Le tram entre Strasbourg et Kehl renaît de ses cendres ce week-end. Une renaissance oui, car vous l'ignorez peut-être, il y a 140 ans, la ligne 1 reliait, déjà, les deux villes de part et d'autre du Rhin. C'est cette histoire que l'on vous raconte aujourd'hui. Une petite histoire symbole de la Grande.
Belle et chaotique.

1878 - 1894 : à cheval et à vapeur

Tout commence pour nous le 5 avril 1877
Les autorités impériales allemandes souhaitent équiper Strasbourg d'un réseau de transport moderne.

Après avoir vaincu les dernières réticences surtout celles des taxis de l'époque (entrepreneurs de fiacres et d'omnibus) qui voient arriver cette concurrence du mauvais oeil, est créée la  « Strassburger Pferdereisenbahngeselshafft » comprenez la « Compagnie Strasbourgeoise de Chemin de Fer Hippomobile ».
Ancêtre de la CTS.

Tram-frontalier


La construction de la première ligne, la mythique ligne 1 : Hoenheim-Pont du Rhin est confiée à une société suisse, la S.L.M. « Shweizerische Lokomotiv und Maschinenfabrik » de Winterthur qui fournit également les premières locomotives à vapeur.
Les voitures, elles, sont commandées à la Société Industrielle de Neuhausen.
Economie transfrontalière déjà.

Le chantier débute Route du Rhin, le 26 mars 1878, et les locomotives sont testées dès le 1er juillet entre la station « Faubourg de Pierre » et la Rue de la Mésange.

L’ouverture complète de la ligne est effectuée le 20 juillet.


Le tram à vapeur : chaud devant


Un trajet avec escales ... et mouches


Nous voici donc sur notre première ligne de tram.
Mais attention, pour atteindre le Pont du Rhin, le voyage peut être long, très long, pénible et malodorant.
On vous explique.

Au départ, le tram fonctionne à vapeur et à cheval.
Les locomotives à vapeur, véritables usines à gaz, sont interdites en ville ( imaginez les dégâts d'une explosion place Kléber ) et remplacées par des trams tirés par des chevaux.
Les trams hippomobiles.

Hip Hip Hip Hipo !

Hip Hip Hip Hipo



À l'extérieur des fortifications, des locomotives à vapeur chauffées au coke, prennent la relève.

Le changement de traction s'effectue place de Pierre pour Hœnheim, place Blanche pour Wolfisheim, avenue de la Marseillaise pour la Robertsau et place d'Austerlitz pour Neuhof et le pont du Rhin.

Résultat  : pour faire le trajet Hoenheim - Pont du Rhin , hé bien on change trois fois de "moteur".

A cheval et à vapeur

Tout le monde descend .... et marche


Et vous n'êtes pas au bout de vos peines.
Une fois au pont du Rhin, pour atteindre Kehl ... tout le monde descend.



En effet, les ponts de bateaux construits sur le Rhin sont trop fragiles pour supporter le poids du tram.
Ils n'ont pas été conçus pour.
Du coup, on traverse le pont à pied pour reprendre ( si besoin ) le tram à Kehl.
Pratique.

Ci dessous, derrière les piscines aménagées sur les rives du Rhin, côté Strasbourg, le pont de Kehl.
Effectivement pas très engageant.


On résume :

1878 : Hoeheim - Kehl = vapeur + cheval + vapeur + les pieds 


En 1879, la ligne tram comptabilise près de 10kms et quelques 1 869 596 voyageurs.
Des voyageurs patients et courageux.



1894-1918 : on passe à la vitesse supérieure

A partir de 1894, les choses évoluent sensiblement et notre voyage s'améliore.

La Fée Electricité


1894 c'est l'illumination.
Le tram est enfin électrifié. 
Le marché pour l'électrification du tramway hippomobile est remporté par la AEG en date le 14 décembre. 

Dans un premier temps, il est prévu de convertir trois sections de ligne à la traction électrique tout en maintenant la voie normale.

Plus vite que l'éclair ... ou presque


Super-héros des temps anciens, les contrôleurs sont rebaptisés les Wattman ( les hommes du Watt, mesure de la puissance électrique )

Les voilà désormais responsables de la dispensation de la puissance électrique dans le moteur, au moyen d'un volant qui ne sert évidemment pas à diriger le véhicule, puisque celui-ci est guidé par ses rails.

Wattman, héros des temps modernes


Et pour beaucoup c'est Noël avant l'heure.

La fée électricité


Un pont, un vrai, un dur


Dès 1896, les grands travaux commencent sur le Rhin.
Le pont flottant est remplacé par un pont fixe, ancêtre de l'actuel pont de l'Europe.
 

Le pont en fer

En 1897, on inaugure donc la section de ligne Pont du Rhin-Kehl, et le 22 janvier 1899, la section Gare Centrale-Place de Pierre est ouverte au public.
 

Cette fois ça y est le tram relie DIRECTEMENT Strasbourg à Kehl où le tram est également électrifié.
 

Cette fois ça y est

 

1918-1942 : pont de rupture

Cette ligne 1 entre Strasbourg et Kehl résume à elle seule les aléas de l'hisoire et des relations entre la France et l'Allemagne.
A savoir qu'elles n'ont pas été en ligne droite, loin s'en faut, mais plutôt faites de ruptures.

Plus de tram ...

La première guerre mondiale vient mettre un terme à notre ligne Strasbourg-Kehl.
Brutalement en 1918.

Un pont sous haute surveillance


Suite à la défaite allemande, l'Alsace est "rendue" à la France et le Rhin marque de nouveau la frontière franco-allemande.

Un pont fantôme.


Consigne est donnée par les autorités françaises de ne plus laisser circuler le tram entre les deux pays.
Le tram s'arrête donc à la frontière pile poil.
Au milieu du pont.

Et pas forcément pour les raisons auxquelles on pense.

Des frontières bien gardées WW1

Les actions détenues par l'AEG sont placées sous séquestre et la compagnie devient de fait une régie, renommée en Compagnie des tramways strasbourgeois (CTS).  

Nous y voilà.

... mais les achats vont bon train


Pour l'anecdote, la fin du tram ne constitue pas pour autant la fin des relations entre Strasbourg et Kehl.
Bien au contraire.

L'Allemagne d'après-guerre est exsangue à tous les points de vue.
Son économie aussi.
Dans les années 20, la crise s'installe et en 1923 les prix y sont au plus bas.
Une opportunité pour les voisins strasbourgeois qui jouissent, eux, de meilleures conditions.

C'est donc durant cette période, que les Strasbourgeois vont faire leurs courses à Kehl pour profiter des bons prix.

Ils prennent le tram jusqu'au pont du Rhin et ... ils marchent.
Comme au bon vieux temps.




Devant cette concurrence imbattable, les commerçants strasbourgeois organisent la fronde.
Et les contrôles douaniers sur le pont deviennent redoutables.

Pas de quoi rétablir la liaison de si tôt.
L'économie prime sur le liens de voisinage.



1942 : l'épisode oublié

1918 signe donc la mort de la liaison Strasbourg -Kehl ... jusqu'à aujourd'hui.
Enfin ça c'est ce que l'on a longtemps cru.

Car, pendant la seconde guerre mondiale, le tram entre Strasbourg et Kehl refait parler de lui.


Une ville en état de siège


Globalement, le 2 septembre 1939, l'exploitation du service des voyageurs est suspendue avec l'évacuation des habitants de la ville.
En 1940, les Allemands sont de retour à Strasbourg, ils réparent les ponts détruits par le génie français.
Et en mai, construisent un pont en bois au Bassin Vauban.

L'exploitation de la ligne 1 vers le pont du Rhin reprend le 15 août 1941.

En raison de la pénurie d'essence et de pneus, le tramway devient le seul réseau urbain disponible : il assure un trafic intense et transporte 73 millions de passagers en 1943.

24 mai 1942 : une parenthèse inédite


Le 24 mai 1942, le pont routier est réparé.
La ligne est prolongée jusqu'à la gare de Kehl.

Une extension jusqu'à la mairie de Kehl est également envisagée avec boucle de retournement devant la maison communale. Elle ne pourra être réalisée à cause de la guerre.

Elle préfigure en tous cas la seconde phase de l’extension de la ligne D vers Kehl.
Incroyable.

Pont de Kehl en 1940



Nos confrères des DNA ont mené l’enquête.

Ils ont recueilli à ce propos des témoignages intéressants comme celui de Roger Paulus 84 ans et natif du port du Rhin. « Pendant la guerre, le dimanche après la messe, on prenait le tram pour aller à Kehl,  On se mettait à l'arrière et on essayait de ne pas payer. Un jour, pour éviter un contrôle, j'ai voulu sauter et je me suis cassé a figure »

Ou cet ouvrage paru en 1996 de Zimmermann et Geiss qui mentionne « L'exploitation de la ligne 1 vers le pont du Rhin fut remise en circulation le 15 août 1941, au départ de la Tuilerie, après la réparation progressive de la centrale du Port du Rhin. La ligne sera à nouveau prolongée le 24 mai 1942 jusqu'à la gare de Kehl. »

Une phrase ajoute :

Pendant l'occupation allemande, et devant la pénurie de carburants, la ligne F du trolleybus reliait la place de Kehl avec Kehl (mairie) 




Le 23 novembre 1944, l’armée allemande se replie de l’autre côté de la frontière.
En partant, elle fait sauter les ponts sur le Rhin.


Cette fois, la liaison Strasbourg-Kehl est bel et bien enterrée.

L'épisode oublié : 1942

 

1946 : place au bus

 

Plus de tram donc mais un bus.
Dès 1945, les ponts sont reconstruits.

Et en 1946, le 4 novembre exactement le bus F relie à nouveau les deux villes et enjambe le Rhin.

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Le bus pour Kehl



La ligne est immortalisée en 1969 par Fernand Raynaud dans le film «  L’Auvergnat et l’Autobus ».

L'auvergnat et l'autobus
Film de 1969 de Guy Lefranc - Ina - France 3 Alsace


This is the End


Après des années de bons et loyaux services, transbahutant sacs DM et des travailleurs transfrontaliers, la ligne 21 (rebaptisée en 1960) vit sa dernière semaine.

Longue de 4kms, elle reliait Strasbourg à la mairie de Kehl, pour un trajet de 18 mn avec 8 arrêts. Et transportait en moyenne 3500 voyageurs en semaine et jusqu’à 5000 le samedi.

Avec le retour du tram ce week-end reliant nos deux pays, c’est un beau printemps que nous vivons là.
Une (ré)ouverture vers l’Allemagne, hautement symbolique.
Signe que nous vivons en temps de paix.


Et d'ailleurs certains ne s'y trompent pas.


 

Strasbourg - Kehl : les liens de l'histoire

 

Ce premier tram ne peut être raconté, pour finir, sans parler de l'histoire des deux villes qu'il relie.
Strasbourg et Kehl.

Des villes et des populations :  allemandes ou françaises, ballotées au gré des soubressauts de l'histoire et des frontières.

Sabine Pfeiffer et Arnaud Rapp nous expliquent un de ses plus douloureux épisodes.
De 1945 à avril 1953 :  Kehl est occupée par la France. 

Histoire de Kehl et Strasbourg