Covid-19 : "La morgue est surchargée", témoigne un médecin réanimateur strasbourgeois en mission en Martinique

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Écrit par Astrid Servent

Parti de Strasbourg pour prêter main forte à ses confrères antillais depuis 11 jours, Bob Heger, médecin réanimateur, témoigne depuis la Martinique. Pas de pénurie de matériel mais beaucoup de décès, et surtout des jeunes.

Comme une dizaine d’autres soignants alsaciens, il s’est porté volontaire pour partir dans les Antilles, confrontées à une situation sanitaire très dégradée.

Voilà 11 jours que Bob Heger est sur place, en poste à l’hôpital Pierre Zobda-Quitman, le CHU de Martinique à Fort de France. Le service de réanimation a doublé sa capacité d’accueil en quelques jours mais les 55 lits restent insuffisants pour faire face à l’afflux ininterrompu de patients atteints par le Covid-19.

Après 11 jours de mission, comment allez-vous ?

Ca va, on tient. La journée type, c’est un lever à 6h du matin. On petit déjeune à l’hôtel avec les collègues avant de partir pour l’hôpital où l’on commence à 7h30. Journée non-stop jusqu’à 19h30. On rentre chez nous vers 20h30. Un peu de sport et au dodo pour être d’attaque pour enchaîner le lendemain.

Quelle est la situation dans votre service ?

Les patients sont jeunes, beaucoup plus jeunes que ceux que l’on a connus dans le Grand Est. Ils sont gravement malades. On a l’impression qu’il y a plus d’insuffisances rénales, plus de défaillances d’organes que ce qu’on a connu chez nous.

Le service de réanimation est plein. On a une liste d’attente de 15 à 20 patients. Comme on n’a pas les moyens de les prendre en charge directement, on est obligé de les faire attendre dans les étages. Résultat : leur situation se dégrade et ils nous arrivent dans des états très graves.

On aurait vraiment besoin d’ouvrir d’autres lits de réanimation afin de pouvoir accueillir les patients les plus graves le plus rapidement possible. Chez nous, dans le Grand Est, au début, on avait la possibilité d’augmenter très rapidement en termes de nombre de lits. On avait une flexibilité plus importante grâce aux ressources locales. Là, on est sur une île, il y a moins de ressources humaines et matérielles.

Au CHU de Martinique, il n’y a pas de pénurie de matériel actuellement. On a accès aux médicaments et on a une technicité de pointe identique à celle que l’on connait en métropole. Néanmoins, c’est difficile d’accroitre le nombre de lits car la consommation d’oxygène a été augmentée d’un facteur 7 en une semaine. Les infrastructures ne sont pas conçues pour cela, même si les ingénieurs biomédicaux font un travail colossal. Ils ont monté, par exemple, une nouvelle cuve d’oxygène en quatre jours.

Quel est le profil des patients ?

Ils sont plus gravement qu’en Alsace. On n’a pas encore compris pourquoi mais on remarque qu’il y a un taux d’obésité très important sur l’île. Ce sont des malades en obésité morbide : la moitié d’entre eux en réanimation font plus de 120 kilos. C’est plus que chez nous dans le Grand Est, où pourtant la population est plus forte qu’ailleurs.

Les  patients sont plutôt des jeunes, avec une moyenne d’âge de 45 ans, soit 10 ans de moins que ce que l’on a connu dans le Grand Est.

La mortalité en ville est difficile à évaluer mais celle à l’hôpital est importante. La morgue est surchargée. Ils n’arrivent pas à gérer le flux massif de corps. Les personnes qui décèdent en réanimation restent longtemps en réanimation parce que c’est un service climatisé. Les morts des autres services, non climatisés, sont évacués en priorité. La chambre de présentation des défunts à la famille n’existe plus. C’était une chambre frigorifique : elle est maintenant remplie de corps.

Il y a effectivement beaucoup de décès. On commence à voir des décès jeunes. Sur la dernière garde, on a perdu trois patients sur une nuit, dont des patients de 31, 32 ans sans grands facteurs de risques avec juste un peu de surpoids.

Comment tenir quand on est confronté au quotidien avec la mort ?

Cà n’est pas facile à vivre mais nous sommes bien encadrés. Il y a des équipes de la CUMP (Cellule d'urgence médico psychologique) qui sont sur place. La communication est très bonne entre nous dans les équipes. On passe beaucoup de temps avec les soignants pour débriefer la situation. On fait plusieurs staffs (réunion d’une équipe soignante) quotidiens. On a de l’appui avec les collègues de métropole. On prend conseil. On a des staffs éthiques, notamment avec l'APHP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris) où l’on discute des dossiers de limitation thérapeutique compliqués où l’on demande l’avis de plusieurs collègues pour que les décisions lourdes ne reposent pas uniquement sur les épaules de quelques-uns.

J’ai l’habitude des missions humanitaires et, en général, on a l’habitude de gérer des décès dans la réanimation. Je pense que pour d’autres soignants qui n’ont pas l’habitude de vivre au quotidien avec la mort, ce sera sans doute un vrai problème. Il faut vraiment les encadrer. On y travaille et on est en train de mettre en place un suivi psychologique pour ceux qui en auront besoin à l’issu de la mission.

Quelle est la durée de votre mission ?

A la base, cette première rotation prévoyait une mission de 14 jours. C’était sans doute la plus compliquée parce qu’on est venu à chaud, on n’avait même pas 24h pour se préparer pour le départ. On savait qu’on partait pour les Antilles, sans savoir si c’était la Martinique ou la Guadeloupe.

Cela fait donc 11 jours qu’on est sur place, plus que trois jours à faire. J’ai demandé à rester une semaine de plus. Je ne sais pas si je resterai en Martinique ou si je serai envoyé en Guadeloupe où la situation semble être très tendue aussi. On a l’impression que la Guadeloupe suit la Martinique avec 10 jours de retard. Avec son archipel d’île et un taux d’incidence très important, la situation en Guadeloupe s’annonce très compliquée à gérer.

Je reste sur place, mon chef de service a donné son accord. Mes équipes, restées en métropole, me le permettent en prenant au pied levé l’ensemble de mes gardes et je les en remercie. Je pense qu’on peut être fier de ce que fait l’hôpital public.

Parmi les volontaires, le CHU de Strasbourg est le plus représenté avec une dizaine de soignants. C’est sans doute, pour nous, une façon de rendre l’aide qu’on nous a apportée l’an dernier quand on était dans le dur.

Avez-vous des perspectives d’espoir ?

Pour l’instant, les admissions continuent de grimper, les patients arrivent souvent avec 10-15 jours de retard mais on a l’impression que le taux d’incidence semble se stabiliser. On espère que le confinement va porter ses fruits. Les plages sont interdites, on ne peut pas circuler au-delà d’un kilomètre, il n’y a pas de bar à hôtel, la jauge est limitée pour aller à la piscine. C’est un confinement dur, comme on a connu.

On espère aussi qu’à travers les échanges qu’on a avec les locaux la couverture vaccinale sur l’île, qui était de moins de 20% à notre arrivée, va s’étendre. Le fait qu’on arrive tous vaccinés de métropole, cela peut être un message fort et cela peut inciter à se faire vacciner. C’est un sujet sensible ici. Cela tient à l’histoire de la Martinique et au mouvement anti-vaccinal qui existe ici aussi.

Quoiqu’il en soit, j’espère que la vaccination et le confinement vont permettre d’améliorer la situation. On y croit mais cela va prendre du temps.

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