"Pour eux, fouiller dans les sms, c’est normal" : des collégiens confrontés à leurs comportements amoureux au quotidien

Pendant deux jours, un "village prévention" est installé dans le centre-ville de Troyes (12 et 13 avril). Ce village a pour objet de mettre en relation des acteurs locaux et le millier de collégiens de la commune. Il est question d'addictions aux écrans, de drogues, de relations amoureuses avec, en toile de fond, la santé physique et mentale de ces adolescents.

À la question de savoir s’il pense être accro aux écrans, la réponse de Robin est aussi brève qu’honnête : "Oui, clairement". Du haut de ses 13 ans, le jeune collégien troyen admet ne pas pouvoir s’en passer, "ça passe avant tout". Cette addiction assumée, mais incontrôlable le pousse à passer deux à trois heures par jour sur son téléphone portable ou son ordinateur, "parfois ça peut partir pour dix heures". Tout ce temps passé à jouer l’est évidemment au détriment de loisirs extérieurs ou de sommeil. Robin poursuit  : "je suis censé me coucher à 20h30 mais, à cause des écrans, ce n’est jamais avant minuit ou une heure du matin". Ses parents l’ont bien puni pour tenter de changer ce comportement, mais en vain, "C’était en septembre dernier, un mois, et j’ai recommencé", conclut le jeune garçon.

Je les invite à réfléchir sur la place des écrans dans leur vie.

Morgane Blin, chargé de prévention pour l’association Addiction France

Robin est loin d’être un cas isolé. En 2020, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (NDLR : aujourd’hui l’Arcom) a réalisé une étude pour le moins alarmante. Il en ressort que 64% des enfants de 10 à 14 ans jouent régulièrement à des jeux vidéo, et que 20% d’entre eux y consacrent plus de 2 heures par jour. L’addiction, c’est un des thèmes abordés dans le "village prévention" installé dans le gymnase Beurnonville, au cœur de Troyes, les 12 et 13 avril. L’occasion pour Morgane Blin, chargé de prévention pour l’association Addiction France de faire passer des messages auprès des adolescents qu’elle va croiser. "Je les invite à réfléchir sur la place des écrans dans leur vie, en abordant les critères de l’addiction et qu’il y a des conséquences derrière", explique-t-elle tout en regrettant l’absence de reconnaissance officielle de l’addiction au téléphone et aux réseaux sociaux, pourtant bien réelle.

Dans ce "village prévention" voulu par la ville de Troyes et à destination de son millier de collégiens, on évoque également le tabac et les drogues. Luc, infirmier au sein de l’association ALT 10 (Addiction Lieu pour Tous), s’inquiète d’ailleurs d’une nouvelle mode "qui a tendance à se développer énormément" appelée par ses adeptes le PTC pour Pète Ton Crâne. "Le PTC, explique-t-il, c’est le cannabinoïde de synthèse, du cannabis. C'est de la drogue dans les vapoteuses, il y a une addiction rapide avec une dépendance physique". Alerter les plus jeunes, les informer sur les risques encourus, c’est l’objet de tous ces ateliers. Des ateliers toujours ludiques pour mieux faire passer les messages et amener ces élèves en classes de 6e jusqu’à la 3e à réfléchir sur leurs propres comportements. 

Le violentomètre est un outil utilisé pour évaluer sa relation amoureuse.

Marion Collot, juriste au CIDFF de l’Aube

Lara et ses copines planchent sur le "violentomètre". Ici, il est question d’amour, de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas, de ce qu’on peut demander ou pas à l’autre. Les collégiennes disposent de 23 cartons avec autant d’affirmations à classer dans l’ordre de gravité. "Le violentomètre est un outil utilisé pour évaluer sa relation amoureuse", explique Marion Collot, juriste au CIDFF de l’Aube (Centre d'Information sur les Droits des Femmes et des Familles). Il permet d’identifier, s’il était nécessaire, les comportements qui représentent des violences sexuelles, psychologiques, verbales ou physiques, en n’oubliant pas de montrer en exemple ce qui fait qu’une relation amoureuse est saine. 

Là encore, l’effort de prévention est utile car les adolescents véhiculent, sans doute malgré eux parfois, des idées reçues qui engendrent des agissements inacceptables ou une soumission intolérable. Au cours de ses interventions, Marion Collot a été surprise de constater que "pour eux, fouiller dans les sms, dans le téléphone de l’autre c’est un comportement normal, qu’être jaloux en permanence, c’est normal, que ça fait partie de l’amour". Il faut alors rappeler que "dès lors qu’il y a une notion de contrôle, on est déjà dans de la violence". 

Dès lors qu’il y a une notion de contrôle, on est déjà dans de la violence.

Marion Collot, juriste au CIDFF de l'Aube

Regarder la localisation de son petit ami ou de sa petite amie, lire les messages dans son portable, Lara a déjà été confrontée à cette réalité. "Je pensais que c’était de l’inquiétude alors que c’est de la manipulation, un manque de confiance", nous dit-elle. Autres thématiques qui reviennent régulièrement dans les échanges, celles des sorties, du maquillage, des tenues vestimentaires. "On a des jeunes qui nous disent parfois - ma copine, c’est hors de question qu’elle sorte dans la rue en jupe -, ça fait peur en 2024", conclut Marion Collot.