"Ce n'est pas l'école qu'il faut supprimer, c'est le modèle qu'il faut réformer " : paroles d'élèves alsaciens de l'ENA

Emmanuel Macron l'a annoncé durant une visioconférence sur la réforme de la haute fonction publique, l'ENA va être supprimée. La prestigieuse école, fondée en 1945 et transférée à Strasbourg au début des années 1990, a visiblement fait son temps. Témoignages d'anciens élèves alsaciens.

L'ENA est implantée à Strasbourg depuis le début des années 1990, suite à une initiative d'Edith Cresson alors premier ministre, l'ENA dont Emmanuel Macron vient d'annoncer la suppression
L'ENA est implantée à Strasbourg depuis le début des années 1990, suite à une initiative d'Edith Cresson alors premier ministre, l'ENA dont Emmanuel Macron vient d'annoncer la suppression © Franck Delhomme / MaxPPP

Emmanuel Macron l'a annoncé lors d'une visioconférence ce jeudi 8 avril sur la réforme de la haute fonction publique. L'ENA va être supprimée et remplacée par l'Institut du service public (ISP), qui restera à Strasbourg, d'ici à 2022. L'objectif est d'attirer des profils plus variés vers la haute fonction publique.

A 28 ans Benjamin Huin Morales, promotion Hannah Arendt (2019-2020), est tout juste diplômé de l'ENA. Ses souvenirs sont tout frais. Aujourd'hui, juge au tribunal administratif de Paris et premier adjoint de la ville de Zimmerbach dans le Haut-Rhin, il ne rejette pas sa formation. "J'ai fait des stages exceptionnels, un an à l'ambassade de Russie, un autre en préfecture de Mayotte et enfin un à la Ligue professionnelle de football (LFP), parce que je suis fan de foot. Ces stages, il faut les garder", assure-t-il. L'Ecole nationale d'administration (ENA) forme depuis 1945 les hauts fonctionnaires d'Etat, notamment ceux qui travailleront ensuite à la cour des comptes, au conseil d'Etat, à l'inspection des finances, dans les préfectures. Mais, au-delà de la suppression de l'ENA, Benjamin Huin Morales préfère que l'on repense les hautes fonctions de l'Etat. "Il est de toutes façons indispensable que l'on forme des magistrats, des préfets, des ambassadeurs, mais il faut se demander quelle haute fonction publique et quel Etat nous voulons. Pour ma part, je pense qu'il faut redonner un élan à la France, une force de projection, mais aussi reconstruire un tissu industriel, plus durable, plus propre et donc pour cela il faut que les hauts fonctionnaires aient une culture scientifique plus forte, pour mieux comprendre les enjeux numériques, sanitaires et environnementaux. Il faut également être davantage ancré territorialement au plus près des PME, des artisans et des collectivités locales. En fait, il faut s'interroger sur la France que l'on veut pour le XXIe siècle et former les hauts fonctionnaires en conséquence."

Un bouillonnement créatif

Même son de cloche du côté de Sylvain Waserman, député de la deuxième circonscription du Bas-Rhin, promotion Aristide Briand (2006-2008). "Mes deux années à l'ENA ont été deux années formidables, il y a une telle ébullition intellectuelle, un tel bouillonnement créatif, j'ai appris énormément de choses. Mais cette école est dans l'incapacité de s'autoréformer. Or, il faut rompre avec les circuits courts, les jeunes diplômés ne devraient pas avoir accès tout de suite aux plus grands corps de l'Etat, il faudrait qu'ils acquièrent d'abord une expérience de 5 ou 10 ans pour ensuite pouvoir prétendre aux plus hauts postes".

Pour Sylvain Waserman, inutile de supprimer l'ENA, mais une vaste réforme est nécessaire
Pour Sylvain Waserman, inutile de supprimer l'ENA, mais une vaste réforme est nécessaire © Christophe Morin / MaxPPP

L'ENA a été fondée en 1945 par une ordonnance du gouvernement provisoire de la République française, alors présidé par le Général de Gaulle, pour moderniser l'administration française. Emmanuel Macron avait déjà annoncé sa suppression en 2019 à la suite de la crise des gilets jaunes. Dans un discours, le chef de l'Etat, lui même issu de cette grande école, promotion Léopold Senghor (2002-2004), précisait qu'il ne "s'agit pas du tout de stigmatiser l'ENA, j'ai fait cette école, je lui dois beaucoup, et elle a quand même un avantage, elle a mis fin à ce qui précédait, c'était parfois les avantages, le copinage, le concours de bonnes manières ou des choses beaucoup plus approximatives. Il ne s'agit pas de dire que l'ENA est mauvaise en soi, au contraire. Il s'agit de dire que si l'on veut une réforme ambitieuse, il faut rebâtir."

C'est le modèle qu'il faut réformer

Rebâtir en effet mais pas n'importe comment. Pour Olivier Becht, député du Haut-Rhin, promotion Léopold Senghor comme Emmanuel Macron, il ne s'agit pas simplement de changer de nom. "Ce n'est pas l'école qu'il faut supprimer, c'est le modèle qu'il faut réformer. Aujourd'hui, il y a des choses positives, cette école est celle de la méritocratie, qui forme des cadres de très grande qualité. Et il faut saluer le travail de l'actuel directeur Patrick Girard, qui n'est pas issu de l'ENA d'ailleurs, dans l'évolution actuelle de la scolarité."

Pour Olivier Becht, les jeunes diplômés sont très déconnectés de la vraie vie, il faut les rapprocher des territoires
Pour Olivier Becht, les jeunes diplômés sont très déconnectés de la vraie vie, il faut les rapprocher des territoires © Vincent Isore / MaxPPP

"Mais il faut venir à bout des deux écueil actuels : l'affectation directe des jeunes diplômés dans les grands corps de l'Etat qui est un grand risque de déconnection. Il faut donc que ces jeunes passent par les territoires, collectivités locales, hôpitaux, entreprises, pendant cinq ans. Deuxième écueil, on apprend trop à régler les problèmes en rédigeant de la norme, ça s'est vu avec la crise sanitaire que nous traversons. Pour la résoudre il faut gérer de la logistique pour les masques, les vaccins, et on n'a pas su faire, hormis écrire des décrets réglementant la vie des gens". Olivier Becht propose donc de supprimer le classement de sortie des énarques qui les affecte directement dans les grands services et les grands ministères.

Un triste jour pour la fonction publique

Mais pour Daniel Keller, président de l'association des anciens élèves de l'ENA, et étudiant durant la toute première promotion strasbourgeoise en 1992, il n'est pas utile pour cela de supprimer l'école."Nous sommes à un moment panique où les pouvoirs publics cherchent quelle pourrait être la prise de la Bastille de ce XXIe siècle. Dans un moment où on ne se sent pas capable de transfromer la fonction publique, on se rabat sur des mesures symboles mais qui ne vont rien changer. A mon sens, on s'agite plus qu'on n'agit."

Daniel Keller reconnaît d'ailleurs volontiers qu'une refonte est nécessaire, mais pour lui "les bonnes décisions nécessitent des actions de transformation en profondeur, le sujet numéro un c'est quand même de rendre l'administration plus agile, comment lui inculquer une culture de la transversalité plus forte, comment la rendre plus réactive à des situations de crise, tout cela ne se réforme pas par décret, c'est le travers dans lequel nous tombons.Tout cela est très préoccupant, c'est un triste jour pour la haute fonction publique."

Au début des années 1990, l'ENA déménage à Strasbourg sous l'impulsion d'Edith Cresson, alors Premier ministre. 

Poursuivre votre lecture sur ces sujets
éducation société polémique politique