RÉCIT. Douai : vêtements égarés, lettre anonyme perdue puis retrouvée... "L'affaire Kamel Kerrar" a-t-elle été bâclée ?

Cinq ans et demi après la mort du quadragénaire à Douai, la (re)découverte d'une lettre par le procureur de la République pourrait relancer l'enquête.

Cinq ans et demi d'incertitude, de combat, de procédures. Et alors que l'"affaire Kerrar" était sur le point d'être classée sans suite il y a plusieurs mois, un nouvel élément relance l'enquête... ainsi que l'espoir de ses proches. Ces derniers n'ont jamais cru que Kamel s'était suicidé en se jetant dans la Scarpe, pieds et poings liés alors qu'il souffrait de sclérose en plaques.

Cet élément, c'est une lettre retrouvée fin mai par le procureur de la République de Douai dans le dossier d'instruction. Une lettre anonyme assurant que "ce n'est pas un suicide, c'est un meurtre" et livrant les noms de plusieurs personnes sur lesquelles la justice devait enquêter.

 

 

Cette lettre s'était retrouvée sur le bureau du procureur le 1er janvier 2015, mais n'avait pas été mise sous scellés. Une copie en avait été faite à l'époque, mais s'il s'agit bien de l'originale, des prélèvements pourraient  permettre d'en savoir plus sur son expéditeur.

Ce dossier, est-ce qu'il a été ouvert en cinq ans ?

Abdelhafid Kerrar, frère de Kamel

S'il s'agit vraiment de l'originale, du moins. Pour Me Damien Legrand, avocat de la famille, "que ce soit une correspondance originale, on n'en sait toujours rien". La lettre "ne supporte aucune trace de pliure" et l'enveloppe dans laquelle elle était contenue reste introuvable, alors qu'"on aurait pu y trouver de l'ADN, de la salive".

"Ce dossier, est-ce qu'il a été ouvert en cinq ans ?" s'offusque Abdelhafid Kerrar, le frère aîné de la victime. "Il est fier de dire : 'j'ai retrouvé l'originale', mais moi, à sa place, j'aurais rien dit !" Car la découverte paraît tardive dans une enquête qui, selon la famille du défunt, a été trop légère.

 

La disparition et la découverte en décembre 2014

 

"Déjà, la disparition inquiétante, elle a pas été prise au sérieux", explique Abdelhafid Kerrar. Le corps du Douaisien de 42 ans n'est découvert qu'au lendemain de Noël, le 26 décembre 2014,  "à 800 mètres du commissariat". 

 

Il avait une sclérose en plaques, il ne pouvait rien faire. Il ne pouvait pas tenir une cuillère.Abdelhafid Kerrar, frère de Kamel

Le corps a passé 4 à 10 jours dans l'eau, les mains attachées par une écharpe et les lacets de ses deux chaussures noués entre eux. Un geste que Kamel Kerrar n'aurait pu accomplir par lui-même, selon son frère : "Il avait une sclérose en plaques, il ne pouvait rien faire. Il ne pouvait pas tenir une cuillère, il ne pouvait pas tenir une fourchette ! Et puis il faut faire un rude cinéma pour aller se lier les pieds, les mains et se jeter dans l'eau !"

Abdelhafid Kerrar déplore également un manque de tact, de la part de l'un des policiers qui a pris en charge l'affaire. "Vous rencontrez un inspecteur de la Crim, vous êtes dans la douleur, vous lui demandez comment votre petit frère est mort et il vous répond : 'Oh mollo ! Je rentre de vacances, on m'a filé la patate chaude !'"

 

Un sac de vêtements perdu

 

L'un des principaux reproches que la famille Kerrar et leur avocat font à la justice porte sur la perte d'un sac de vêtements, ceux que portait Kamel lorsque son corps a été repêché.

"Quand j'ai demandé les habits de mon frère, on m'a dit qu'ils étaient à l'Institut médico-légal. Au bout de trois mois, on ne les voit toujours pas arriver alors on contacte l'institut, où le médecin légiste nous dit : 'Nous, on garde jamais les affaires'." La police, de son côté, assure que les vêtements ne sont plus dans ses locaux.

Le sac n'est donc ni au commissariat, ni à l'institut médico-légal, et ne sera jamais retrouvé. "Le directeur a fini par nous faire un courrier, noir sur blanc, pour dire que quand les corps arrivaient, ils avaient leurs vêtements et que quand ils repartaient, ils avaient toujours leurs vêtements."

 

Deux classements sans suite et une relance

 

Des vêtements perdus, une lettre anonyme que l'on pense alors disparue... Il ne reste somme toute qu'un morceau de lacet et un morceau d'écharpe.

Après deux ans de procédures et deux classements sans suite, la famille relance l'enquête en juillet 2016 via le dépôt d'une plainte avec constitution de partie civile pour homicide volontaire, ce qui permet la designation d'un juge d'instruction.

 

 

"De nombreuses investigations qu'on réclamait étaient entravées par le fait qu'ils avaient commis de nombreuses erreurs, avec la perte des vêtements ou celle de la lettre", explique Me Legrand.

 

Une enquête parallèle pour "destruction de preuves"

 

En mars 2019, la famille Kerrar porte plainte contre X pour "destruction de preuves", d'une part pour engager la responsabilité de la justice, dans l'hypothèse où l'enquête n'aboutirait pas, mais aussi pour demander au procureur de la République de Douai de faire en sorte que la juge d'instruction, déjà chargée de l'enquête sur l'homicide, se voit confier celle portant sur les preuves détruites.

 

 

"On n'a aucune nouvelle jusqu'en août 2019", poursuit Me Legrand. Or, "la loi permet, quand vous déposez une plainte et qu'il n'y a pas de réponse au bout de trois mois, de saisir un juge d'instruction." C'est chose faite, mais à nouveau les mois passent sans la moindre réponse. Jusqu'en novembre, où arrive "un soir un fax du procureur de la République de Douai, à la veille d'une audition de partie civile dans le dossier du meurtre."

Ce courrier, en substance, l'informe que la procédure pour destruction de scellés – parallèle à celle sur la mort de Kamel – a été délocalisée à Lille. "Le lendemain, le juge allait nous dire qu'on arrêtait d'enquêter, et classerait sans suite le dossier !"

"Durant la nuit, j'ai fait une demande de délocalisation auprès du parquet général en disant : puisque vous m'apprenez que vous délocalisez l'enquête sur les scellés à Lille, je voudrais aussi que l'enquête sur le meurtre le soit aussi", raconte l'avocat. L'occasion d'avoir un regard neuf sur cette affaire. Cette demande est refusée. Il y a donc aujourd'hui deux enquêtes sur cette même affaire : celle qui doit déterminer comment est mort Kamel Kerrar, à Douai, et celle qui porte sur la perte des scellés, à Lille.

 

 

Une lettre retrouvée au bon moment ?

 

Les deux enquêtes repartent, quoique ralenties ces derniers mois par la pandémie de Covid-19, lorsqu'un fax arrive il y a deux semaines au cabinet de Damien Legrand. "Il s'agit de la copie d'un courrier que le procureur de Douai envoie au procureur de Lille, dans lequel il dit : 'Ma responsabilité est engagée sur une plainte. Je vous informe que celle du procureur et de la police ne peut pas être engagée puisqu'on a retrouvé le courrier."

Un courrier retrouvé après plus de 5 ans... à l'endroit où il était censé se trouver. 

 

Un courrier comme celui-là aurait dû tout de suite faire l'objet de mesures de saisines, de placement sous scellés

Damien Legrand, avocat de la famille Kerrar

 

"Ce qui est assez choquant, c'est que prétendument, ils savaient que le courrier était dans le dossier", souligne Me Damien Legrand. "Il n'avait jamais fait de demande pour qu'on l'expertise. C'est le jour où sa responsabilité est engagée dans une plainte qu'il dit qu'il l'a trouvée là !"

Pour l'avocat des Kerrar, cela ne retire d'ailleurs rien au fait que la procédure n'a pas été suivie correctement concernant cette lettre, simplement scannée et oubliée. "Un courrier comme celui-là aurait dû tout de suite faire l'objet de mesures de saisines, de placement sous scellés pour trouver des empreintes ou de l'ADN." Ces expertises, elles vont justement être réalisées. Contacté, le procureur de Douai a confirmé qu'il avait pris des réquisitions pour permettre ces analyses, mais n'en attendait pas grand chose car tous les actes nécessaires ont déjà été produits par l'enquête.

 

Doute sur la noyade

 

Saura-t-on un jour comment (et pourquoi) est mort Kamel Kerrar ? "Toutes les investigations possibles ont été menées", indique le procureur de la République de Douai, Frédéric Tellier. "Aujourd'hui, je ne peux pas affirmer à 100% que c'est un suicide, mais n'ai pas plus d'éléments qui me mènent sur une piste criminelle". Aux débuts de l'affaire, pourtant, son prédécesseur Éric Vaillant  indiquait que les "liens étaient très lâches", et compatibles avec la thèse du suicide.

 

 

Pour Abdelhafid Kerrar, certaines pistes n'ont jamais été exploitées : le fait que son frère ait été retrouvé avec "zéro centime" alors qu'il avait quitté le domicile familial muni d'un peu d'argent. Ou bien ce pansement, "tout neuf" découvert sur la fesse droite et qui ne pouvait pas être dû à son traitement puisque Kamel ne s'était fait délivrer aucune ordonnance récente.  

"On ne sait même pas s'il est mort noyé !", ajoute-t-il encore, arguant que selon le médecin légiste, "il n'y avait pas assez de diatomées [ndlr : une micro-algue] dans ses poumons pour être sûr qu'il est mort par noyade."

 

Est-ce que si ça avait été un Michel ou un Patrick, l'enquête aurait été différente ?Abdelhafid Kerrar, frère de Kamel

 

La famille Kerrar a récemment fait appel à un criminologue privé afin d'effectuer de nouvelles expertises sur l'écharpe et le lacet, afin d'y trouver peut-être de l'ADN qui a échappé jusque-là aux enquêteurs. "Le dossier d'instruction à Douai n'est pas fermé, loin de là", assure Me Legrand.

 

Une "justice à deux vitesses" ?

 

En ce début juin 2020, de nombreuses manifestations s'organisent en réaction à la mort de George Floyd. Dans un contexte marqué par la lutte contre le racisme au sein des institutions, Abdelhafid Kerrar, lui, ne peut pas s'empêcher de s'interroger sur une "justice à deux vitesses" : "Est-ce que si ça avait été un Michel ou un Patrick, l'enquête aurait été différente ?"

"Je rêve tous les jours que mon téléphone sonne et qu'on me dise qu'on a retrouvé le meurtrier", confie celui qui porte, au nom de toute sa famille, le poids de toute la procédure. "Ça nous apaiserait, parce qu'on est sûrs que Kamel a pas pu se suicider, et les personnes qui ont fait ça sont encore en train de se balader à Douai.

 

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