Forêt de Mercy, manifestation interdite, les associations écologistes persistent, où quand deux visions s'affrontent

La manifestation "Sauvons la forêt de Mercy" prévue le 24 juin 2023 a été interdite par le maire de Jury en Moselle. Le collectif d'associations écologistes persiste malgré tout. Dans un contexte dans lequel l'urgence climatique est omniprésente, deux visions de l'écologie semblent irréconciliables. Analyse sur les logiques qui expliquent cette situation avec Samuel Nowakowski, enseignant en Humanités à l'Université de Lorraine.

En ces temps de bouleversements climatiques, il est troublant de voir deux visions de l'écologie s'affronter alors même que chacun des protagonistes invoque l'urgence de la transition. Ce qui est encore plus troublant, c'est que l'un des acteurs interdise à l'autre de manifester. 

L'Usine d'Électricité de Metz et les mairies des communes de Jury et d'Ars-Laquenexy en Moselle souhaitent installer un parc photovoltaïque dans une ancienne forêt militaire, aujourd'hui en libre évolution. Un collectif d'associations, sous l'appellation "Sauvons la forêt de Mercy", s'oppose à cette installation au motif que cela détruirait une partie de la forêt et la biodiversité qu'elle abrite. Le maire de Jury vient d'interdire la manifestation citoyenne prévue le 24 juin. Les associations ne l'entendent pas de cette oreille et comptent bien manifester quand même. Un référé est en cours auprès du tribunal.

Notre-Dames-des-Landes, Saint-Soline, Bure, ZAD qui s'enkystent partout sur le territoire, les actions des militants pour l'environnement se multiplient. Dans le même temps, les pouvoirs publics tentent d'empêcher certaines de ces actions. La dissolution récente par le gouvernement du collectif écologiste "Les Soulèvements de la Terre", a contribué à tendre encore un peu plus les relations entre le politique et les militants écologistes. Pourquoi le dialogue entre les associations écologistes et la sphère politique est-il rompu ? Quels sont les risques ?

Deux logiques opposées

Nous avons posé la question à Samuel Nowakowski, enseignant en Humanités à l'Université de Lorraine et coauteur de "Demain est-il ailleurs ? Odyssée urbaine autour de la transition numérique". Pour lui, le phénomène à l'œuvre dans cette affaire, d'interdiction de manifester, est le même que celui de la mobilisation contre le projet de tunnel entre Lyon et Turin, qui a conduit à la dissolution du collectif "Les Soulèvements de la Terre". À chaque fois, deux visions s'opposent : "une écologie à court terme qui vise à maintenir le système en l'état, et une réflexion qui vise à plus long terme à changer le système, avec comme préalable de, d'abord, préserver le vivant."

On retrouve ce modèle dans plusieurs domaines en lien avec la réflexion sur le changement climatique et les solutions à mettre en œuvre. Samuel Nowakowski évoque l'exemple des voitures électriques, dont les principaux acteurs sont les industriels de l'énergie fossile. "On ne s'attaque pas au problème de fond qui est celui des mobilités. C'est une forme de greenwashing. On ne va rien changer au système. On effectue des changements mineurs, mais le modèle reste le même."

Les indicateurs de performance

François Grosdidier, président de la Métropole de Metz, a indiqué que le projet de parc photovoltaïque sur la forêt de Mercy répondait aux exigences de l'État en matière de développement des énergies renouvelables sur le territoire. Pour Emmanuel Nowakowski, c'est sans doute l'un des points importants du problème. "Nous sommes entrés dans un monde de l'évaluation où l'indicateur devient l'objectif, alors qu'il devrait être un outil parmi d'autres pour la gestion et la réflexion. Les politiques doivent répondre à des indicateurs de performance, tels que la décarbonation. Si un indicateur devient le but de toute action, cela perd tout son sens. C'est la maladie du monde actuel, où l'on ne réfléchit pas à la mesure des problèmes à résoudre, mais seulement à la satisfaction des indicateurs."

Le risque de la radicalisation

L'absence de débats et de négociations pousse davantage les militants les plus revendicatifs à trouver de nouvelles formes de mobilisation. Pour le scientifique, c'est une évidence. "La convention citoyenne sur le climat a suscité un réel espoir quant à la prise en compte de l'urgence climatique et environnementale dans son ensemble, incluant le respect et la préservation de la biodiversité. Cet espoir a été anéanti par l'inaction qui a suivi cette vaste consultation. C'est une occasion manquée et un tournant majeur dans la relation entre les associations et le politique. Nous avons perdu la possibilité de discuter de tous ces sujets." Face à ce sentiment d'impuissance et au constat que le dialogue ne peut plus fonctionner, le risque est élevé. "Qualifier les militants écologistes "d'écoterroristes" relève d'une forme de violence verbale. Les violences verbales ou l'interdiction de s'exprimer par le biais d'une manifestation risquent de conduire à une escalade sans issue. Tous les outils, qui peuvent être mis sur la table pour envisager une autre manière d'habiter le monde, de se déplacer et de consommer font défaut."

L'une de nos équipes avait réalisé un reportage lors de la manifestation contre le projet de parc photovoltaïque sur la forêt de Mercy le 3 avril 2023. 

La spécialité de Samuel Nowakowski à l'université de Lorraine est de réfléchir aux humanités, notamment aux humanités numériques. "Ce qui est intéressant du point de vue des humanités, c'est que l'on n'aborde pas la question uniquement dans le cadre d'une discipline. L'idée est d'embrasser les questions à une échelle permettant d'avoir une vision globale. Il est nécessaire de prendre du recul et d'adopter une approche critique. Il s'agit de ne pas s'enfermer dans sa propre spécialité."