Matisse et les Hauts-de-France : 7 lieux qui ont construit l'un des plus grands peintres du XXème siècle

Henri Matisse en 1952. A droite, "Fenêtre à Tahiti" (1936) / © AFP / SUCCESSION HENRI MATISSE
Henri Matisse en 1952. A droite, "Fenêtre à Tahiti" (1936) / © AFP / SUCCESSION HENRI MATISSE

A l'occasion de l'expo exceptionnelle "Devenir Matisse" au Cateau-Cambrésis, on fait un bout de chemin avec le peintre dans les Hauts-de-France. Comment ces lieux ont contribué à forger le peintre qu'il est devenu ?

Par EM

Mondialement connu, Henri Matisse est associé à la Côte d’Azur, au sud de la France, où il a vécu une grande partie de sa vie. Pourtant il est Nordiste. L'exposition qui lui est consacrée au musée du Cateau-Cambrésis à partir de ce week-end souligne d'ailleurs "l'importance primordiale qu’a eu sa région de naissance en le faisant baigner dans un univers de textiles, de formes, de couleurs qui instilleront son goût pour le décoratif. Matisse, issu d’une famille de tisserands installée depuis plus de 300 ans au Cateau-Cambrésis, y puisera son inspiration mais aussi une ligne de vie qui sans cesse le guidera."

Visite guidée de sept lieux des Hauts-de-France, du Cateau-Cambrésis à Saint-Quentin en passant par Lille, Bohain ou Lesquielles-Saint-Germain qui ont imprégné le peintre et son oeuvre. 
 

1. Au Cateau-Cambrésis,  Matisse devient un "homme du Nord"


31 décembre 1869. Rue du Chêne-Arnaut. Le Cateau-Cambrésis. Voilà la carte d'identité d'Henri Matisse. Il naît à quelques heures de 1870, dans cette ville du Nord qui comptait alors 9500 habitants. Son père, fils et petit-fils de tisserand, travaille comme vendeur dans un magasin de layette et lingerie. Sa mère est modiste.
 
Matisse est né dans la maison de gauche, démoli en 1918
Matisse est né dans la maison de gauche, démoli en 1918

Mais le couple, qui a aussi travaillé à Paris, ne va pas rester longtemps au Cateau. Il a un projet de création d'un magasin dans une ville voisine : Bohain-en-Vermandois, à une quinzaine de kilomètres. 

Henri Matisse gardera pourtant toujours un lien avec sa ville natale. D'abord parce que sa grand-mère y habitait, de même que ses oncles et cousins. Aussi parce qu'il évoquera toujours son rapport au travail, au labeur, comme un marqueur fort de son oeuvre.
 

2. A Bohain-en-Vermandois, Matisse reçoit sa première boîte de couleurs (et découvre les couleurs, les fleurs, les tissus...)


Matisse a passé son enfance à Bohain-en-Vermandois, petit village de l’Aisne. Ses parents vendent des graines, des engrais mais aussi, dans un rayon droguerie, des couleurs et pigments.

Il y vit au milieu de l’animation des foires, des couleurs des textiles produits par les tisserands locaux et la beauté de la campagne environnante. " Lorsque sa famille s'installa rue du Château, Bohain était déjà à mi-chemin de sa transformation d'un village de tisserands endormi au fin fond de l'ancienne forêt d'Arrouaise en un centre de fabrication moderne avec dix mille métiers à tisser", écrit Hilary Spurling dans le premier volume de sa vie d'Henri Matisse. 
 
Un catalogue de tissus produits à Bohain (1883)
Un catalogue de tissus produits à Bohain (1883)


Ci-dessous, un tableau inspiré par cette époque et peint en 1903 : "La devideuse picarde (La mère Massé dans son intérieur à Bohain)"
 
La devideuse picarde (La mère massé dans son intérieur à Bohain)
 

La Maison familiale d’Henri Matisse existe toujours. C'est là que le peintre a sans aucun doute puisé son goût pour les couleurs et les formes végétales. Le petit Henri a aussi la santé fragile. Il souffre d'une appendicite à récidive. Très vite, il comprend qu'il ne pourra pas reprendre le commerce de ses parents.

C'est à ce moment qu'il a la révélation pour la peinture : sa mère lui offre sa première boîte de couleurs. "A partir du moment où j'ai eu cette boîte de couleurs dans les mains, j'ai senti là que c'était ma vie. Comme une bête qui va à ce qu'elle aime, je me suis dirigé là-dedans, au désespoir bien compréhensible de mon père, qui m'avait fait faire d'autres études. C'était le grand attrait, l'espèce de Paradis retrouvé dans lequel j'étais tout à fait libre, seul, tranquille", dira plus tard Henri Matisse. Il avait alors 21 ans. 

Son père le rêvait avocat. Après des études de droit à Paris, il va découvrir son premier travail à Saint-Quentin. 
 

 


"Descendant de ces tisserands et entouré de ces tisserands, Matisse a grandi depuis l'enfance avec le bruit des navettes qui claquaient et la vue de ses voisins chargeant et manipulant des canettes colorées, penchés sur le métier comme un peintre devant son chevalet, jour après jour, à l'aube au crépuscule. Les textiles lui sont toujours restés indispensables en tant qu’artiste", écrit la biographe Hilary Spurling. 


3. A Saint-Quentin, Matisse comprend qu'il veut peindre toute sa vie


Au début de sa vie d'adulte, Matisse est clerc d'avoué chez un notaire. Mais ça ne lui plait pas. En cachette, il prend des cours à l’école Maurice-Quentin de la Tour, un peintre du XVIIIe siècle dont il admirait les pastels.

"Tous les matins de 7 à 8, avant d’aller à mes études, je me rendais à l’Ecole Quentin Latour où je travaillais sous la direction de dessinateurs de textiles. Une fois mordu par le démon de la peinture je n’ai plus voulu abandonner. J’ai demandé à mes parents – et finalement obtenu – la permission d’aller à Paris pour étudier sérieusement la peinture", raconte Matise en 1952 dans la revue Tériade. 

A Saint-Quentin, Matisse a aussi fréquenté le lycée Henri Martin de 1882 à 1887.
 
 

4. Au Musée des Beaux-Arts de Lille, Matisse comprend qu'il peut peindre à sa façon


Henri Matisse, qui se cherche une voie, un style, a été marqué par son passage dans le musée lillois et surtout par l'œuvre de Goya "Les veilles et les Jeunes" au début du XXème siècle : « Dans mes débuts, quand j’étais élève de l’école des Beaux-Arts, je croyais que je n’arriverais jamais à peindre, parce que je ne peignais pas comme les autres. Un jour, j’ai vu les Goya de Lille. Alors j’ai compris que la peinture pouvait être un langage ; j’ai pensé que je pourrais faire de la peinture »
 
Francisco de Goya
La lettre ou les jeunes, 1814-1819
Huile sur toile
191 x 122 cm
Palais des Beaux-arts de Lille / © Photo RMN
Francisco de Goya La lettre ou les jeunes, 1814-1819 Huile sur toile 191 x 122 cm Palais des Beaux-arts de Lille / © Photo RMN
 
A cette même époque, Matisse fait son premier geste de résistance aux Beaux arts en crachant sur le chapeau haut de forme de son professeur de dessin. 

En 1947, Henri Matisse a fait un exceptionnel cadeau au Palais des Beaux-Arts de Lille : 20 planches colorées sur les thèmes du cirque, des contes et des voyages, réunies dans un ouvrage appelé "Jazz".

"Matisse voit les Vieilles et les Jeunes de Goya en 1903. Ça a été tellement fort pour lui que quand il a produit cet album qui a été révolutionnaire dans le monde de l'art, il a pensé au Musée de Lille", expliquait en 2018 Patrick Deparpe, directeur du musée Matisse au Cateau-Cambrésis. Ce sont les premières œuvres de Matisse réalisées en papiers gouachés et découpés, une technique qui deviendra sa signature.
 

5. A Lesquielles Saint-Germain,  Matisse a envie d'arrêter de peindre


Lesquielles-Saint-Germain, dans l'Aisne, sur les bords de l’Oise. Matisse s'y retira en 1902-1903. Une période noire. Ses toiles ne se vendent pas. Il est malade. Il a l'impression que son style est trop "décalé". 
 
Il envisage de tout arrêter et pense à devenir coloriste dans une fabrique de tapis. Lesquielles-Saint-Germain est à 15 km de Bohain. Il s'y installe avec sa famille pour éviter la sienne : "J'ai fatigué complètement ma famille, qui est franchement bourgeoise et je n'ai plus à compter sur elle", dit-il. «  Ma femme se trouve bien ici, et moi je vois une série illimitée de tableaux à faire », écrit également Matisse à un ami.

Le tableau ci-dessous date de cette époque : "Bord de canal près de Bohain", en 1903.
 
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Finalement, Matisse reprend goût, dans sa région natale, à sa vocation de peintre. « À Lesquielles, je trouve beaucoup de choses à peindre et des modèles à prix modiques », dit-il.

"Lesquielles St Germain", par Henri Matisse en 1903
"Lesquielles St Germain", par Henri Matisse en 1903
© FRANCE 3
© FRANCE 3


Matisse retourne à Paris à l'automne 1903. Il va alors multiplier les expos, les voyages et les oeuvres. Imposant son style de plus en plus personnel au fil des années. Il ne reviendra plus dans la région. Il s'installe dans le sud. 
 

Henri Matisse - The Red Room [1908]

Henri Matisse - The Red Room [1908]


6. Matisse offre une oeuvre majeure à l'école maternelle du Cateau-Cambrésis


Après la guerre, en 1948, Matisse conçoit en gouaches découpées la maquette d'un vitrail exceptionnel. Il est destiné à la Chapelle du Rosaire, à Vence, le projet majeur de la fin de sa vie.

« Les vitraux iront du sol au plafond sur cinq mètres de hauteur… ce seront des formes de couleur pure, très brillantes ... Imaginez le soleil se déversant à travers le vitrail - il lancera des reflets colorés sur le sol et les murs blancs, tout un orchestre de couleurs. », commente-t-il à l'époque. Finalement, l'oeuvre ne correspond pas à ce qu'il veut faire à Vence. Trop grande, pas adaptée. Matisse décide d'en faire don à sa ville de naissance.  

« J’ai fait le rêve de donner de la joie aux hommes. J’ai voulu créer au Cateau une féerie de couleurs qui serait comme un esprit de la lumière. » 
 
© Office de tourisme du Cambrésis
© Office de tourisme du Cambrésis
© WHOOZART
© WHOOZART

Ce vitrail est toujours situé dans la salle de jeux de l’école Matisse, où certaines visites au public ont lieu ponctuellement.  Une photo géante du vitrail a été apposée en septembre dernier sur un des murs de l'école pour permettre à tous les visiteurs de voir ce chef d'oeuvre lors de leur visite au Cateau-Cambrésis.
 

7. Matisse offre un musée à sa ville natale, Le Cateau-Cambrésis


A partir de 1946, Matisse et des habitants du Cateau-Cambrésis, dont le maire, entretiennent une correspondance. Son objet : comment donner un écho à l'oeuvre du peintre dans sa ville natale ? Matisse est devenu un peintre reconnu mondialement. 

Un projet de musée qui lui serait consacré nait dans les têtes des Catésiens. "Est-ce que vous pourriez nous signer des reproductions ?", lui demande un jour timidement le maire qui aimerait créer un musée. Matisse va aller bien au-delà. Gravures, tapisseries, peintures, dessins... Il va offrir au Cateau-Cambrésis 82 de ses oeuvres ! Un don estimé à 15, 9 millions de francs. 

Selon Bruno Vouters, auteur du livre "Je vais renaître au Cateau", Matisse tenait à donner à sa ville natale : "il a en tête que ces braves gens viennent d’une région meurtrie, décimée, ça le remue. Je pense que ça crée chez lui une disposition particulière et favorable au don qu’il fait au musée".

« Mes concitoyens du Cateau, que j’ai quittés si vite pour aller où ma destinée m’a conduit, ont voulu honorer ma vie de travail par la création de ce musée […] Je remercie la ville du Cateau de m’avoir choisi", écrit Matisse en 1952 pour l'inauguration. "J'ai compris que tout le labeur acharné de ma vie était pour la grande famille humaine, à laquelle devait être révélée un peu de la fraîche beauté du monde par mon intermédiaire. Je n'aurai donc été qu'un médium. Et comme rendant à César ce qui appartient à César, j'ai aidé la ville du Cateau à créer ce musée. Une partie du résultat d'une vie de travail qui m'a été imposée par la destinée, et donc justement bien placée."
 
© DENIS CHARLET / AFP
© DENIS CHARLET / AFP
© FRANCOIS LO PRESTI / AFP
© FRANCOIS LO PRESTI / AFP

Matisse est décédé en 1954, sans jamais avoir vu « son » musée. Il a d'abord été installé dans la mairie avant de déménager en 1982 dans l'ancien palais Fénelon. La collection Matisse comprend désormais près de 800 oeuvres. 
A lire : Henri Matisse, "Je vais renaître au Cateau" de Bruno Vouters (Ateliers galerie éditions)
 

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