INTERVIEW. Coronavirus : l'écrivain Franck Thilliez avait imaginé dans "Pandemia" une épidémie comme celle que l'on vit

Meurtres atroces, mutilations, enlèvements sont les maîtres-mots de l'écrivain nordiste Franck Thilliez. En 2015, dans Pandemia, il décrivait une épidémie de grippe en France qui peu à peu se propageait à l'Europe. Tout y est : patient zéro, panique, effondrement du système de santé... Glaçant.
Pour Pandemia, l'écrivain nordiste Franck Thilliez a passé beaucoup de temps auprès des chercheurs de l'Institut Pasteur de Lille (photo prise en juin 2015)
Pour Pandemia, l'écrivain nordiste Franck Thilliez a passé beaucoup de temps auprès des chercheurs de l'Institut Pasteur de Lille (photo prise en juin 2015) © FRANCOIS LO PRESTI / AFP
En 2015, Franck Thilliez publiait Pandemia, aux éditions Fleuve Noir. Le pitch ? Tout commence dans les Hauts-de-France, où plusieurs cygnes sont retrouvés morts sur une plage du Marquenterre. Dans le même temps, une épidémie de grippe, dont le foyer est Paris, paralyse peu à peu la France et se propage à toute l'Europe, suscitant la panique parmi la population.

La souche, virulente, est en fait passée de l'oiseau à l'homme et se propage très rapidement, décuplant son pouvoir nocif. On se dirige droit vers une pandémie. A l'époque, l'écrivain nordiste avait passé du temps auprès des scientifiques pour comprendre le processus, et pouvoir mieux le retranscrire. Aujourd'hui, il reconnaît chacun des phénomènes qu'il avait décrits dans son livre. Interview.
 


► Avez-vous le sentiment que la réalité dépasse la fiction ?

Clairement. C'est simple, même quand on le vit vraiment, on croit que ça reste de la fiction ! Regardez ceux qui tranquillement continuent à aller prendre le soleil dans les parcs, au mépris des consignes sanitaires. Pour certains, c'est comme si ça ne pouvait pas les atteindre. C'est exactement ce que j'avais imaginé en 2015, la chaîne de transmission se passait de la même façon. Comme le disent les autorités, ce n'est pas le virus qui circule, ce sont les populations qui le font circuler. Tout ce que j'ai écrit à l'époque était basé sur des documents officiels, des plans de prévention. La recherche du premier patient, la traque de ses contacts, la mise à l'isolement.


Il y a pas de mal de parallélismes avec le roman. Le virus que j'avais créé était lui aussi une grippe mutée. Au départ, c'est assez anodin, on prend ça à la légère - je ne blâme personne ! Or ce sont ceux-là, les virus les plus dangereux. Les chercheurs de l'Institut Pasteur de Lille me l'avaient bien expliqué lorsque je faisais mes recherches pour Pandemia.

Le pire, c'est un virus qui se diffuse facilement, dont les symptômes ne sont pas visibles tout de suite, avec une phase de contamination longue. Il n'a pas besoin de tuer beaucoup, mais de toucher un maximum de monde. A la fin, le nombre de morts est forcément très élevé. Sans compter, avec les services de réanimation engorgés, le nombre de morts d'autres maladies...

Aujourd'hui, l'Institut travaille d'arrache-pied sur le coronavirus, il existe d'ailleurs une cagnotte en ligne que j'ai relayée sur les réseaux sociaux.
 

► Si on feuillette votre livre et qu'on en extrait des citations, on a l'impression de lire le journal d'aujourd'hui !


Oui, c'est dingue. Ce qui était ressorti de mes recherches, c'était la panique et la désorganisation qu'un tel virus engendre. "Ce n’est pas l’agressivité du virus qui tue, c’est l’incertitude, couplée à la panique et la peur qu’il engendre au sein des populations." Voilà par exemple ce qu'on peut lire dans Pandemia. (Voir encadré pour d'autres citations).


Bien sûr, le système économique va le payer cher, mais si on n'avait rien fait, on pouvait estimer à 200.0000 au moins le nombre de morts en France. Il faut imaginer les conséquences sanitaires, les soignants vont être obligés de faire des choix, c'est terrible. On le voit déjà en Italie.

J'avoue que là, on est à un niveau au-delà de ce que j'avais imaginé. J'étais allé jusqu'à la fermeture des écoles. J'aurais aussi pu raconter le pillage... Mais une chose est sûre, je n'aurais jamais pensé au pillage des rouleaux de papier toilette ! (Rires)

Et aux Etats-Unis, c'est encore différent : les gens se ruent sur les armes, comme s'ils allaient pouvoir tuer le virus...
 



► Vous avez suivi les annonces d'Emmanuel Macron hier, sur le confinement, vous êtes prêt à suivre cette recommandation ?

On n'a pas le choix ! Et j'invite tout le monde à être raisonnable. Les scientifiques sont derrière ces annonces politiques, et ils savent ce qu'il faut faire. Le président de la République est obligé d'aller encore plus loin : les premières mesures n'ont pas été assez suivies. Regardez ceux qui ont fait la fête une dernière fois le soir de la fermeture des bars et des restaurants. Dans quinze jours, ils seront dans les hôpitaux. Ce sont des comportements inconscients.


"Le confinement, c'est la meilleure solution"


Je m'informe en permanence. Il y a une telle virulence, une telle rapidité de propagation qu'il n'y a pas d'autre choix que de tout fermer pour freiner le virus. Le confinement, c'est la meilleure solution. Certains disent qu'on aurait dû le prononcer il y a plusieurs semaines. Mais en fait, arrêter le virus net est inefficace. Il faut le ralentir, il faut qu'une certaine partie de la population le contracte, mais ne sature pas les services des urgences.

D'ici quinze jours, il faut s'attendre à une grosse vague de mortalité dans le pays. Avant le confinement, on était collés les uns aux autres. C'est exponentiel. Si 2.000 l'ont ce matin, il y en aura 10.000 d'un seul coup qui l'auront dans quelques jours. Malgré le confinement, il y aura encore des transmissions. Mais ça va s'atténuer. Et puis vous savez, je pense qu'on va apprendre de ça.

Peut-être que par la suite nos gouvernants accorderont plus d'importance à la santé et à la recherche. Si on n'avait pas privilégié l'économie au détriment de la santé, l'économie ne s'écroulerait finalement pas autant aujourd'hui... J'espère qu'il y aura une prise de conscience.


► Vous invitez les gens à rester chez eux ?

Absolument. Nous ne sommes pas à plaindre. Pour les personnels de santé, c'est l'enfer. Quand on voit que certains se sont rués sur les masques et les gels hydroalcooliques et que nos soignants en manquent... Quel comportement stupide. Bien sûr que j'appelle les gens à rester chez eux. Et même à lire, s'ils le peuvent ! Dans mon cas, ça ne change pas grand-chose, à part les salons annulés. Je suis toujours enfermé pour écrire !
 
Message de Franck Thilliez : restez chez vous !


► En parlant d'écriture, votre prochain livre, Il était deux fois, devait sortir chez Fleuve Noir le 7 mai...

Pour l'instant, cette date est maintenue. C'est très compliqué de décaler la sortie, il y a toute une réaction en chaîne, l'impression, les campagnes de pub. On l'a vu au cinéma avec James Bond, dans une autre mesure bien sûr. Ils ont décalé la sortie mais ça leur a coûté des millions... Et puis, en cette période, les gens ont besoin de lire ! Il était deux fois est un one-shot, une histoire de disparition en montagne. Bon, à un moment, mon personnage se réveille et constate qu'il pleut des cadavres d'oiseaux. Or, j'ai vu que c'était arrivé en Suisse... Je crois qu'il va falloir que je fasse attention à ce que j'écris, si tout se réalise !

► C'est un peu anxiogène tout ça, les gens vont sûrement avoir envie de lire des romans plus légers !

Détrompez-vous. Le livre La Peste de Camus ne s'est jamais aussi bien vendu. Et le film Contagion bat des records sur Netflix ! Les polars ont encore de beaux jours devant eux. Je vous invite d'ailleurs à découvrir L'affaire Clara Miller, d'Olivier Bal. Je viens de le finir, c'est excellent !


► Vous profitez de ce confinement dans votre maison du Pas-de-Calais pour attaquer un nouveau roman ?

Eh oui ! J'écris pour la série Alex Hugo sur France 2, pour un tournage planifié en 2021, donc tout va bien. Et je travaille sur un nouveau Sharko. Garanti 100% sans virus, c'est promis !

 
Quelques citations issues de Pandemia de Franck Thilliez qui font penser à la situation actuelle liée au coronavirus
► "Le chef de la Cellule d’Intervention Biologique d’Urgence, la CIBU"
 
► "Aujourd’hui, Amandine était en astreinte microbiologique jusque 17h00. Elle devait être joignable en permanence et capable d’intervenir au plus vite, n’importe où en France. Une espèce de GIGN du microbe, qui comportait quatre scientifiques chevronnés et mobiles parmi les douze employés de la CIBU."

► "Pour Amandine, virus inconnu signifiait deux choses : pas de parade possible du système immunitaire et surtout, pas de vaccin. Elle se rappelait le chaos créé pendant la pandémie Influenza H1N1 – la fameuse grippe Mexicaine – de 2009. Là aussi, souche inconnue, jaillie du fin fond du Mexique, qui avait en quelques semaines fait le tour de la planète. Amandine se rappelait encore les statistiques : le 21 avril 2009, une centaine de cas. Le 6 mai, 1600 cas, le 13, 5200, et ainsi de suite, jusqu’à une répartition sur toute la planète. Une menace sérieuse qui prouvait que les virus ne cessaient jamais leur évolution au sein de la nature pour continuer à déjouer les systèmes immunitaires et ainsi, à prospérer."
 
► "Comme vous le savez, contrairement au H5N1, le H1N1 se transmet beaucoup plus facilement vers l’humain. Dans notre cas, nous allons établir la façon dont il se propage, se reproduit, calculer son délai d’incubation…"
 
► "Amandine se leva et enfila son manteau.
     –     Paris ? Genre d’alerte ?
     –     Le genre qui craint. Et cette fois, ça ne concerne plus des oiseaux. On a un premier cas humain."

► "–   Notre homme s’appelle Jean-Paul Buisson, soixante-trois ans, veuf. Avant-hier samedi, il va consulter son médecin traitant, le docteur Doullens. Il présente tous les symptômes de la grippe. Doullens fait partie du réseau GROG[1][1] Ile de France, il est très impliqué dans la surveillance biologique de la grippe saisonnière. Dans son cabinet, il fait le test rapide à bandelettes sur son patient, qui ne donne rien : aucune réaction, résultat négatif.
     –     Ce n’est donc pas la souche de la grippe saisonnière qui circule en ce moment sur notre territoire.
     –     Non. Mais vu les symptômes, le médecin est quasi certain qu’il s’agit d’un virus grippal. De ce fait, il fait un prélèvement rhino-pharyngé chez son patient, remplit la fiche de renseignements que tu as entre les mains et envoie le paquet à Pasteur pour analyse…"
 
► "Plutôt oui, répliqua Johan. H1N1 de souche inconnue. On a un cas humain pour le moment. Isolé. On termine le séquençage au CNR pour savoir si la souche est identique à celle des oiseaux, et pour commencer à cerner notre virus. La course contre la montre est engagée."
 
► "Les virus peuvent fonctionner différemment chez les oiseaux et chez les hommes, intervint Johan. Il y a deux options. Prenons le cas des cygnes. Option 1 : ils contractent tous le virus en même temps sur Rügen, mais certains individus ou certaines espèces sont plus sensibles que d’autres au microbe et meurent avant. D’autres oiseaux peuvent très bien le porter et ne jamais le déclarer, jouant juste le rôle de vecteur. Le virus peut donc subsister très longtemps chez eux sans le moindre signe d’alerte.
     –     Comme chez les humains, d’ailleurs, fit remarquer Phong. Certains peuvent avoir le virus de la grippe sans même le savoir et juste le véhiculer, d’autres auront un petit rhume et d’autres encore en mourront. 
     –     Et l’option 2 ? demanda Amandine.
     –     Un seul cygne a attrapé le virus sur Rügen. Et il le transmet aux autres lors des pauses migratoires, par l’intermédiaire de ses déjections. C’est moins probable, mais pas impossible. Le virus se multiplie et se dissémine dans l’eau ou les sédiments, un autre cygne est au contact de l’eau et attrape le virus. Il meurt plus loin. Et ainsi de suite.  Rien n’empêche d’avoir un mélange des deux options. Bref, c’est compliqué, on ne connait rien de cette nouvelle souche, elle est peut-être ultra résistante en milieu naturel. Les virus grippaux mutent tellement qu’ils peuvent avoir des comportements très différents d’une souche à l’autre, et d’une espèce animale à l’autre."

► "Plan prépandémique phase 3"

► "De ce fait, sortait-il d’un laboratoire ? S’agissait-il d’une souche manipulée génétiquement, dans laquelle on aurait inséré du porc, de l’oiseau, de l’humain pour en faire une arme redoutable ? 
     –     Le seul point positif, c’est qu’il n’y a pas de nouveau cas humains pour le moment, fit Johan. Peut-être qu’il se propage mal entre les humains ? Peut-être qu’il va mourir de sa petite mort ?"
 
► "Le 2e contaminé est comptable"

► (à un moment, un journaliste se trompe : H5N1 au lieu de H1N1) "La jeune femme se trouvait devant le fait accompli : il y avait eu une fuite, et une fuite dangereuse et mensongère, puisqu’on parlait de H5N1 et non de H1N1. Elle lut le papier avec attention. Le directeur du parc du Marquenterre avait été interrogé, il n’avait pu nier la présence des scientifiques de l’Institut Pasteur qui avaient demandé la fermeture du parc. Plus loin, un dirigeant de l’INVS, questionné par le journaliste, tentait de désamorcer la situation : non, il ne s’agissait surtout pas de H5N1, des analyses étaient en cours à l’Institut Pasteur à Paris mais dans tous les cas, il n’y avait absolument aucune inquiétude à avoir. À la question « Y-a-t-il eu d’autres cas d’oiseaux recensés ? », le responsable répondait « aucun à ma connaissance ». Et pourtant, juste en-dessous, le journaliste parlait de trois autres cygnes morts retrouvés en Belgique, supposant qu’il y en avait peut-être eu ailleurs en Europe. Evidemment, il amplifiait le truc en disant que les oiseaux étaient en pleine migration et que s’ils portaient un virus, ce dernier pourrait se diffuser très rapidement sur l’ensemble de l’Europe. Cet article avait tout du scénario de film catastrophe et pouvait embraser l’imaginaire collectif."
 
► " –          Pas de bonnes nouvelles non plus de mon côté, fit Phong. Les données affluent de la Shoc Room. Des oiseaux continuent à mourir, et de plus en plus loin d’ici. Ils sont désormais du côté du bassin aquitain et des côtes landaises. Les foyers sont multiples. Des dépêches AFP tombent sur Internet. En plus du virus, des rumeurs se propagent. Je crois que cette fois, le pire est à envisager. H1N1 et la peur qu’il brasse dans son sillage sont en route, on dirait.
     –     Jacob pense qu’il n’est pas trop tard. Il espère encore que le virus se transmette plus mal que la grippe saisonnière, qu’il peine à se propager dans la population.
     –     Sacrément optimiste quand on voit ce qui se passe avec les oiseaux.
     –     C’est peut-être plus compliqué avec les humains ?"

► "On analyse, en ce moment même, le comportement du virus, sa virulence, son pouvoir de contamination. On fait un tas de calculs, de statistiques… On agit en anneaux autour des cas détectés, c’est-à-dire qu’on dresse des boucliers autour d’eux pour tenter de stopper la propagation. On avertit, on donne des médicaments…"
 
"–          On demande aux malades de rester chez eux, de porter le masque, on sensibilise tous les professionnels de santé, le personnel soignant. Dans tous les cas, et notamment à cause des oiseaux, des experts vont se mettre à travailler sur l’élaboration d’un vaccin. On ne coupera pas à la production de millions de doses et à des dépenses faramineuses dans le domaine de la santé. Un travail qui va demander plusieurs mois jusqu’à la phase de tests et la production. Le vaccin n’est pas pour tout de suite."

► "Ce sera officiel demain. L’OMS passe en phase 4 du plan d’alerte pandémie. « début de transmission interhumaine efficace en France. »
p207 : Ils vont appliquer point par point toutes les mesures préconisées. Réunions d’urgence déclenchées entre membres de l’Union Européenne… Ils renforcent des contrôles sanitaires aux frontières, se mettent à distribuer des traitements d’antiviraux et des kits de prélèvements au personnel de santé des hôpitaux parisiens, aux médecins traitants… Les entreprises de productions de masques sont dans les starting-blocks, prêtes à lancer les machines. Les recteurs d’académie, les proviseurs, les directeurs d’écoles vont recevoir des directives de l’éducation nationale, dans l’optique où un cas se déclarerait dans leur établissement. Idem pour les crèches et les différentes institutions où circulent les tous petits. Ils ont obligation de fermer en cas de soupçons. D’ailleurs, une maternelle n’ouvrira pas demain matin, il y a eu deux cas détectés aujourd’hui, les enfants d’un des premiers malades qu’on a repérés."

► "Les données que l’on commence à récolter sont catastrophiques. Le taux d’attaque secondaire de ce H1N1 semble très fort. L’un des premiers cas que nous avons enregistré, ce fameux Théo Durieux qui a été infecté à la cantine du palais, a contaminé sa femme et ses deux enfants, ceux là-mêmes qui vont impliquer la fermeture de l’école.
Phong essaya de rester calme. Il avait ce don de ne jamais s’énerver, de ne pas paniquer.
     –     Les dates ?
     –     Lui, infecté mercredi, symptômes violents samedi. Elle et les enfants n’avaient rien hier, et aujourd’hui, ils sont tous malades.
     –     Soit le mardi suivant… Le délai d’incubation est donc entre deux et trois jours. Ça veut aussi dire qu’on en est déjà en pleine vague secondaire. Autrement dit, le virus n’est pas mort de lui-même suite à l’infection volontaire des premiers cas humains. Les conditions atmosphériques, les températures ne le tuent pas. Il se répand d’homme à homme, tout seul comme un grand, comme la grippe saisonnière qui circule en ce moment même. Il est noyé dans la masse."
 
► "Rien ne peut arrêter un virus qui aurait un R0[1][2] constant proche de deux, poursuivit Phong. C’était le cas de la grippe espagnole. Il suffit d’une personne qui en contamine 2… 2, qui contaminent 4, qui contaminent 8, 16, 32, 64… Au final, plus de trente millions de morts.
     –     Notre virus n’est pas aussi dangereux.
     –     Mais il tuera quand même. Tu as beau prendre toutes les mesures, fermer les frontières, tu peux le ralentir, mais pas l’arrêter. Un virus à R0 constant peut bondir par-dessus les océans en un seul saut. Il suffit d’une fois, une seule et unique fois… Il y a les oiseaux… Si ça se met en route, si toutes les conditions sont réunies, alors, c’est la catastrophe."

► "–   La grippe n’est peut-être pas la plus destructrice, mais elle est d’une efficacité redoutable en ce qui concerne la propagation. Son délai d’incubation est très court, c’est une grande sportive. Rien qu’en France, on pourrait atteindre dix millions de malades. Parmi les personnes touchées, 99,9% passeront une mauvaise semaine au lit. Rien de grave, mais cela va entraîner un absentéisme de plusieurs millions de journées de travail, ça va se chiffrer en millions d’euros. Je ne te parle pas de la désorganisation du système de santé, de l’engorgement des hôpitaux, des perturbations importantes de la vie sociale et économique, j’en passe."
 
► "–   Ce qui est important, aussi, en termes de vies humaines, c’est que 0,1% des malades auront de graves symptômes respiratoires et mourront des complications. 0,1%, ça semble ridicule, mais quand on ramène à des millions de malades, je te laisse faire le calcul.
     Il s’immobilisa au milieu de la pièce. Ses yeux fixaient un point imaginaire.
     –     Imagine si on étend cela au monde... L’air de rien, si vraiment ça va au bout, l’auteur de cette abomination va tuer au minimum des dizaines de milliers de personnes rien qu’en France, Amandine, avant que le premier vaccin apparaisse. Je trouve que c’est un score honorable pour un seul homme, pas toi ?"
 
► "–   L’incertitude est notre pire ennemi en termes de microbes. On peut prédire la trajectoire d’un astéroïde, la durée d’une éclipse solaire, mais une pandémie est imprévisible. Et complètement invisible. Elle n’abime pas les infrastructures, les constructions, contrairement à une guerre. Elle ne s’attaque qu’à ce qui vit. Il n’y a pas de monuments de commémoration, ni de tombes alignées dans les cimetières une fois qu’elle a tout balayé.
Ses mots pesaient. Lucie se dit que si elle voulait lui ficher les jetons, c’était gagné.
     –     N’oubliez pas que les pandémies se perdent dans l’histoire, c’est ce qui les rend d’autant plus dangereuses. On se souvient tous du virus tueur de la grippe espagnole, mais qui est au courant de la pandémie asiatique de 1957, qui fit plus de trois millions de morts ? Et celle de Hong-Kong, en 1968, qui tua deux millions de personnes ? Ces pandémies laissent le paysage intact mais si on les laisse faire, elles sont capables d’anéantir une société. C’est comme balancer un insecticide dans une fourmilière. C’est ce que nous devons, tous, à tout prix éviter."

► "–   Exactement, mais ce n’est pas facile, ça peut prendre des jours, des semaines. Le virus est aussi sous la haute surveillance de l’ensemble des réseaux d’épidémiologie. Cela signifie que s’il apparaît quelque part, que si quelqu’un le contracte, on ne perdra plus de temps en analyses approfondies, on sera capable de l’identifier très vite… En arrière-plan, dans les différents pays, on se prépare à une éventuelle pandémie, on déploie les plans grippes. Déclenchements des dispositifs d’aide, livraisons de médicaments antiviraux stockés par l’OMS, mise à disposition d’équipes de chercheurs pour élaborer un vaccin… Car ce fameux vaccin va être, dans les prochaines semaines, un enjeu économique et politique très fort. Rappelez-vous 2009, le combat des industries pharmaceutiques, les millions de doses qu’il a fallu commander, les attaques du gouvernement par l’opposition… 
Amandine écrasa son index droit sur le bureau.
     –     Le virus a été répandu dans vos murs voilà pile une semaine. À l’heure où je vous parle, on sait qu’il est sur Bordeaux, Rouen, et qu’il déborde de la capitale par plusieurs banlieues. Certains oiseaux migrateurs sont proches de l’Espagne. En partant depuis les cas infectés à la cantine, on a réussi à localiser, il n’y a pas plus tard qu’une heure, un malade de neuf ans, appartenant à la troisième vague. Autrement dit, quelqu’un qui vient juste de déclarer la grippe, après avoir été infecté par son père, qui lui-même avait été infecté par un ami qui avait mangé au restaurant du Palais. Son école primaire n’ouvrira pas dans les jours à venir.
     –     Quel bordel, souffla Franck. S’ils se mettent à fermer les écoles…
            –          Dans un premier temps, ils ne fermeront que celles où des cas sont détectés. Car fermer une crèche ou une école, c’est un peu comme fermer un hôpital. Beaucoup de membres de personnel soignant sont des femmes avec des enfants en bas âge ou en âge scolaire. Si elles ne peuvent pas déposer leurs enfants à l’école, elles n’iront pas travailler. Il faut à tout prix éviter ce genre de scénario qui ressemble à une chute de dominos. Le gouvernement sait très bien que leur communication est à double tranchant. Si les gens prennent peur, c’est pire que s’ils tombent vraiment malades."

"[1][1] Groupes régionaux d’Observation de la Grippe
[1][2] Taux de reproduction de base. Nombre de cas secondaires générés en moyenne par un cas pendant toute sa phase contagieuse dans une population susceptible et en l’absence de mesure de contrôle."

Extraits de Pandemia, de Franck Thilliez, aux éditions Fleuve Noir.
 
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