Loi sur les langues régionales : voici les attentes des défenseurs de l'alsacien

Une proposition de loi sur la protection patrimoniale des langues régionales et leur promotion sera examinée en deuxième lecture à l'Assemblée nationale, le 8 avril. Des défenseurs de l'alsacien nous disent ce qu'ils en pensent.

Une plaque de nom de rue traduite en alsacien à Kientzheim.
Une plaque de nom de rue traduite en alsacien à Kientzheim. © Thierry Gachon/MaxPPP

Cela fait longtemps que les régions se battent pour défendre leurs langues régionales. La proposition de loi relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion sera examinée en deuxième lecture le 8 avril à l'Assemblée nationale. Présentée par le député breton Paul Molac, elle définit trois domaines dans lesquels "des mesures de protection et de promotion des langues régionales peuvent être apportées" : le patrimoine, l’enseignement, les services publics.

Justin Vogel, président de l'OLCA, Office pour la langue et culture d’Alsace, se réjouit que la question de la réintroduction des langues régionales dans l'éducation soit remise sur la table. "On se bat depuis de longues années pour cela. C'est difficile dans cette France où l’on vente pourtant, et à juste titre, les richesses de la mixité et de la diversité et où, en même temps, on fait tout pour éradiquer les particularismes régionaux, pour finalement ne les tolérer que lorsqu'ils sont passés au rang de folklore." Selon lui, au dernier recensement, près de 600.000 personnes comprennent et parlent l'alsacien, sur une population totale de 1,89 million d'habitants.

L'alsacien n'est plus ringard, mais une plus-value

"Clairement on a tous beaucoup d’espoir" reconnaît-il. "Pour une fois, on sent que les élus se mobilisent un peu plus que par le passé, même si au niveau de Monsieur Blanquer, ministre de l'Education nationale, on sent des réticences...Si on veut un chant national harmonieux, il faut des voix bretonnes, basques, corses ou encore alsaciennes," estime Justin Vogel, "Il faut réintroduire notre langue alsacienne dans l'enseignement et pas seulement l’allemand. Si on ne passe pas par l’alsacien, c’est comme construire sur du sable : les bases de l'édifice ne seront pas solides."

Le président de l'Olca, qui est aussi un élu politique (maire de Truchtersheim et conseiller régional), a noté un changement depuis quelques années : "Ces derniers temps, les gens se rendent compte que la perte des langues régionales serait très grave. Dans les deux dernières années, plus de 470 entreprises ont signé une convention avec l'Olca. On leur fait des traductions de publicités, parce qu'ils veulent réintroduire la langue régionale dans leur communication commerciale." Selon ses observations, "l’alsacien n’est plus ressenti comme ringard et c’est peut-être ce qui pourrait sauver et donner un air de modernité à cette langue régionale." La nouvelle équipe municipale de l'Eurométropole vient également de solliciter l'Office pour les langues et la culture, afin d'introduire l'alsacien dans la signalétique des bâtiments administratifs. 

Une proposition de loi à deux niveaux de lecture 

Pour Pascale Erhart, directrice du département de dialectologie alsacienne et mosellane à l'Université de Strasbourg, il faut raisonner à deux niveaux, concernant cette proposition de loi : celui de l'Etat et celui de la région. "On peut bien sûr s'interroger sur le terme de "patrimonial" dans l'intitulé de cette proposition de loi" avertit la linguiste. "C'est une vieille habitude de reléguer les langues régionales aux traditions et pas à quelque chose de vivant...la langue des grands-parents, l'histoire etcOui cela appartient au patrimoine de la France, mais ce n'est pas ce regard-là qui va encourager les gens à parler l'alsacien."

Mais une telle loi serait tout de même "un sacré pas en avant" estime-t-elle. Elle permettrait d’inscrire les langues régionales dans l'enseignement dispensé par l'Education nationale. Encore faut-il savoir ce que signifie "langues régionales". Et c'est là que la confusion existe entre langue allemande et dialectes alsaciens : francique, bas-alémanique, haut-alémanique. 

Commencer par définir ce que sont les langues régionales en Alsace

"Aucun texte de cadrage ne contient le terme "alsacien" pour désigner la langue régionale" regrette Pascale Erhart. "Cela entretient la confusion entre alsacien et allemand. On parle seulement de l’allemand dans ses formes standard et variantes dialectales, quid de l'alsacien là-dedans?". Chacun peut donc comprendre un peu ce qu'il veut, ce qui crée un décalage permanent dans la communication. "D'ailleurs," précise la spécialiste "il existe déjà de nombreuses dispositions en Alsace concernant l'enseignement de l'Allemand."

Le Conseil culturel d'Alsace le stipule également dans son avis sur la loi Molac. "Un certain nombre des avancées relatives à l’enseignement contenues dans la future loi existe déjà grâce aux dispositifs prévus par la Convention opérationnelle portant sur la politique régionale plurilingue dans le système éducatif en Alsace (2018-2022) : la quasi-totalité (98%) des élèves de l'école primaire bénéficie d’ores et déjà d'un enseignement d'allemand au titre de la langue régionale. En donnant dorénavant un cadre légal, dans le Code de l’Éducation, à des dispositifs aussi importants que l’enseignement immersif, pour ne citer que cet exemple, la loi permettra nécessairement de renforcer ces derniers."

Mais là aussi, le Conseil culturel d'Alsace prévient par la voix de son président, Christian Hahn : "Nous remarquons aussi que dans le cas alsacien, cette loi ne règlera pas le problème lié à l’ambiguïté de la définition de la « langue régionale », unique en France, qui conduit à un décalage entre le bilinguisme scolaire français-allemand et le bilinguisme sociétal français-alsacien."

Quant au collectif "Pour Que Vivent Nos Langues" regroupant des écoles associatives d'enseignement bilingue français-allemand, dont Eltern Alsace, il se félicite dans un communiqué de "la mobilisation sans précédent des députés afin de rétablir à l’identique l’article relatif au forfait scolaire en faveur des écoles associatives dispensant un enseignement en langue régionale, pourtant supprimé lors de l’examen en commission. Cet article répond à une attente très forte, maintes fois relayée par notre collectif, permettant de sécuriser le financement des écoles associatives assurant un enseignement par immersion en langue régionale (Diwan, Seaska, Calandreta, Bressola, ABCM Zweisprachigkeit). Le collectif aimerait que "le 8 avril constitue un jour historique où, pour la première fois dans l’histoire de notre Vè République, une loi sur les langues régionales puisse être définitivement adoptée."

Alors oui, pour tous apparemment cette loi irait dans le bon sens, au niveau national, mais ils se posent aussi des questions : que veulent vraiment les élus locaux, les décideurs, le rectorat, l'Education nationale ? Il faudrait se donner les moyens d’assurer l’enseignement de la part dialectale, certains le font dans les écoles maternelles et primaires, mais c'est au bon vouloir des uns et des autres. Quels moyens se donne-t-on pour former les enseignants ?

Si cette loi est votée, ce sera une vraie reconnaissance de la place des langues et cultures régionales, mais de l'avis de tous les défenseurs des parlers alsaciens, il faut que les élus locaux se mobilisent pour instaurer l’alsacien au côté de l’allemand, sinon il passera à la trappe. "C'est au niveau régional qu’une volonté politique doit émerger pour défendre et promouvoir les deux dimensions de la langue régionale : l’allemand ET l’alsacien." conclut le Conseil culturel d'Alsace.

La question de la place des langues régionales n'est certes pas simple. En Alsace, l'apprentissage de l'allemand est un atout pour aller travailler en Allemagne voisine, autrefois (au sortir de la guerre) on interdisait l'alsacien dans certaines cours de récréation,  aujourd'hui on dit "Elsäsisch esch Bombisch" (L'alsacien, c'est super avec une notion de "sexy"), les données et vécus sont multiples.

La directrice du département de dialectologie alsacienne et mosellane résume l'enjeu : "une seule chose est sûre, pour parler une langue, il faut des interlocuteurs. Sinon, on ne la parle pas. Le défi actuel des langues régionales est politique. Au plan national et local"

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