a interprété le grand répertoire du théâtre français, jusqu'aux années 1970. "J'ai commencé à la radio comme spekarine" raconte-t-elle à Christian Hahn pour France 3 Alsace des années plus tard. "J'étais dans une petite cabine avec un micro, je ne voyais personne." 

Après 1988 et la fin du Barabli, elle a plus de temps libre, et des metteurs en scène osent la solliciter. Elle joue du Brecht, "la Visite de la vieille dame", du Suisse Friedrich Dürrenmatt ainsi que "Sarah ou le cri de la langouste" de John Murrell.

En 1995, elle participe également au téléfilm historique Les Alsaciens ou les deux Mathilde. Et donne durant près d'une décennie des lectures théâtralisées du long poème en alsacien de Claude Vigée, "Schwàrzi Sengessle flackre ém Wénd - Les orties noires flambent dans le vent".

"Ce texte est mon enfant, je le porte comme un enfant" explique-t-elle en 2006 à France 3 Alsace. "C'est une langue admirable. J'ai rarement lu quelque chose d'aussi beau en alsacien." Cette même année, elle en fait enregistrer un DVD, dans l'espoir de le transmettre ainsi à la postérité. Et en 2010, elle participe encore à un spectacle de Noël à la cathédrale. "Un cadeau" pour elle, vu sa vénération pour ce monument strasbourgeois.

Bretzel d'or en 1987, citoyenne d'honneur des villes de Soultzmatt et de Schiltigheim, Chevalier des arts et des lettres en 2007, Dinah Faust a également servi diverses causes en jouant de sa notoriété. Elle a notamment offert de nombreuses anciennes affiches du Barabli, dont la vente a permis de soutenir la recherche pour le diabète, le cancer du sein, ou l'hôpital de Lambaréné, fondé par Albert Schweitzer. "J'ai trouvé amusant que Germain Muller et Albert Schweitzer se donnent la main pour faire quelque chose ensemble" a-t-elle expliqué à cette occasion, en 2003. "Ces deux grands hommes. Cette idée m'a plu." 

L'héritage de Dinah Faust

Que va-t-il nous rester de Dinah Faust ? "Beaucoup de personnes ont été très touchées par sa disparition" rappelle Christian Hahn. "Et je me suis demandé ce qu'elle représentait pour l'Alsace (…) Dinah, sur scène, était une actrice si complète, dans les trois langues", alsacien, allemand et français, "que les gens, en se voyant en elle, étaient fiers d'être alsaciens. C'est cela qu'elle a apporté au public."

Il fait le pari que même les générations futures, en découvrant des enregistrements de la pièce Enfin redde m'r nimm devun, ou d'extraits du Barabli, se diront : "C'était vraiment quelque chose ! La culture alsacienne représentée à un niveau très élevé."  Et c'est peut-être cela, que Dinah nous laisse. Le symbole "d'une Alsace dont on peut être fier."