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Insolite : un gîte dans une casemate de la Première guerre mondiale à Sternenberg

L'une des trois casemates de Sternenberg devient un gîte de France / © Guillaume Bertrand / France télévisions
L'une des trois casemates de Sternenberg devient un gîte de France / © Guillaume Bertrand / France télévisions

Sternenberg, petit village du Sundgau, a encore trois casemates de la Grande guerre. Longtemps délaissées, elles sont peu à peu remises en état. La plus grande vient d'être transformée en gîte. Et les autres attendent une nouvelle affectation.

Par Sabine Pfeiffer

L'entrée du nouveau gîte vous transporte à la Comté, ce pays imaginé par J.R.R. Tolkien dans son roman le Seigneur des anneaux. Une porte basse et étroite, au pied d'un monticule tout vert. Et une sente herbeuse en pente douce pour y accéder. Indéniablement, une maison de hobbit.

Mais l'intérieur s'avère un tantinet moins cosy que le domicile de Frodon Saquet. Il rappelle davantage l'origine militaire du lieu : deux lits en fer superposés et une planche rabattue en guise de table. Pourtant, à y regarder de près, rien ne manque dans ce minuscule espace. Il y a même une plaque électrique, une cafetière et des allume-feu pour le barbecue.

L'intérieur, spartiate mais très bien pensé / © Guillaume Bertrand / France télévisions
L'intérieur, spartiate mais très bien pensé / © Guillaume Bertrand / France télévisions

Inscrit sur le site des gîtes de France, le lieu est ouvert à la location à partir du 1er juin. Et deux jeunes randonneurs du secteur ont eu pour mission de le tester en avant-première. Verdict ? "Il ne faut pas être très épais pour rentrer là-dedans, mais côté insolite, le pari est réussi" estime l'un d'eux, Maxime Ruff. "Ils ont optimisé la place. Deux couchettes, une table, on a de quoi faire un feu. Ils ont vraiment pensé à tout" renchérit son acolyte, Martin Vonflie.

"Ils", c'est l'équipe du conseil municipal de Sternenberg, minuscule village de 154 habitants. L'idée loufoque de créer un gîte en ce lieu peu ordinaire a germé il y a deux ans. Et les conseillers ont tous mis la main à la pâte pour qu'elle devienne réalité. 

Tout à côté, une terrasse couverte pour faire un barbecue / © Guillaume Bertrand / France télévisions
Tout à côté, une terrasse couverte pour faire un barbecue / © Guillaume Bertrand / France télévisions

"D’abord il a fallu dégager toute la terre", raconte le maire, Bernard Sutter. "La casemate était presque totalement enfouie. Mais quand la tractopelle s'est placée par-dessus, nous avons pu constater que la construction était toujours bien solide." Tout à côté, ils ont aussi aménagé une terrasse en bois couverte, qui permet de manger à l'extérieur. Et installé des toilettes sèches en forêt, quelques dizaines de mètres plus loin. Sans oublier la douche, mise à disposition à la mairie.

"Les gîtes de France ont trouvé que c'était une bonne idée, donc on y croit" se réjouit Bernard Sutter. "Des gens du secteur m'ont déjà dit qu'ils ont envie de venir y dormir." Mais la municipalité espère aussi éveiller l'intérêt des touristes. Car cette casemate fait partie d'un ensemble bien plus large, en train d'être revalorisé.

Sternenberg était redevenu français dès 1914

Dans le secteur de Sternenberg, le 13 août 1914, les troupes françaises ont réussi à repousser les Allemands de quelques kilomètres vers l'Est. Et à occuper le terrain. Le village était donc redevenu français dès le début de la Première guerre mondiale, avec une présence militaire renforcée.

Depuis le toit de la casemate, la vue sur l'ancienne ligne de front / © Guillaume Bertrand / France télévisions
Depuis le toit de la casemate, la vue sur l'ancienne ligne de front / © Guillaume Bertrand / France télévisions

"La ligne de front était seulement à trois kilomètres d'ici" précise Bernard Sutter. "Les Français craignaient donc que les Allemands les refoulent à nouveau." D'où la construction d'une seconde ligne de défense : une série de casemates, qui servaient principalement de lieux d'observation. (S'agissant de constructions françaises, c'est le terme de "casemate" et non de bunker qui est utilisé.) "Ils voulaient superviser tout ce qui se passait dans les vallons" explique le maire. "Ils ont donc construit une ou deux casemates sur chaque hauteur, là où la vue était dégagée."

Depuis le toit bétonné du gîte, le paysage est superbe. Et la vue imprenable sur l'ancienne ligne de front "de Burnhaupt jusqu'à Ammertzwiller puis Balschwiller". Un grand pupitre sert de table d'orientation. Il reproduit également des photos d'époque, et des cartes postales de soldats qui ont séjourné dans le village. La grande histoire incarnée, racontée à l'échelle locale.

Un futur sentier de mémoire

Au pied de la casemate, côté route, une jolie silhouette en métal découpé attend les visiteurs. Bernard Sutter fait les présentations : "C'est un petit poilu. Le premier d'une bonne dizaine, qui sera installée tout au long d'un sentier de mémoire." Ce sentier, préparé par la communauté de communes Sud Alsace Largue, devrait être inauguré d'ici quelques mois. Il reliera huit villages, sur une vingtaine de kilomètres. Et permettra aux randonneurs de découvrir d'anciens murs de défense et une dizaine de casemates.     

Le "petit poilu", repère du futur sentier de mémoire / © Guillaume Bertrand / France télévisions
Le "petit poilu", repère du futur sentier de mémoire / © Guillaume Bertrand / France télévisions

Cette remise en valeur n'est que justice. Car depuis plus d'un siècle, ces postes d'observation militaires avaient été quelque peu négligés, ou transformés en dépotoirs. "On en voit encore certains, pleines de tôles, de pneus et de bidons, de vraies poubelles" raconte Bernard Sutter. 

Les deux autres casemates de Sternenberg

Outre son gîte, Sternenberg possède deux autres casemates. L'une se trouve directement à la sortie du village, à une dizaine de mètres des premières maisons. Enfouie sous le lierre, elle a longtemps su se faire oublier. Mais probablement la regardera-t-on d'un autre œil lorsqu'elle sera valorisée par un panneau explicatif et intégrée au futur sentier.

Une casemate très discrète à la sortie du village / © Guillaume Bertrand / France télévisions
Une casemate très discrète à la sortie du village / © Guillaume Bertrand / France télévisions

La seconde est située en plein champ, près de la station d'épuration. Le conseil municipal l'avait dégagée il y a quelques années, avec le projet, abandonné depuis, d'en faire un local technique. "Elle était remplie de terre et d'eau" se souvient Fabien Greyenbihl, conseiller municipal. "On a dû tout sortir. En la nettoyant, on a constaté que l'intérieur était encore très correct, avec sa peinture d'origine. Il y a encore les crochets pour suspendre les armes. Et certaines parties des anciens bancs en bois."

L'intérieur bien conservé de la casemate en plein champ / © Guillaume Bertrand / France télévisions
L'intérieur bien conservé de la casemate en plein champ / © Guillaume Bertrand / France télévisions

Autre intérêt de la petite bâtisse de béton : sa forme circulaire, toujours parfaitement visible. "Elle a été construite avec un coffrage de tôles Japy, la même entreprise qui fabriquait les casques des poilus" précise Bernard Sutter. "Les usines Japy se trouvaient à Beaucourt (Territoire de Belfort), pas loin d'ici. On prenait leurs tôles arrondies pour créer ces bâtiments."

Désormais, à Sternenberg, ces casemates retrouvent leur droit de cité. Et la municipalité réfléchit à leur redonner une véritable utilité, au-delà d'une simple halte sur un sentier : "On s'est dit : c'est un patrimoine modeste, certes. Mais il est vieux d'un siècle, il fait partie de notre histoire. Il faut donc en faire quelque chose."

Les casemates rondes ont été fabriquées à l'aide d'un coffrage de l'entreprise Japy / © Guillaume Bertrand / France télévisions
Les casemates rondes ont été fabriquées à l'aide d'un coffrage de l'entreprise Japy / © Guillaume Bertrand / France télévisions

Les idées ne manquent pas pour mieux intégrer ces témoins d'un passé guerrier à la vie des habitants. "Les casemates pourraient servir de cachot. Mais nous n'avons pas besoin de ça ici", sourit le maire. En revanche, pourquoi pas un usage culturel ? En faire… une mini-bibliothèque ? "On pourrait s'y installer pour lire tranquillement. Et avec ça, nos casemates seraient intégrées au village, et bien entretenues." Affaire à suivre.