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Blocage du 17 novembre : les cyclistes rient jaune, avant de voir rouge ?

Sur les réseaux sociaux, les initiatives pro-cyclistes se multiplient.... timidement / © capture d'écran
Sur les réseaux sociaux, les initiatives pro-cyclistes se multiplient.... timidement / © capture d'écran

Où est l'urgence? Loin de nier les difficultés financières d'une majorité de français, les cyclistes s'interrogent. Pourtant érigés en priorités, la transition écologique ou le vélo ont disparu des radars. La fédération des usagers de la bicyclette, basée à Strasbourg, tente de recentrer le débat.

Par Daniel Gerner

"Difficile de parler de manière posée ou d'argumenter en ce moment." Sebastien Marrec de la fédération des usagers de bicyclettes (FUB) se veut réaliste. La petite reine ne fait pas partie des priorités des Français. Et doit s'effacer devant l'impératrice voiture. 
 

Pas de contre-manifestation

Il est vrai que le vélo ne représente que moins de 3% de la part des déplacements en France. Toute la France ? Non. A Strasbourg cette part est de 20%. Mais la capitale alsacienne est bien seule. Raison pour laquelle Olivier Schneider, président strasbourgeois de la FUB ne veut pas verser d'huile sur le feu en appelant à un vaste contre-rassemblement. A moins que les initiatives locales ne se multiplient, et ne forcent la fédération à se mettre dans leur roue.
 

Pour l'instant pas de mouvement coordonné à signaler en Alsace du côté des cyclistes. Et la FUB ne veut surtout pas souffler sur les braises de la contestation. "Nous comprenons parfaitement les raisons qui poussent certains Français dans la rue, martèle Olivier Schneider. Ce que nous ne trouvons aberrant c'est le type en SUV ou en grosse berline qui se cache derrière son voisin nécessiteux pour justifier le gilet jaune derrière son pare-brise."
 

Profiter de l'aubaine

Il rappelle qu'en septembre un "plan vélo" d'envergure a été dévoilé par le Premier ministre en personne. Une première en France, avec à la clé, 350 millions d'euros débloqués sur une période de sept ans. Une goutte d'eau dans un océan de pétrole. "C'est positif. Ce n'est pas grand chose, mais on part de tellement loin", rappelle Sebastien Marrec. 

Alors, à la FUB on aimerait profiter de la situation actuelle pour recentrer le débat, pourquoi pas l'élever. "Le succès des gilets jaunes vient essentiellement du manque de réponses du gouvernement, quant à l'utilisation des taxes", défend Olivier Schneider. Véritable politique de transports en communs, développement de l'inter-modalité et des pistes cyclables, les solutions ne manquent pas et elles nécessitent des investissements lourds. "Il n'est pas normal qu'un trajet en avion soit moins cher et moins taxé qu'un trajet en train, il n'est pas normal que les pauvres soient handicapés par des taxes sur l'essence, alors que les riches, qui sont par définition les plus gros pollueurs, n'en sont que peu affectés."

Mauvaises politiques d'incitations à l'égard des plus démunis, aménagement du territoire erratique: pour lui, il est temps de saisir la balle au bond. Une façon simple de désamorcer la grogne, en proposant des alternatives efficaces. De toute façon, rappelle-t-il plus prosaïquement : "taxes ou pas, on sera toujours soumis aux cours du baril de brut. Autant changer avant qu'il ne soit trop tard." 

Ci-dessous, la tribune d'Olivier Schneider, confiée en exclusivité à France 3 Alsace :

La fédération française des usagers de bicyclette regroupe près de 300 associations et revendique 50.000 adhérents sur l'ensemble du territoire. Le siège de la FUB se situe à Strasbourg.
 

TRIBUNE : Que restera-t-il à commémorer en novembre 2068?

Nous sommes entre le 11-Novembre et le mouvement des “gilets jaunes” du 17 novembre. Et je me pose une question : “Que pourrions-nous commémorer en novembre 2118?”

De la première moitié du XXe siècle, on retiendra sans doute d'abord l’aveuglement qui a mené à des millions de morts durant les deux guerres mondiales.

La seconde moitié, elle, sans être exempte de guerres, est celle d’une certaine prospérité et surtout de la croissance, avec comme marqueur la démocratisation de la voiture individuelle. 

Mais la voiture individuelle, bien que d'usage très commode, génère ce que les économistes appellent des “externalités”, c’est à dire des “nuisances faites à autrui, sans compensation”.

C’est un fait, la voiture pollue (participant aux 48 000 décès prématurés chaque année dus à la pollution de l’air) et contribue au dérèglement climatique (les transports génèrent 27% des émissions de gaz à effet de serre et leurs émissions continuent de croître chaque année). Par ailleurs, l’importation de carburants est une des causes majeures du déséquilibre de la balance commerciale de la France (30 milliards d’euros par an). La voiture contribue également largement à l’actuelle pandémie de sédentarité, qui fait des ravages de plus en plus importants, avec un coût annuel estimé à plus de 65 milliards d’euros.

Passons rapidement sur le coût de l’insécurité routière, 50 fois plus élevé que les recettes des radars, dont la quasi intégralité contribue au budget de la Sécurité routière.

Des décennies d'’organisation du territoire autour de la voiture a mené à un incontrôlable étalement urbain, mais également à la désertification commerciale des villes moyennes, au profit de zones commerciales dotées de grands parkings, avec à la clé des dégradations de l'environnement, la perte du commerce de proximité et un cercle vicieux de relégation sociale.

Tout cela mis bout à bout se chiffre en milliards. En réalité, nous vivons simplement au-dessus de nos moyens financiers, mais surtout - c’est bien plus grave - environnementaux. Et c'est toute la société qui trinque, à commencer par les plus démunis.

Le devoir de mémoire passe aussi par la reconnaissance des erreurs du passé. Ainsi, on réhabilite des poilus fusillés pour l’exemple, dont le refus de continuer le carnage était tout simplement légitime.

Face à l'urgence climatique, la menace tangible de l'effondrement, il faut avoir le même courage et enfin l’avouer : la politique du tout-voiture a été une erreur. Inciter les Françaises et les Français à se sur-équiper en diesel, désormais classé cancérigène, était une ineptie. Continuer à installer des équipements publics, tels des hôpitaux ou des pôles emploi, “loin de tout, car le foncier y est moins cher” part d'un raisonnement à court terme qui se focalise sur des économies de bout de chandelle qui contribuent à exclure les plus fragiles, puisqu’ils ne sont accessibles - efficacement - qu’en voiture. Or, contrairement à une idée répandue, tout le monde n’a pas accès à la voiture, même en zone rurale. Et ceux qui en ont une ne l'utilisent pas forcément au quotidien.

C’est là que le bât blesse. Si la hausse actuelle des prix des carburants fait effectivement mal au portefeuille de nombreux citoyens qui se considèrent - souvent et à juste titre - comme peu fortunés, cette hausse ne doit pas occulter les 12 millions de personnes qui peinent quotidiennement à se déplacer, même au prix habituel du gazole, et tous les demandeurs d'emploi contraints de refuser un travail faute de moyen de transport pour y accéder.

Ainsi, la solution ne passe pas par une baisse des prix ou par un simple chèque-carburant, qui ne feraient que rétablir la situation d’avant la hausse, n’apportant aucune solution nouvelle aux véritables exclus de la mobilité. Ce qu’il faut ? Une véritable transition, basées sur des politiques globales ambitieuses et cohérentes. Le covoiturage, la sauvegarde du ferroviaire, l’optimisation des transports publics, l’amélioration des conditions de circulation à vélo sont autant de pistes qu’il faut pousser à développer à tous les échelons, conjointement, en premier lieu en reversant davantage aux territoires une partie de la fameuse "taxe carbone”.

Mais il serait naïf de croire que les efforts conjugués de l’Etat et des collectivités, ou encore de miraculeux progrès techniques suffiront à résoudre réellement la situation. Ce serait un mensonge que d’affirmer qu’une ou deux mesures-phares résoudront le problème. La seule solution consiste à accompagner un changement profond, réfléchi, coordonné et durable des comportements,. Il faut admettre que se déplacer n’est jamais ni neutre, ni gratuit, et en tirer les conséquences.

Culpabiliser les citoyens qui subissent les conséquences de mauvais choix des politiques des 70 dernières années, serait reproduire - à une moindre échelle - les fusillés pour l’exemple de 1917.

Je voudrais - en novembre 2068 - pouvoir dire à mes arrières-petits-enfants : il y a 50 ans, en novembre 2018, nous avons enfin pris au sérieux les enjeux transverses du climat, de l’épuisement des ressources, de l’organisation du territoire : nous avons changé de mode de vie en un temps record, car nous avions enfin compris que nous n'avions pas le choix.

Cela n’a pas été facile, nous avons dû changer nos habitudes, remettre en cause tout un tas d’évidences. A l’époque, en 2018, même les trajets de moins de 1 kilomètre étaient majoritairement effectués en voiture : une véritable addiction ! On allait prendre l’avion pour passer un week-end et le kérosène n’était même pas taxé.

L’incrédulité dans les yeux de mes arrières-petits-enfants-là sera-t-elle moindre que celle de ceux qui aujourd’hui entendent parler des atrocités de la grande guerre, du cauchemar des tranchées, de la folie des offensives suicidaires, des “innovations meurtrières”, les barbelés et autres gaz de combat qui ont provoqué tant de morts et remis en question les conditions d'existence de toute une génération ?

Espérons. Espérons que du XXIe siècle on ne retienne pas un nouveau type d’aveuglement, celui d’un début de suicide collectif dans l’indifférence générale… 

Nous avons peu de temps. A peine deux ans d’après l'ONU et le GIEC. Plutôt que de chercher des responsables à qui faire porter la responsabilité d’un possible échec, prenons tous notre part à l’effort et au succès de l'offensive : changeons. Soyons solidaires, altruistes, astucieux. Faisons tout pour promouvoir auprès de nos concitoyens ces valeurs.

Il n’est pas trop tard, et bien des solutions sont en réalité loin d’être des punitions : le covoiturage est l’occasion de tisser un nouveau type de lien social, la marche et le vélo permet de sécréter notre potentiel d'endorphines, le télétravail fait gagner du temps libre et génère moins de stress... Si nos arrières-grand-parents ont su se sacrifier pour la Paix que nous vivons aujourd'hui, nous devons pouvoir réussir la transition écologique pour nos arrière-petits-enfants et pour leur assurer la Paix de demain !

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