"Depuis l'âge de 8 ans, j'ai utilisé du Couesnon" : les derniers instruments à vent du prestigieux fabricant vendus aux enchères

Près de Château-Thierry, dans l'Aisne, a eu lieu une vente aux enchères historique. L'ensemble des instruments de musique et tout le matériel de l'usine Couesnon étaient mis en vente. Le prestigieux fabricant d’instruments de musique avait été placé en liquidation judiciaire il y a quelques mois, après 196 années d’existence.

Dans la salle des ventes, les musiciens, amateurs ou professionnels, sont venus en nombre, très attachés à la marque Couesnon. Basée à Étampes-sur-Marne dans l'Aisne, l'entreprise a définitivement cessé son activité en juin 2023 après une liquidation judiciaire. Vient le moment de vendre le matériel aux enchères : instruments, machines et outils. La spécialité de Couesnon, les instruments à vent : du saxophone au cornet, en passant par toutes les sortes de cors.

L'un des plus grands facteurs d'instruments à vent

La marque Couesnon a accompagné toute la vie de musicien de Christophe, venu de Compiègne pour acheter un cornet : "moi, je suis l'exemple du client PGM Couesnon type ! Depuis l'âge de 8 ans, j'ai utilisé du Couesnon : le clairon, à l'harmonie ; le cornet, le bugle, le saxhorn alto et ensuite l'euphonium".

Dans le milieu, Couesnon est une marque mythique. Créée en 1827, l'entreprise emploie plus de 1 000 personnes au début du 20e siècle dans six usines spécialisées différentes, dont 600 personnes à Château-Thierry pour la fabrication de cuivres et de percussions. S'y ajoutent une lutherie industrielle à Mirecourt, une fabrique d'instruments à anche à Garennes et une de saxophones à Mantes. C'est de ses ateliers de Château-Thierry qu'est sorti le clairon sonné par Pierre Sellier pour ouvrir les négociations de l'armistice de 1918. Dans l'entre-deux-guerres, âge d'or de l'entreprise, celle-ci exporte ses instruments à des jazzmen américains. Entre 1880 et 1950, Couesnon était l'un des plus grands facteurs d'instruments à vent du monde.

Alors cette vente aux enchères, c'est l'occasion d'acquérir un morceau de la légende et de dire adieu à une marque qui a accompagné des générations de musiciens. "Ça n'est pas tout à fait comme un enterrement, mais on connaît bien la société Couesnon, explique Benoît, musicien amateur. Je fais de la musique : de la trompette, du saxophone. Il y a de l'affect. Et si je pouvais repartir avec un instrument, ça me ferait plaisir."

Un incendie, un dépôt de bilan et une liquidation judiciaire

Malgré les quelques notes jouées par les acheteurs potentiels, l'ambiance est lourde, notamment pour l'ancienne propriétaire. Ancienne ouvrière chez Couesnon, Ginette Planson avait racheté l'entreprise, qui avait survécu à un incendie en 1979, avec sa fille Sophia en 1999 après un premier dépôt de bilan.

L'histoire s'est terminée en juin 2023 avec la liquidation judiciaire de l'entreprise. "Ça fait 42 ans de ma vie qui partent comme ça, d'un seul coup, s'attriste Ginette Planchon. Il ne fallait pas grand-chose pour qu'on puisse continuer. Je suis très amère. Pour les musiciens, c’était une marque de qualité et maintenant la marque va être rachetée et ce sera des instruments chinois qui auront la marque Couesnon et je trouve ça lamentable. Mais c'est comme ça. Ma vie aura été une belle vie de travail ! Et voir tous ces musiciens, ça me fait plaisir. Certaines machines vont être récupérées pour des musées ou d'autres ateliers. Et ça, c'est bien parce que ça laissera des traces."

Une machine ancienne ou des outils, c'est ce qu'est venu tenter d'acheter Renaud Boussakhane, facteur et réparateur d'instruments chez Arti’vent en Haute-Saône : "c'est du matériel d'époque, des gens qui ont travaillé, des maîtres artisans, de vrais artisans qui ont travaillé dessus, avec vrai un savoir-faire. Et je me dis que, si je pouvais avoir un peu cette histoire dans mon atelier, ce serait sympa", avoue-t-il.

La pièce phare, c’est une machine de 1870 achetée d’occasion aux Etats-Unis, à Brooklyn. Ce qui prouve qu'à cette époque, l’entreprise a les moyens d’acheter et de faire venir cette machine des États-Unis.

Me Sophie Renard, commissaire-priseur de la vente

Il faut dire que le patrimoine de l'usine Couesnon est conséquent. La pièce phare de la vente : une presse à colonnes pour emboutir du métal à la technologie pourtant simple puisqu'elle fait une pièce de métal arrondie à partir d’une feuille plate. "C'est une machine qui date de 1870 et qui a été achetée d'occasion aux États-Unis, à Brooklyn, montre Me Sophie Renard, commissaire-priseur de la vente. Elle a été transportée à la maison des métalos dans le 11e arrondissement de Paris où l'usine est d'abord installée. Puis elle a été transférée ensuite à Château-Thierry. Ce qui prouve aussi que, quand elle a été reprise par Amédée Couesnon en 1883, l'entreprise était en plein essor. C'est ça qui est fascinant : c'est qu'à cette époque, l'entreprise a les moyens d'acheter et de faire venir cette machine des États-Unis. Des machines comme ça, on n'en voit plus. C'était d'abord des machines qui fonctionnaient à la vapeur. Elles ont ensuite été électrifiées. Même si les ouvriers ne s'en servaient plus, l'entreprise l'avait conservée parce qu’elle fait partie de l'histoire de la société."

Au total, près de cinq cents acheteurs de toute l'Europe, en ligne et sur place, ont participé à cette vente aux enchères. Ils auront ainsi évité qu'une partie du patrimoine industriel français qu'était PGM Couesnon ne soit dispersé chez les ferrailleurs.

Avec Lena Thobie-Gorce / FTV

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