Football Leaks : comment Eder (LOSC) s'est retrouvé prisonnier d'intérêts financiers

Eder avec le LOSC contre Nantes en novembre dernier / © JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP
Eder avec le LOSC contre Nantes en novembre dernier / © JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Héros de la finale de l'Euro, Eder, l'attaquant portugais du LOSC, a été l'objet de convoitises et de spéculation, jusqu'à se retrouver au coeur d'un violent conflit d'intérêts entre clubs et agents. Voici notre enquête réalisée avec Mediacités et Mediapart à partir des documents Football Leaks.

Par Yann Fossurier avec Sylvain Morvan (Mediacités) et Yann Philippin (Mediapart)

Il est devenu un soir d'été le héros de tout un pays et le bourreau d'un autre. 10 juillet 2016, Stade de France, finale de l'Euro 2016. A la 109e minute, Ederzito Antonio Macedo Lopes, dit Eder, trompe le gardien français Hugo Lloris d'une superbe frappe et offre au Portugal le premier titre international de son histoire. Une  revanche pour ce grand échalas de 28 ans arrivé à Lille quelques mois plus tôt pour relancer une carrière tombée en panne sèche...

Le parcours d'Eder dans le milieu du football est une histoire chaotique, semée d'embuches et d'embrouilles, sur laquelle nous apportons aujourd'hui un éclairage inédit. Nos confrères de Mediapart et leurs partenaires européens de l'EIC (European Investigative Collaborations) ont en effet permis à France 3 Nord Pas-de-Calais et au site régional d'investigation Médiacités de consulter de nombreux documents confidentiels issus des "Football Leaks", la plus grande fuite d’informations de l’histoire du sport (voir encadré en bas de l'article). Cette enquête sur Eder constitue le premier volet d'une série de révélations liées aux clubs professionnels des Hauts-de-France que nous publierons chaque jour jusqu'à samedi. Nous avons ainsi mis au jour des contrats qui montrent que l'attaquant du LOSC a été acheté "à la découpe" par des agents et une mystérieuse société d'investissement lorsqu'il évoluait au Portugal, le plongeant au coeur d'un violent conflit d'intérêts qui aurait pu mettre sa carrière en péril. Avec pour point d'orgue un épisode surréaliste, digne d'un polar...

Eder (à droite) célébrant son but victorieux contre la France en finale de l'Euro 2016 / © MaxPPP
Eder (à droite) célébrant son but victorieux contre la France en finale de l'Euro 2016 / © MaxPPP

Cet épisode remonte au samedi 28 janvier 2012. Eder porte alors le maillot de l'Academica de Coimbra, un club portugais de première division qu'il avait rejoint quatre ans plus tôt. A l'issue d'un match, ses dirigeants l'embarquent en direction de Porto, à l'hôtel Sheraton, où une réunion très importante doit se tenir. Son contrat expire en juin et comme il n'a pas souhaité rempiler, l'Academica n'a plus que quelques jours pour le vendre avant la clôture du marché hivernal des transferts. Sinon il partira libre l'été suivant sans que le club touche le moindre euro.


Disparition

José Eduardo Simoés, le président de l'Academica de Coimbra, a trouvé un acheteur : le club anglais de West Ham United. Son manager, Sam Allardyce, s'est déplacé en personne pour conclure le transfert d'Eder, auteur de 5 buts en cette première moitié de saison dans le championnat portugais. Les discussions se déroulent dans un salon de l'hôtel Sheraton jusqu'à ce que le joueur s'éclipse, prétextant un appel téléphonique. Mais il ne revient pas et ne répond plus sur son portable. Les dirigeants de l'Academica alertent alors la police pour signaler sa disparition...

L'hôtel Sheraton de Porto / © Google Street View
L'hôtel Sheraton de Porto / © Google Street View

Dès le lendemain, cette histoire ubuesque fait le tour des médias portugais. Une radio parvient à joindre Eder qui explique benoîtement se trouver en famille, à Lisbonne... à plus de 300 km de Porto. "Je ne me suis pas échappé et je n’ai pas disparu", rassure-t-il. "On a eu une réunion à l’hôtel, je n’ai pas apprécié la façon dont les choses ont été conduites et j’ai pensé que ce n’était pas la meilleure chose pour ma carrière. J’ai donc décidé de me retirer. (...) La police a appelé mais j’ai déjà dit que je n’avais pas disparu". Sa fuite a pourtant été si soudaine qu'il a laissé toutes ses affaires au Sheraton. "Au moment de signer le contrat, je n'étais plus d'accord avec les valeurs proposées, ce n'était pas exactement celles qui m'avaient été présentées initialement", racontera-t-il, plus tard, dans son autobiographie, Vai Correr Tudo Bem ("Tout va bien se passer"), parue en août dernier. "Je ne pouvais plus supporter toute cette tension, je ne me sentais pas bien, je me sentais sous pression, sans soutien, il n'était question que d'argent autour de la table. J'ai décroché mon téléphone et j'ai appelé un ami pour qu'il vienne me chercher".

Le lundi et le mardi suivants, Eder est absent de l'entraînement. Il ne réapparaît à la "Dolce Vita", le centre sportif de l'Academica, que le mercredi 1er février, au lendemain de la clôture du marché hivernal des transferts. Mais devant la caméra de la chaîne portugaise RTP, des responsables du club lui indiquent immédiatement la sortie. "La direction a décidé d’entamer une procédure disciplinaire et Eder sera informé ce mercredi qu’il est suspendu", explique le vice-président Ricardo Gomes Costa en conférence de presse. L'attaquant est mis à l'écart pour plusieurs mois et ne rejouera plus le moindre match jusqu'à l'expiration de son contrat en juin. "Lundi matin, j’ai été informé que les pneus de ma voiture (restée sur le parking du centre d'entraînement NDR) avaient été crevés et que mon véhicule était bloqué. J’ai eu peur pour mon intégrité physique et je n’ai donc pas assisté à l’entraînement lundi et mardi", avait justifié Eder dans un courriel adressé à sa direction pour expliquer son absence. Drôle d'ambiance...

Eder refoulé du centre d'entraînement de l'Academica de Coimbra le 1er février 2012 / © Capture d'écran RTP
Eder refoulé du centre d'entraînement de l'Academica de Coimbra le 1er février 2012 / © Capture d'écran RTP

Les dirigeants du club sont absolument furieux et le font savoir publiquement. Selon eux, ce sont deux agents portugais, Mohamed Afzal et Pedro Romao, qui ont fait pression sur Eder et l'ont exfiltré pour torpiller le transfert à West Ham. Le club menace de saisir la FIFA et de réclamer aux deux hommes plusieurs millions d'euros de dommages et intérêts. "Pour moi, le joueur a été "détourné" par les agents", déclare Luis Godinho, l'un des vice-présidents, dans une interview à Record et Antena 1. "Eder m’avait confirmé qu’il avait trouvé un accord avec West Ham et maintenant il ne tient pas sa parole. Il pouvait choisir librement ce qui était le meilleur pour lui mais on peut le voir en compagnie d’agents sur les images de vidéosurveillance que la Police judiciaire a visionnées à l'hôtel Sheraton de Porto. Sur ces images, on voit Pedro Romao. (...) Nous avons aussi appris que la police avait fait des recherches dans la maison d’Afzal et qu’elle l'a sommé de témoigner." Selon une autre source du club, anonyme, citée par l'agence de presse Lusa, Eder n'est pas allé rejoindre sa famille, après son exfiltration du Sheraton. Il aurait été conduit vers un hôtel d'Oeiras, à l'ouest de Lisbonne, où se trouvaient également Mohamed Afzal et Pedro Romao. Eder serait resté planqué là-bas plusieurs jours, le temps que la période de transferts se termine... 

L'ombre du FC Porto

Né en 1963 au Mozambique, Mohamed Afzal Mamade Sualehe est un agent de joueurs aussi influent que discret, titulaire d'une licence FIFA délivrée en Guinée-Bissau, le pays de naissance d'Eder. Un mois avant le rocambolesque épisode de l'hôtel Sheraton, il aurait été chargé par le FC Porto de s'assurer les services du joueur pour les quatre prochaines saison. "Le contrat qui lie l'attaquant à l'Academica se termine en juin et à partir de janvier, il est libre de s'engager avec un autre clubLe FC Porto a anticipé et s'est déjà assuré du recrutement d'Eder, qui arrivera chez les Dragons à coût zéro, grâce à une négociation conduite par l'agent Mohamed Afzal", pouvait-on lire dans un article de Record du 21 décembre 2011.

Afzal est en effet très proche du FC Porto qui l'a rémunéré sur de nombreuses opérations entre 2010 et 2016, comme le renouvellement de contrat du Portugais Rolando (aujourd'hui à l'OM) ou le prêt du Français Aly Cissokho par Aston Villa. Selon les médias portugais, l'agent serait aussi l'ex-beau-frère d'Antero Henrique, directeur général des Dragons (le surnom des joueurs de Porto), en charge du recrutement et des transferts jusqu'en 2016.  

Antero Henrique (à droite) en 2013, aux côtés d'André Villas-Boas, ancien entraîneur du FC Porto. / © MaxPPP
Antero Henrique (à droite) en 2013, aux côtés d'André Villas-Boas, ancien entraîneur du FC Porto. / © MaxPPP

Porto a-t-il agi en sous-main pour empêcher Eder de rejoindre West Ham via Mohamed Afzal ? C'est ce que sous-entendent en tout cas à l'époque les dirigeants de Coimbra, sans jamais nommer explicitement ce club. Selon eux, l'attaquant aurait été soudoyé moyennant  "300 000 euros et une jeep" et ne pouvait plus faire machine arrière. Avant West Ham, il avait déjà rejeté les offres de Palerme en Italie et d'un autre club anglais, Everton.

"Qu’est-ce qui a fait que le joueur a refusé de telles propositions ? Ou alors qui a demandé au joueur de rejeter de telles propositions ?", s'interroge à haute voix José Eduardo Simoès, le président de l'Academica, sur Antena 1, le 12 février 2012. "Je lui ai demandé s’il espérait obtenir encore plus d'argent, ou s’il avait un problème qui l’empêchait de signer…". "Je n’ai jamais été contacté par Porto", jurera Eder en juillet 2012 dans une interview à Record. Nous avons sollicité par courriel Antero Henrique, Mohamed Afzal et Pedro Romao, le second agent mis en cause, pour obtenir leur version des faits. Mais aucun d'entre eux n'a répondu à nos questions.

Propriété de Mohamed Afzal et d'une société maltaise

Dans son autobiographie, Eder reconnaît cependant qu'il a bien touché 300 000 euros à l'époque de la part... d'une société allemande. Sans plus de précisions... "Vers la mi-saison, plusieurs clubs se sont intéressés à moi, et comme je n'avais pas d'agent, j'ai commencé à être abordé par plusieurs personnes qui proposaient de me représenter", se souvient-il. "Une société allemande m'a offert 300 000 euros et j'ai accepté. Mais le président de l'Academica m'a convoqué pour me dire que cette entreprise en question n'avait pas d'intérêt à me trouver un club, et qu'elle voulait seulement me bloquer jusqu'à la fin de saison, de manière à ce que je quitte le club à coût zéro. J'ai dit au président que ce n'était pas mon souhait, que je voulais que le club reçoive une compensation pour mon transfert. J'ai décidé de rendre les 300 000 euros que j'avais sur mon compte bancaire et j'ai annulé le contrat".

Eder à l'entraînement, en septembre 2012, avec son nouveau club de Braga / © MIGUEL RIOPA / AFP
Eder à l'entraînement, en septembre 2012, avec son nouveau club de Braga / © MIGUEL RIOPA / AFP

Lorsque son contrat avec l'Academica de Coimbra se termine au printemps 2012, Eder ne rejoint pas le FC Porto, mais un autre club portugais : le SC Braga, entraîné par un certain Leonardo Jardim. Le futur coach de l'AS Monaco a pour agent... Mohamed Afzal mais il s'en ira à l'Olympiakos, en Grèce, au mois de juin et Eder ne jouera jamais sous ses ordres. Les longs mois d'inactivité, liés à sa suspension, ont été une épreuve douloureuse pour l'attaquant. "Ça a été une période difficile, parce que ce que j’aime le plus au monde, c’est jouer au football. Mais je ne veux plus en parler. J’ai eu six mois difficiles, avec une opération du ménisque", confie-t-il à Record en juillet. Dans son autobiographie, il explique que tout a fini par se régler à l'amiable avec l'Academica : le club lui a payé ses salaires en échange de quoi Eder a renoncé à percevoir des primes qui lui étaient promises. 

Normalement donc, Braga n'aurait rien dû débourser pour recruter Eder. Or, lorsque l'attaquant s'engage, le 2 mai 2012, avec son nouveau club, ce dernier doit verser 750 000 euros à Idoloasis, la société de management de Mohamed Afzal, pour racheter 50% de ses "droits économiques", comme le montre le contrat ci-dessous.   

Dans ce contrat daté du 2 mai 2012, le club de Braga achète 50% des droits économiques d'Eder à la société Idoloasis pour 750 000 euros. Young Soccer Players Ltd conserve les 50% restant / © EIC
Dans ce contrat daté du 2 mai 2012, le club de Braga achète 50% des droits économiques d'Eder à la société Idoloasis pour 750 000 euros. Young Soccer Players Ltd conserve les 50% restant / © EIC

La TPO - Third Party Ownership ou tierce propriété - est alors très répandue au Portugal. Cette pratique permet à des sociétés autres que des clubs de football d'acheter des "parts" de joueurs "à la découpe" pour obtenir ensuite de l'argent sur un prochain transfert. Ces "tierces parties" ont cependant interdiction d'"influer sur l’indépendance ou la politique du club", selon les règlements internationaux. Mais cet interdit est peu respecté. C'est ce qui conduira notamment la FIFA (fédération internationale de football) à interdire la TPO en mai 2015, son secrétaire général, Jérôme Valcke, l'ayant également assimilée à une "forme d'esclavage moderne".  

Dans le cas d'Eder, si Mohamed Afzal possède 50%, l'autre moitié de l'attaquant portugais est détenue par une mystérieuse société maltaise, baptisée Young Soccer Players Ltd ("Jeunes joueurs de football"). Immatriculée le 14 octobre 2010, elle est encore active aujourd'hui. Elle appartient à 99,93% à Harmony Limited SA, une société offshore domiciliée au Panama, un paradis fiscal très opaque. Young Soccer Players et Harmony ont pour directeur une fiduciaire des Bahamas, Palton Management Ltd. Cette société-écran permet de dissimuler les noms des véritables bénéficiaires...

Nous ignorons quand exactement cette société maltaise et Idoloasis, l'agence de Mohamed Afzal, ont acquis les droits économiques d'Eder. Etait-ce avant le fameux épisode de l'hôtel ou après ? Nous avons voulu poser la question à José Eduardo Simoès, qui a quitté la présidence de l'Academica de Coimbra en juin 2016, mais il a refusé de s'exprimer sur le sujet. "Je ne veux plus parler de cette affaire, ni de ce joueur en particulier, ni de tous ces gens", nous a-t-il sèchement répondu par téléphone. Ce que l'on sait en revance, c'est que les deux sociétés ont déjà fait du business ensemble auparavant. A l'automne 2010, peu de temps après sa création, Young Soccer Players avait racheté à Idoloasis 45% des droits de David Addy, un jeune arrière droit ghanéen, transféré l'hiver précedent du club danois de Randers FC au FC Porto

Le Ghanéen David Addy (à droite) sous le maillot du Vitoria de Guimaraes en 2013 / © MaxPPP
Le Ghanéen David Addy (à droite) sous le maillot du Vitoria de Guimaraes en 2013 / © MaxPPP

Le joueur n'a disputé qu'un seul match avec les Dragons. Il a été prêté au bout de six mois à l'Academica de Coimbra, puis à Panetolikos, en 2e division grecque. Lorsqu'il quitte Porto en août 2012 pour rejoindre un autre club portugais, le Vitoria de Guimaraes, l'agent mentionné sur son nouveau contrat est... Mohamed Afzal. Nous avons contacté David Addy, qui évolue aujourd'hui à Delhi dans le championnat indien, mais il n'a pas voulu répondre à nos questions sur Afzal, ni sur Young Soccer Players.

En revanche, son ancien agent, le Suédois Patrick Mörk, qui l'avait fait signer à Porto, a accepté de nous parler. "Je n’ai jamais eu une quelconque connaissance ou d’informations sur cette société (Young Soccer Players NDR) qui détenait ses droits, j’ai seulement traité avec Porto", nous a-t-il assuré par téléphone. "On m’avait dit qu’il y avait des investisseurs, des sociétés privées qui finançaient le transfert, mais je n’ai jamais eu le nom des sociétés. Ce qui m'a fait réagir, c'est que vous avez mentionné le nom d'Afzal. La seule mauvaise chose (qu'il y a eu avec Porto), c'est cet Afzal avec lequel (David Addy) a été contraint de signer. Des gens de Porto lui ont dit que s'il ne signait pas avec lui, il aurait des gros problèmes. Ça a vraiment été une mauvaise chose, il a vraiment été forcé de signer pour cet Afzal. Ça ne sentait pas très bon, ce n'était pas correct. Que des agents se comportent comme ça, c’est normal. Mais ce n’est pas normal qu'un club force un joueur à signer avec certains agents. C’est pour ça que des gens m’ont expliqué que cet Afzal avait des liens familiaux avec (Antero) Henrique (directeur général de Porto à l'époque NDR). C’est Henrique qui l’a plus ou moins forcé à signer avec lui. Ce n'était pas correct, j'ai perdu le joueur parce qu'il a signé avec lui." Sollicités, ni Antero Henrique, ni David Addy, ni Mohamed Afzal n’ont donné suite.
         

Jorge Mendes entre en jeu

En mai 2012, lorsqu'Idoloasis, la société de Mohamed Afzal, vend 50% des droits d'Eder à Braga, l'agent ne lâche pas le joueur pour autant. Il négocie contractuellement 10% du prochain transfert après déduction de 1,5 million d'euros (somme qui correspond à la valeur totale des droits économiques d'Eder à ce moment là) et des frais "de médiation". L'attaquant devient officiellement un joueur de Braga le 1er juillet 2012. Après un été gâché par une blessure, Eder effectue des débuts en fanfare sous ses nouvelles couleurs : il plante sept buts lors de ses six premiers matches sous son nouveau maillot et connaît sa première sélection en équipe nationale du Portugal. Malgré une blessure survenue en mars 2013, il termine le championnat avec 13 réalisations au compteur.

L'attaquant suscite de nouvelles convoitises et un nouveau loup va pointer alors le bout de son nez : le célèbre et sulfureux agent de joueurs portugais Jorge Mendes, l'homme qui gère notamment les carrières du "Ballon d'Or" Cristiano Ronaldo et de la star des entraîneurs, José Mourinho. Le 9 juillet 2013, Braga - qui a racheté 100% des droits économiques d'Eder - décide de céder 30% du joueur à sa société de management, Gestifute.

© France 3 Nord Pas-de-Calais (avec Piktochart)
© France 3 Nord Pas-de-Calais (avec Piktochart)

D'après le contrat qu'on peut voir ci-dessous, Gestifute paie 405 000 euros au club en échange de cette part. Mendes a visiblement de l'appétit : si Eder est vendu plus de 21 millions d'euros, il n'empochera pas 30% mais carrément 50% de l'indemnité de transfert. Et le "super agent" aura son mot à dire si Braga reçoit une offre : le club devra en informer Gestifute et la société de management aura alors 15 jours pour trouver mieux. Si Mendes parvient dans ce délai à dénicher une offre de transfert supérieure d'au moins 5%, Braga devra alors la privilégier ou, à défaut, lui verser un pourcentage basé sur la proposition la plus élevée.

Contrat du 9 juillet 2013 par lequel le club de Braga cède 30% des droits d'Eder à la société Gestifute de Jorge Mendes en échange de 405 000 euros / © EIC
Contrat du 9 juillet 2013 par lequel le club de Braga cède 30% des droits d'Eder à la société Gestifute de Jorge Mendes en échange de 405 000 euros / © EIC

Eder s'était engagé initialement avec Braga jusqu'en 2017. Mais en juin 2015, après trois saisons sous le maillot rouge et blanc, l'heure du départ semble avoir sonné. "Le président du SC Braga, Antonio Salvador, m'a fait part de quelques offres", explique-t-il dans son autobiographie. "Et il m'a dit qu'il avait une proposition de Chine qui pourrait être extrêmement avantageuse, à la fois pour moi et pour le club. Pour moi, à cette époque, aller en Chine n'avait aucun sens. Les sommes affichées étaient sans aucun doute très tentantes. Mais l'argent ne fait pas tout dans la vie et je sentais que j'avais encore des choses à prouver dans le football."

Eder va donc dire non à ses dirigeants pour la Chine. En revanche, il accepte volontiers un transfert en Angleterre. "Mon rêve a toujours été de jouer en Premier League", écrit-il là encore dans son livre. Plutôt cocasse de la part d'un joueur qui a "fui" un hôtel trois ans plus tôt pour éviter un transfert à West Ham... Selon Eder, trois clubs britanniques sont cette fois sur les rangs pour le recruter. Il assure avoir choisi lui-même Swansea City. Le club gallois n'est pas le plus prestigieux mais il "a été extrêmement rapide" selon lui et "il a manifesté plus d'intérêt que les deux autres".
 
Eder n'a joué que 13 matches avec Swansea / © ADRIAN DENNIS / AFP
Eder n'a joué que 13 matches avec Swansea / © ADRIAN DENNIS / AFP

Le 24 juin 2015, Huw Jenkins, le président de Swansea, transmet, par courriel, une offre ferme à son homologue de Braga, Antonio Salvador da Costa Rodrigues : 6 millions d'euros pour Eder, payables en deux fois (50% à la signature, 50% en janvier 2016), avec 10% de la plus-value en cas de revente ultérieure. Jenkins transmet également ce courriel, le même jour, à Idoloasis, la société de Mohamed Afzal, ce qui indique que ce dernier gère encore les "intérêts" du joueur en  coulisses. Curieusement, moins d'une heure après l'avoir reçue, Afzal transmet à son tour l'offre de Swansea à... Antero Henrique, le directeur général du FC Porto. Le club portugais souhaitait-il également recruter Eder à cette époque ou y a-t-il une autre raison qui explique qu'un dirigeant d'un club concurrent soit aussi promptement informé ? Le mystère reste entier...

L'accord sur le transfert d'Eder à Swansea est en tout cas signé le 27 juin 2015 pour un montant de 6,7 millions d'euros, légèrement supérieur à l'offre initiale de Jenkins. Braga encaisse 4,69 millions d'euros sur cette vente, ce qui représente une très belle plus-value. Et la société Gestifute de Jorge Mendes reçoit 1,7 million d'euros, soit quatre fois sa mise initiale ! On ignore en revanche si Braga a bien rétrocédé ensuite 10% de son gain à Idoloasis, la société de Mohamed Afzal, comme le prévoyait l'accord signé trois ans plus tôt.
 

Enfin émancipé ?  

Dans le contrat de travail qu'il signe avec Swansea le 1er juillet 2015, il est indiqué qu'Eder n'a pas eu recours aux services d'un agent. "Par choix, je n'ai pas et je n'ai jamais eu d'agent", affirme-t-il dans son livre, comme si Mohamed Afzal n'avait jamais existé. Une proche d'Eder nous a pourtant confirmé qu'il avait bien travaillé avec cet agent. Il s'agit de Susana Torres, une ex-banquière devenue sa "coach mentale" lorsqu'il jouait à Braga, puis sa "conseillère carrière". C'est avec elle qu'il a écrit son autobiographie. Selon Susana Torres, la collaboration avec Mohamed Afzal a débuté "quand il était à Braga" et s'est achevée "quand il est parti à Swansea". Mais elle n'a pas souhaité répondre à davantage de questions. Aujourd'hui, "Eder ne travaille pas avec Afzal", nous a-t-elle assuré.

L'expérience en Premier League a tourné court pour Eder. "Je jouais peu, mais j'ai fait pratiquement chaque match, j'entrais en général dans les 10/15 dernières minutes", explique-t-il dans son livre. Au total treize petits bouts de rencontres sous le maillot de Swansea, sans marquer le moindre but. Et une blessure au début de l'hiver. Fin janvier 2016, un autre entraîneur est arrivé et lui a fait comprendre qu'il ne comptait plus sur lui. Mais l'attaquant, qui était encore régulièrement appelé en sélection portugaise, intéressait toujours du monde. "Plusieurs agents ont pris directement contact avec moi pour me demander si j'étais disponible pour un transfert", raconte-t-il.

Eder à son arrivée au LOSC le 1er février 2016 / © MaxPPP
Eder à son arrivée au LOSC le 1er février 2016 / © MaxPPP

Parmi eux, un certain Mikkel Beck. Cet ancien international danois a joué au LOSC au début des années 2000. Reconverti en agent, il s'occupe désormais de nombreux joueurs ou anciens joueurs du club nordiste (Sébastien Corchia, Rony Lopes, Simon Kjaer, Lucas Digne, Ronny Rodelin...).  Et maintenant d'Eder... "Je m'occupe de lui depuis qu'il a signé à Lille, d'abord en prêt et après définitivement", nous explique-t-il. "Je ne connais pas son parcours avant moi concernant d'autres agents. Lille m'avait demandé de les aider à chercher un profil comme lui et je suis allé le chercher à Swansea. Depuis, on a une relation professionnelle très forte". Et lorsqu'on l'interroge sur les liens passés entre Eder et Mohamed Afzal, il coupe court : "Je ne connais pas de Mohamed Afzal". Dans l'entourage du joueur, plus personne ne semble vouloir s'épancher aujourd'hui à son sujet...

 

"Football Leaks", mode d'emploi

Douze journaux européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) - dont Mediapart est l’un des membres fondateurs - ont publié du 2 au 24 décembre 2016 les Football Leaks, la plus grande fuite d'informations de l’histoire du sport : 1 900 gigaoctets de données informatiques, obtenues à l'origine par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Cette fuite contient, au total, 18,6 millions de documents confidentiels : contrats, audits, immatriculations de sociétés, factures, comptes bancaires, courriels...

Elle a  permis de documenter de manière inédite la face noire du football - entre fraude et évasion fiscales, connexions mafieuses et exploitation de joueurs mineurs - et d'éclairer les pratiques d'un milieu où l'omerta s'impose très souvent, lorsqu'on s'intéresse à l'envers du décor. Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. L’homme à l’origine de Football Leaks se fait appeler “John”. Nous ignorons son identité. Il communique exclusivement avec Rafael Buschmann, le journaliste du Spiegel à qui il a transmis les données. 

Outre Mediapart et Der Spiegel, on trouve au sein de l'EIC The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale. Au printemps 2017, grâce à Mediapart, l'EIC a ouvert l'accès aux documents à France 3 Nord-Pas-de-Calais et Mediacités pour explorer les coulisses du football dans les Hauts-de-France. Nous avons ont également recueilli, lors de cette enquête, des témoignages inédits qui ne figurent pas dans les Football Leaks.

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