1940, la bataille de France au jour le jour : 19 mai, le front se déplace sur l'Escaut, Arras bombardée, Cambrai tombe

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Écrit par Gonzague Vandamme

EPISODE 11 - C'était il y a 80 ans. Dans le Nord, l'armée française en déroute se retranchait derrière l'Escaut tandis que les Allemands bombardaient Arras et s'emparaient de Cambrai.

Marc Bloch et l’Etat-major de l’Armée du nord quittent Douai, "filant à travers le pays noir, parmi les crassiers, dont beaucoup, cocassement effondrés sous les bombes, commençaient déjà à perdre la netteté de leurs lignes d’épuré, je rejoignis, à Lens, notre quatrième et dernière école". Marc Bloch n’est pas tendre avec son refuge lensois : "La laideur du paysage, l’envahissante saleté des poussières de charbon, tout en ces tristes lieux, semblaient s’accorder à notre angoisse grandissante. L’affreux PC, vraiment, que ce groupe scolaire de Lens et bien digne d’une défaite !".

Les soldats français, eux, n’ont pas de vision d’ensemble des combats. Ils se doutent que les choses tournent mal pour les alliés en se repositionnant sans cesse au milieu du flot de réfugiés. C’est ce qu’à vécu Jérémy Brunet, soldat originaire de Buysscheure (Nord), près de Cassel.
 

On ne savait pas au juste où on était. Les Allemands allaient trop vite, ils étaient motorisés eux. Les soldats français devaient faire une étape à pied pour aller au combat.

Jérémy Brunet, soldat français.


Basé dans l’est, près de la Ligne Maginot, il a lui aussi connu les reculs successifs de son unité. "C’était pour ainsi dire débandade en 40. Il y avait même des soldats belges qui étaient repliés de chez eux. Ils avaient réussi à passer et ils étaient mélangés avec nous pour reculer toujours. Et les civils sur les routes qui se sauvaient de chez eux. Les Allemands pendant ce temps, ils avançaient tout le temps", se souvient-il.
 


"On ne savait pas au juste où on était. Les Allemands allaient trop vite, ils étaient motorisés eux. Les soldats français devaient faire une étape à pied pour aller au combat. Les Allemands descendaient des autobus pour aller au combat. Ils étaient habillés plus légèrement que nous et ils n’étaient pas à pied".
 

Mai 1940 : le vétéran nordiste Jérémy Brunet se souvient de la retraite de Belgique des Alliés

 

L'Escaut, nouvelle ligne de front


L’Etat-major français espère utiliser l’Escaut comme nouvelle barrière anti-char et y arrêter les Allemands. Il renforce les rives du fleuve grâce aux unités qui reviennent de Belgique.
 


La première division d’infanterie motorisée (DIM) est appelée la division du Nord car elle rassemble des régiments du département (le 43e de Lille, le 110e de Dunkerque, le 1er de Cambrai et les 15e et 215e de Douai). Ces hommes se sont battus en Belgique, à Namur et Gembloux.

A peine 5 jours plus tard, ils reçoivent comme mission d’empêcher les Allemands de passer l’Escaut entre Bruay sur l’Escaut et Saint-Amand-les-Eaux, aux côtés des soldats locaux du 54e régiment d’infanterie de forteresse qui occupent les blockhaus le long du fleuve.
 

 


Ils ont à peine deux jours pour s’installer avant l’arrivée des Allemands.


A Fresnes-sur-Escaut, vers 17 heures, le Génie fait sauter le pont du Sarteau, devant la tourelle où veille le soldat Jules Beaulieux.
 


Normalement ce type de tourelle est occupée par deux soldats mais son camarade a été blessé lors d’un bombardement alors qu’il était parti au ravitaillement.

Je suis seul à la tourelle, pas un camarade. J’ai peur. Il faut que je reste. Je me demande ce que je vais faire avec une simple mitrailleuse contre des chars blindés.

Jules Beaulieux, soldat français.


Jules Beaulieux écrit une dernière lettre à sa famille : "Le pont du Sartreau va sauter. Je suis seul à la tourelle, pas un camarade. J’ai peur. Il faut que je reste. Je me demande ce que je vais faire avec une simple mitrailleuse contre des chars blindés. Adieu maman, papa, Jeannette et mes sœurs et mes frères. Au revoir petite sœur. Il y a des gens qui veulent passer, mais il est trop tard. Pense à moi, petite sœur. Pourvu que vous soyez heureux après. Au revoir maman".

Arras bombardée


En ce dimanche après-midi, les sirènes n’ont pas eu le temps de retentir... Arras est bombardée.
 

A partir de 15 heures, 18 bombardiers Dornier lâchent leurs bombes sur le centre-ville.


La rue Héronval est durement touchée ainsi que le quartier de la gare. Deux trains bondés de civils sont détruits. Ce raid fait 217 victimes.
 

 

Les Français tentent un raid aérien depuis Berck


Dans l’Avesnois les combats font toujours rage autour du Quesnoy et de la forêt de Mormal. Pour aider les troupes au sol, l’Etat-major français lance un raid aérien depuis l’aérodrome de Berck. C’est là qu’une escadrille de l’aéronavale est implantée avec ses bombardiers Loire-Nieuport flambants neufs et 96 hommes.
 


Le Loire-Nieuport LN 411 est l’équivalent du Stuka, un bombardier léger, capable d’attaquer en piqué en larguant jusqu’à 500 kg de bombes. Construit à partir de 1938, la France ne possédait qu’environ 80 appareils de ce type alors qu’en mai 1940 l’Allemagne a 316 Stukas opérationnels.
 


A 18h15, 20 appareils décollent en direction de Berlaimont, au sud de Maubeuge.
 


Ils volent à très faible altitude pour ne pas être repérés par l’aviation ennemie sans escorte d’avions de chasse en protection. A 19h30 les avions bombardent la zone du pont de Berlaimont où sont concentrés des Panzers.

Au sol on a compris, silencieusement on compte les avions qui se posent… Le cœur serré, on espère que les autres n’ont été que retardés, qu’ils se sont égarés, qu’ils vont bientôt arriver.

Baudouin d'Edesse, officier français de la base aérienne de Berck.


Les canons anti-aériens allemands abattent 10 appareils français soit au-dessus de Berlaimont pendant l’attaque, soit pendant le retour. 3 pilotes seront tués et 6 faits prisonniers. Tous les appareils sont endommagés.  Vers 20h30, Baudouin d'Edesse, un officier de la base de Berck, voit les survivants du raid revenir, "troués comme de vulgaires passoires, crachant de l’huile, suintant l’essence, moteurs fumants, ailerons déchiquetés… Au sol on a compris, silencieusement on compte ceux qui se posent… Le cœur serré, on espère que les autres n’ont été que retardés, qu’ils se sont égarés, qu’ils vont bientôt arriver. Vingt sont partis seuls dix sont de retour plus tard." (cité par l'historien Dominique Lormier dans La bataille de Dunkerque).

Les appareils rescapés seront réparés et l’escadrille se repliera vers l’aéroport de Marck-en-Calaisis le 21 mai.

 

Cambrai prise par les Allemands


Dans l’Aisne, après Montcornet la veille, le colonel Charles de Gaulle lance ses chars vers Crécy-sur-Serre. L’attaque débute à 9 heures et à 11 heures des chars français pénètrent dans le village. Mais l’intervention des Stukas met fin à l’offensive. Dans ce secteur, le front est stabilisé.

 


En revanche plus à l’ouest, Rommel et Guderian, bloqués deux jours sur ordre d’Hitler, peuvent relancer leurs divisons Panzers. A nouveau libre d’avancer, le général Rommel avance vers Cambrai qui est prise presque sans combats.
 


La ville a été abondamment bombardée depuis le 17 mai. Un raid sur le quartier de la gare avait fait près de 150 morts. Il ne reste plus que 5000 habitants et certains quartiers comme Cantimpré ont fortement souffert.
 


Guderian, lui, a pour mission de foncer jusqu’à la Manche pour couper en deux le dispositif allié et isoler au nord de la Somme 1,1 million de soldats français, belges et britanniques. Sa division blindée est la pointe du "coup de faux", la stratégie mise au point par von Manstein pour détruire les principales armées alliées dans le nord de la France.
 


Guderian traverse en cette journée les principaux champs de bataille de la Somme de 14/18, là où des centaines de milliers de soldats avaient perdu la vie. Cette fois, rien de comparable, même si de furieux combats ont lieu, comme à Ham.
 


 A Albert dans la Somme,  la 2e division de Panzers se retrouve face à une concentration d’artillerie britannique.
 


Les canons anglais ne tireront pas un seul obus car ils n’en ont pas. Ils étaient déployés là pour un exercice et n’avaient que des munitions d’entraînement sans aucune efficacité, selon l'historien allemand Karl-Heinz Frieser. Rien n’arrête l’élan des blindés et la chance semble être résolument du côté des Allemands.


► La suite de notre série demain avec la journée du 20 mai 1940. Vous pouvez relire les épisodes précédents dans le récapitulatif ci-dessous :