“Comme au supermarché” : L214 épingle une bergerie du Nord pour la vente illégale de moutons pendant l’Aïd

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Écrit par Leslie Larcher

L214 a de nouveau frappé. L'association de défense des animaux épingle aujourd'hui une bergerie du Nord pour avoir vendu illégalement à des particuliers des moutons durant l'Aïd el-Kébir. Ils étaient chargés dans des coffres de voitures.

Un à un, des dizaines de moutons aux pattes avant ligotées sont transportés dans des brouettes. Ils se débattent, tandis qu’ils sont chargés maladroitement dans des coffres de voitures qui appartiennent à des particuliers. Tel est le ballet incessant filmé le vendredi 8 juillet par l’association de protection des animaux L214 à la bergerie de la Société ovine Flandres Artois (SOFA), à Deûlémont (Nord).

En cette veille de l'Aïd el-Kébir, fête célébrée chaque année par les musulmans qui procèdent à l’abattage rituel, l’association a dénombré 33 moutons vendus dans la journée pour être abattus. Un chiffre très probablement en-deçà de la réalité car la caméra placée par L214 ne filmait qu’une partie du site. Les moutons étaient également disponibles à la vente depuis plusieurs jours. "C’est un peu comme un supermarché. Qui veut un mouton embarque un mouton", illustre Sébastien Arsac, cofondateur de l’association qui, ce jeudi 4 août, a rendu public les images de ces ventes jugées illégales :

Car les particuliers, s’ils peuvent venir réserver un mouton auprès d’un élevage, ne sont pas autorisés à repartir avec. Comme chaque année, un arrêté préfectoral a en effet été publié afin d’interdire, du 4 au 14 juillet, le transport d’ovins et de caprins par les particuliers, sous peine d’une amende de 7 500 euros et de six mois de prison. Selon la loi, c’est ensuite l’élevage qui doit se charger d’étiqueter et de transporter les animaux jusqu’à un abattoir agréé par l’Etat, afin que les acheteurs viennent y récupérer la carcasse.

"Mauvais traitements"

Par ailleurs, en dehors de la période d'Aïd, tout abattage réalisé dans un établissement non agréé est considéré comme un délit passible de six mois de prison et de 15 000 euros d’amende, ce que rappelle la préfecture du Nord. "En fournissant des moutons aux particuliers, la SOFA est en situation de complicité concernant le délit d’abattage clandestin", dénonce ainsi L214, qui a, pour cette raison, porté plainte hier contre la SOFA, ainsi que pour "mauvais traitements" : "Les coffres de voitures ne sont pas des endroits pour transporter des moutons. Ce n’est pas aéré, il fait chaud et on ne sait pas combien de temps ils y restent", s’insurge Sébastien Arsac, également porte-parole de l’association de défense des animaux.

Les coffres de voitures ne sont pas des endroits pour transporter des moutons. Ce n’est pas aéré, il fait chaud et on ne sait pas combien de temps ils y restent.

Sébastien Arsac, co-fondateur de L214

De son côté, la société SOFA assure ne "jamais [avoir] été prévenu" de l’arrêté préfectoral et nie l’existence de ventes le 8 juillet : "Non, ce n’est pas possible, nous avons arrêté les ventes le 3 juillet", indique son dirigeant, Christophe Ryckewaert. Il explique enfin que les particuliers amenaient eux-mêmes les moutons aux deux abattoirs prévus par le dispositif de la préfecture du Nord : celui de la SOFA à Bailleul et de la Douaisienne à Douai.

Le lieu de l’abattage a en effet un impact sur la souffrance de l’animal. En dehors des établissements agréés - et donc soumis à un certain nombre de règles - la mise à mort ne peut pas se réaliser dans les mêmes conditions : "C’est fait avec des couteaux de cuisine pas aiguisés, explique Sébastien Arsac. Et j’imagine mal des personnes mal équipées réaliser les saignées dans des conditions qui minimisent la douleur de l’animal."

Toutefois, il indique aussitôt qu’il ne cherche pas à culpabiliser les particuliers : "Ce sont la bergerie et les autorités qui doivent prendre leurs responsabilités. Il y a des réglementations et il faut au minimum qu’elles puissent être respectées, et ensuite améliorées."

Ce sont la bergerie et les autorités qui doivent prendre leurs responsabilités. Il y a des réglementations et il faut au minimum qu’elles puissent être respectées, et ensuite améliorées.

Sébastien Arsac

L214 a bien tenté, le 8 juillet, d’alerter les services vétérinaires du Nord. Par téléphone puis par mail, que nous avons pu consulter. Mais aucune réponse à ce signalement, "pas même un accusé de réception". La Direction Départementale de la Protection des Populations (DDPP), elle, indique qu'elle est "intervenue auprès d'éleveurs avant l'Aïd pour leur rappeler les modalités de l'arrêté préfectoral, ce qui a permis de limiter les ventes en dehors d'un abattoir" et qu'elle a été présente, le jour de l'Aïd, dans les abattoirs agréés, "pour y garantir l'application des règles de protection animale et vérifier chaque carcasse abattue".

Vaine tentative d'alerte

Sébastien Arsac fait toutefois remarquer que des contrôles auraient pu être faits facilement puisque la SOFA était même mentionnée sur le site de la préfecture, avec une implication dans l’Aïd connue de tous, contrairement à d’autres ventes clandestines plus difficiles à identifier. "Il y a deux lieux, la veille de l'Aïd et il se passe ce qu’on a filmé", déplore le cofondateur de L214.

Pour espérer avoir une réaction, une lettre ouverte sous forme de pétition a donc été adressée au ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, et au préfet du Nord et de la région Hauts-de-France, Georges-François Leclerc. L214 y réclame une enquête afin de "déterminer le nombre de moutons vendus par la SOFA et transportés illégalement." Sébastien Arsac espère également une enquête sur les défaillances des services du gouvernement. Tout l’enjeu est pour lui de susciter une "mobilisation, qui sera déterminante pour l’année prochaine". L’objectif ? Que cette situation ne se reproduise pas lors des futures fêtes de l'Aïd el-Kébir.

Et ce alors que les départements du Nord et du Pas-de-Calais regrouperaient, selon les chiffres de L214, 5 à 7 % des musulmans et musulmanes de France, soit 350 000 personnes. En France, plus de 100 000 moutons sont tués chaque année sur une période comprise entre un à trois jours. Bien que respectueux de la pratique religieuse, Sébastien Arsac évoque ainsi, pour les pratiquants, la possible mise en place d’alternatives à l’abattage. Il cite notamment Soheib Bencheikh, ancien grand mufti de Marseille, qui estime que l’effusion du sang n’est pas une exigence absolue.