WEBSERIE. Comment le Minitel rose a inventé les messageries coquines, le Tinder des années 1980

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Impossible d'évoquer le Minitel sans penser au célèbre Minitel rose qui enflamma les nuits de nombreux usagers. Etonnamment, ces emblématiques messageries du 3615 à l'origine de la naissance du cybersexe et du porno en ligne n'avaient pas été prévues par les concepteurs du Minitel... Ne manquez pas le deuxième épisode de notre websérie "Retour vers le 3615".

Messageries en ligne et sites de rencontres ne sont pas l'apanage d'Internet. Avant l'arrivée du web, le Minitel a permis à de nombreux français de discuter en réseau et parfois même de trouver l'amour (ou presque...). Les messageries électroniques ont fait les grandes heures du boitier beige et sont même devenues mythiques grâce au Minitel rose et aux fameux 3615 érotiques. Laissez-vous guider à travers la folle histoire des messageries dans notre websérie "Retour vers le 3615" présentée par Fannyfique.

Un piratage et hop, bienvenue aux messageries instantanées

Aussi étrange que cela puisse paraître, les concepteurs du Minitel avaient pensé à tout un tas de services pratiques, sauf un : la messagerie. Ce qui est assez ironique quand on sait qu'elles ont très largement contribué à faire le succès du terminal. Le Minitel était conçu comme un outil d'information pur, et non pas un outil de communication. Les messageries sont donc nées d'un concours de circonstances imprévu.

Ci-dessous le deuxième épisode de notre websérie "Minitel : retour vers le 3615".
Retrouvez les cinq épisodes de la playlist.

A l'origine, le journal Les Dernières Nouvelles d'Alsace situé à Strasbourg, lance un service appelé Gretel qui propose des infos météo, des actus, et qui contient notamment un espace dédié aux techniciens pour dialoguer sur les problèmes rencontrés par les utilisateurs du service. Cet espace fonctionne comme une boîte aux lettres.

La légende raconte qu'un enfant de 11 ans aurait découvert ce système, se serait rendu compte qu'on pouvait l'utiliser pour discuter avec d'autres personnes, et après un habile piratage, aurait rendu cet espace de discussion public. C'est à partir de là que sont nées les messageries dites "conviviales". Le succès est si fulgurant que le serveur des Dernières Nouvelles d'Alsace aurait rapidement saturé et sauté. Mais par chance, Cairn précise qu'"À l’époque, le responsable du service télématique du journal, qui avait l’esprit très ouvert, avait pris la décision de ne pas bloquer le serveur". Merci monsieur.

"Salut ! ça va ?"

Avant d'être un espace de rencontres coquines, le Minitel est un espace de rencontre...tout court. Pour la première fois, il est possible de discuter avec un ou une inconnue. Une petite révolution à une époque où il est difficile de s'extraire de son cercle familial, professionnel ou amical. D'une manière totalement inédite, il devient possible de communiquer très facilement, souvent en longue distance, avec des individus provenant d'univers très divers. Le tout en protégeant son anonymat puisque la seule information dont on dispose est le pseudonyme de son interlocuteur.

Le Minitel offre l'occasion de parler avec de multiples usagers, mais toujours à travers une conversation en tête à tête. La technologie étant nouvelle, et la minute payante, de nouveaux usages de communication apparaissent. Il faut aller vite, être efficace et donc utiliser un langage plus oral ainsi que de nombreuses abréviations. Les premiers pions des discussions type SMS sont avancés. De plus, les messageries sont ludiques, c'est un espace où le grand jeu est de s'inventer une fausse identité, jouer un rôle, comme dans un bal masqué.

Les messageries conviviales ont représenté une véritable avancée pour certaines communautés. Pour les homosexuels, c'est un moyen de pouvoir échanger et se rencontrer sans risquer de se faire démasquer "à une époque où il était encore mal vu, pour un couple lesbien ou gay, de se tenir par la main dans la rue". Les messageries du Minitel changent également la vie des sourds et malentendants. Dans les années 1980, le téléphone reste le moyen de communication numéro 1, ce qui participe à l'exclusion de cette communauté. Les messageries conviviales leurs permettent de dialoguer à nouveau, par écrit. Via le 3617, une messagerie leur est même spécialement dédiée. Notons également que selon Libération, "le Minitel a permis aux étudiants et aux infirmières de coordonner leurs mouvements de grève en 1986 et 1988".

Pour les femmes aussi, l'invention a de réels avantages. Les messageries leur permettent de trouver davantage de liberté et d'émancipation dans une société encore très patriarcale. L'occupation de l'espace par les hommes étant la norme, les femmes n'ont pas beaucoup de place pour s'exprimer. Pas question pour elles d'aborder un inconnu dans un bar ou dans la rue. La messagerie leur offre un nouveau champ des possibles et sous couvert d'un pseudonyme, elles peuvent désormais aborder qui bon leur semble et prendre l'initiative de la rencontre. Le minitel ne représente donc pas qu'une avancée technologique, c'est aussi une avancée sociale et sociétale énorme.

Sus aux messageries coquines et au Minitel rose

C'est bien gentil tout ça, mais on en arrive au point qui vous intéresse le plus, je le sais. Le Minitel est surtout resté dans l'imaginaire pour ses fameuses messageries coquines. 3615 Ulla, 3615 Monique, 3615 Aline... je parie que vous en avez déjà entendu parler. En trente ans d'existence, c'est le Minitel rose qui fut le service le plus lucratif du boîtier marron à tel point qu'au bout d'un an d'existence "les services libertins du Minitel (souvent des messageries coquines) s’accaparaient 30% des connexions des utilisateurs". Quels coquins ces minitélistes.

Le Minitel rose, c'est la naissance du cybersexe et du porno en ligne. Pour la toute première fois, toute toute première fois (comme diraient France Gall ou Jeanne Mas), il est possible de se draguer sur un réseau et c'est d'ailleurs ce nouveau mode d'interaction amoureuse qui inspire la chanson Goodbye Marylou de Michel Polnareff en 1989. Le Minitel rose c'est le sexe sans les images, mais avec un peu d'imagination et de temps, les pages peuvent laisser fleurir des dessins pixellisés très explicites pour attiser les fantasmes. Le Minitel rose est un business particulièrement lucratif qui fait la fortune de bons nombres d'entrepreneurs, à commencer par Xavier Niel, PDG de Free, qui lancera également l'annuaire inversé, en 1996.

Pour attirer sur les messageries roses, les affiches publicitaires exposant des femmes nues en 4 par 3 envahissent massivement l'espace public. L'image de la femme est très sexiste, hyper sexualisée, visible absolument partout et ne manque pas de scandaliser un certain nombre de Français. A l'époque, j'étais haute comme trois pommes mais je me souviens très bien de ces multiples pancartes, très explicites, qui s'étalaient sur les murs de ma ville. L'enfant que j'étais était impressionnée, fascinée parfois, et effrayée souvent tant le regard de ces femmes aguicheuses semblait vouloir m'hypnotiser et grignoter mon âme.

Le Minitel rose est considéré comme un véritable produit d'appel qui incite le chaland à aller consommer des minutes. Le plus drôle dans tout ça, c'est que les messageries conviviales les plus importantes étaient détenues par les gros groupes de presse : 3615 Aline appartenait au Nouvel Observateur tandis 3615 Turlu appartenait à Libération.

Minitel rose, des hauts et débats

La façon de se séduire évolue aussi. La minute étant payante (et chère!), il n'y a pas de temps à perdre pour parvenir à ses fins. Les conversations ne prennent même pas la peine de commencer avec la sempiternelle formule de politesse "Salut, ça va?" ou le fameux "comment tu t'appelles?" mais avec "ASV" pour une approche très directe signifiant "âge, sexe, ville".

Sur le Minitel, pas question de faire dans la dentelle : on est là pour draguer et bien plus si affinités. L'anonymat et la confidentialité des discussions permettent également au minitéliste de s'affranchir très rapidement de toute inhibition et de se laisser aller à tous ses fantasmes.

Les messageries érotiques ne sont pas si roses que ça, et très vite, des dérives apparaissent. Il n'est pas rare que derrière de charmantes demoiselles se cachent en réalité des personnes rémunérées, appelées hôtesses ou animatrices, pour faire durer la communication le plus longtemps possible avec les usagers masculins (rappelons que le minitéliste est facturé à la minute).

La tromperie sur l'identité sexuelle existe également et l'animatrice que l'on croit être une femme peut s'avérer être un homme. Les bénéfices engrangés par les messageries coquines sont colossaux et comme il en faut toujours plus, certaines pratiques consistent aussi à aller récupérer les clients d'une autre messagerie pour les ramener dans son propre giron. Il peut aussi arriver que les messageries soient infiltrées par des prostituées.

L'Etat proxénète ?

Du côté des mœurs, les controverses ne manquent pas non plus. Les messageries coquines inquiètent car n'étant pas protégées par un mot de passe ou par un système de contrôle parental, elles sont accessibles par tous, y compris par de jeunes enfants. D'autres se plaignent de l'apologie de la sexualité, avant et hors mariage, proférée par le Minitel alors vu comme un "opérateur étatique qui offre un canal à la prostitution", comme l'explique La plume et le rouleau. L'Etat, qui profite financièrement des bénéfices des messageries roses en vient même à être qualifié de proxénète. "Piqués au vif par ce qu’ils considèrent comme un dévoiement délictueux de leur invention, les PTT saisissent même en 1985 la Commission du Suivi Télématique (un machin technocratique bien français) pour protester contre un "détournement abusif et une atteinte aux bonnes mœurs").