Avatar, hologramme : faut-il ressusciter nos morts ? Comment l'IA promet l'immortalité numérique

L'IA est une technologie qui bouleverse notre rapport au monde avec une intensité jamais connue jusqu'ici. L'intelligence artificielle s'immisce chaque jour un peu plus dans nos vies, et sans doute, dorénavant aussi, dans notre mort. Vertigineux et terrifiant.

Le forum européen de bioéthique qui se tient chaque année à Strasbourg, est un rendez-vous qui ambitionne de poser les questions qui dérangent. Des questions qui ont trait aux avancées technologiques, et à leurs conséquences, pour le meilleur ou pour le pire, sur notre quotidien.

La 14ᵉ édition s'attaque à du lourd. Elle est consacrée à l'Intelligence artificielle, l'IA, qui promet d'être aussi disruptive que l'avènement de l'électricité. Cette technologie va tout remettre en cause, y compris notre rapport à la mort. Car avec l'IA, la mort pourrait bien ne plus exister. 

En Chine, en Corée, aux États-Unis, plusieurs entreprises se lancent déjà sur ce créneau qui promet l'immortalité numérique. Ainsi, la disparition d'un être cher serait compensée par son avatar, ou son hologramme, capable de parler et de penser comme lui, avec sa voix, son apparence physique, et même ses tics de langage. Le marché potentiel est gigantesque. Un jackpot tellement énorme qu'il ferait oublier les questions d'éthique. Et pourtant...

Faire revivre les morts, est-ce vraiment une bonne idée ?

Faire "revivre" un mort peut-il apporter du réconfort à la famille et au proche endeuillée ? Bien sûr, tous ceux qui ont perdu un être cher, ont eu le souhait de l'entendre à nouveau, de revoir des photos, ou encore sont allés lui adresser quelques mots sur sa tombe. Mais avoir une vraie relation avec un double virtuel est complètement différent.

"Pour accepter la perte, il faut que l'objet ne soit plus animé, et plus visible" explique Marie-Frédérique Bacqué, directrice du Centre International des études sur la mort et professeure de psychopathologie à l’UNISTRA.  "C'est pour cela qu'il est important de voir la personne dans son état de mort, afin de permettre ce saut anthropologique entre le vivant et le mort"

Accepter la perte, c'est aussi accepter l'absence irréversible, et entamer la démarche nécessaire de composer des souvenirs. Une réminiscence de ce qui a été. " La vie humaine est faite de gains et de pertes. Ce développement cognitif de la mort et de son irréversibilité se produit chez tous les enfants autour de 6/7 ans. Nous sommes tous formés à l'acceptabilité de la perte."

Mais que se passerait-il si la mort était définitivement vaincue par la technologie ? Et bien "on aurait une société qui se croirait toute-puissante" analyse Marie-Frédérique Bacqué. "C'est-à-dire que les guerres, les crimes, ne seraient plus si graves. Les va-t-en-guerre feraient encore plus de guerres, les meurtriers, encore plus de crimes. Et le nombre de suicides augmenterait puisque la mort ne serait plus vraiment la mort. Le garde-fou que représente la mort réelle n'existerait plus". 

L'enjeu des données personnelles

La vie après la mort, telle qu'elle est conçue et fabriquée par une IA, n'a rien de magique. Pour ressusciter une personne décédée, la technologie s'appuie sur les traces qu'elle a laissées de son vivant. Les écrits, les photos et les vidéos. Et à ce titre, les données personnelles conservées sur les réseaux sociaux constituent un fabuleux trésor, car c'est ainsi que l'IA va reconstituer la personnalité du défunt. 

Seulement, il y a un gros bémol. Qui va décider que ces éléments peuvent être utilisés ? Les familles endeuillées seraient naturellement tentées de fournir le matériel, afin d'obtenir un avatar de leur proche. Mais est-ce que le défunt aurait donné son accord ? "Il faudra certainement en passer par un testament" avance la professeure. "Mais le plus compliqué, c'est la perte d'enfants. Les parents endeuillés peuvent être très demandeurs, et les enfants n'auront pas eu la possibilité de s'exprimer". 

La nécessité de légiférer s'impose, mais la loi ne règlera pas tout. "On transgressera" affirme Marie-Frédérique Bacqué. La douleur et la détresse psychologique peuvent amener à rechercher des solutions, qui en réalité ne sont que des leurres. Mais la technologie est déjà là. Et il semble impossible de stopper le raz de marée qu'elle annonce.