INTERVIEW. "Je veux tourner la page", après vingt ans d'injustice, Farid El Hairy compte profiter de son innocence

Jeudi 15 décembre, la Cour de révision a innocenté Farid El Hairy, condamné plus de vingt ans plus tôt pour viol sur mineure, dans une affaire qui s'est déroulée à Hazebrouck. Son accusatrice avait avoué son mensonge en 2015. Aujourd'hui, une "nouvelle vie" s'ouvre à lui.

Farid El Hairy est devenu la douzième personne condamnée à être réhabilité par la justice française depuis 1945. La cour de révision a innocenté, jeudi 15 décembre, ce Nordiste de 41 ans, soulageant un homme qui a vécu plus de vingt ans avec un lourd fardeau. Pour France 3 Nord Pas-de-Calais, il revient sur cette injustice, la prison et évoque son futur.

Question : comment allez-vous aujourd'hui ?

Je vais mieux, j'ai pris un peu de recul. C'est un soulagement pour moi et ma famille. Beaucoup de soulagement, beaucoup de joie pour ma maman, mon père, mes frères et ma cousine qui m'ont soutenu à l'époque. Surtout pour mes enfants, c'est un vrai soulagement car c'est une chose ignoble. Aujourd'hui, le fait d'être innocent et que la justice ait reconnu son erreur, ça me fait du bien.

Q : le jour du verdict de la cour de révision, vous n'y croyiez pas. Aujourd'hui vous réalisez?

C'est plus clair, je commence à réaliser. Je réalise surtout tout ce que j'ai subi et toute la souffrance, aussi bien pour moi que pour ma famille. Et effectivement avec le recul, je me dis qu' on arrive au bout. 

Q : oublier ces vingt-trois années dans la peau d'un condamné, est-ce possible?

Non, le 4 février 2023 ça fera 24 ans exactement. Vous savez, j'ai de fortes crises d'angoisse chaque année à la même date d'anniversaire, mais je crois même pas pouvoir l'expliquer. Ca fait partie intégrante de moi et de mon histoire et ça fera partie de ma vie. Donc vous voyez, ça ne s'arrête pas comme ça. C'est pas un bouton qu'on allume et qu'on éteint.

Q : votre entourage vous a-t-il toujours soutenu?

Mes parents, ma famille, ma femme et mes enfants ne m'ont jamais fait ressentir quoi que ce soit, c'est à dire que j'ai jamais, enfin pour ma part, j'ai jamais douté sur le fait qu'ils me croyaient innocent mais néanmoins je ne suis pas dans leur tête. Est-ce qu'à un moment donné le doute a pu leur traverser l'esprit ? Je n'en veux même pas à qui que ce soit parce que nous sommes tous des humains. Mais le fait que la justice reconnaisse qu'il y a eu une erreur et que je suis innocent m'a vraiment soulagé.

Q : une professionnelle de l'aide aux victimes a joué un rôle clef dans cette affaire, parlez-nous en

Pour moi s'il y a bien une personne aujourd'hui à qui je dois dire merci, qui a mis un point final à cette histoire, c'est cette dame qui a bien fait son travail et qui a écouté une jeune fille. Julie (l'accusatrice) a été se confier à elle en espérant que cette dame allait garder le secret ignoble qu'elle avait depuis 23 ans, elle, sa famille, ses amis, le docteur qui la suivait jusqu'à présent. Cette dame a vraiment pris son rôle et a fait que la vérité puisse sortir 24 ans plus tard.

Comment expliquer ces cinq années qui séparent les révélations du mensonge et votre réhabilitation ?

J'ai demandé et apparemment j'étais difficile à trouver. Néanmoins je suis propriétaire, je paye mes impôts, j'étais représentant syndicale, donc on peut me trouver facilement. Quand on veut on peut. Dès lors qu'on a demandé à un officier de police de me trouver, il m'a retrouvé. Je crois que ça doit être très difficile d'admettre qu'on a mis un enfant de 17ans en prison pour quelque chose qu'il n'avait pas fait et surtout avec un dossier aussi léger. Il y avait zéro preuve.

Q : quelle leçon retenez-vous de cette affaire ? 

Il faut éviter de condamner les gens, dès lors que le doute est là, on ne peut pas incarcérer quelqu'un parce que sa tête ne plaît pas ou parce que la famille est influente. La présomption d'innocence doit bénéficier à la personne qui est accusée et effectivement ramener les preuves. 

Q : est-ce que vous en voulez à votre accusatrice ?

J'en veux forcément à Julie mais j'en veux aussi à ses parents qui étaient des adultes et qui ont incité leur fille à mentir et j'en veux à ses parents parce que malheureusement cette fille a subi ce qu'elle a subi et peut-être que, vous voyez, suite à ce qu'elle a subi, elle est devenue ce qu'elle est devenue; elle est devenue une menteuse mais c'est peut-être parce qu'on l'a incitée à devenir une menteuse.
Mais je lui en veux quand même parce qu'elle est devenue adulte et à un moment donné elle a été comme moi : grande, mature, elle a créé des choses, elle a été capable de fonder une société donc c'est qu'elle est capable de dire la vérité. Il y a le bien et le mal.

J'en veux à Julie d'avoir laissé souffrir ma famille pendant tant d'années.

Farid El Hairy

Quand on a 15 ou 16 ans, on n'est pas assez fort peut-être pour dire la vérité mais je crois qu'en 2003 on était déjà devenus adultes, elle aurait pu, en 2005 elle aurait pu, en 2006 elle aurait pu, en 2007... et je peux continuer jusqu'en 2023. Et en 2023 elle ne le fait pas parce qu'elle veut le faire mais parce qu'elle est obligée de le faire. Je lui en veux d'avoir laissé ma famille avec ce poids durant toutes ces années et je vous avouerais que mes parents en ont souffert. Leur maladie, leur dépression, elle y est pour quelque chose. 

Q : vous avez décidé de poursuivre l'accusatrice ?

En effet, on va lancer une procédure pour dénonciation calomnieuse avec Maître Berton. C'est vraiment symbolique, c'est aussi pour que la justice se rende compte qu'on ne peut pas laisser passer quelqu'un qui ment, même si elle a subi ce qu'elle a subi. Ca doit être une condamnation marquante et exemplaire. On demandera également à l'Etat des indemnisations pour l'erreur qu'il y a eu sur mon dossier. Puis des indemnités pour réparation de préjudices.

J'ai été incarcéré à Loos à 17ans, une prison dans un état pitoyable, indigne et tous les jours, j'étais fouillé deux trois fois à nu, en montrant mes parties intimes. Je n'avais jamais montré mes parties intimes à qui que ce soit avant. C'est une humiliation en continue. Il y a aussi la violence des mâtons, les coups, le raquette...

Q : comment voyez-vous les années à venir ?

On tourne une page pour en ouvrir une autre, une nouvelle vie va commencer mais la souffrance elle est là et elle restera. J'espère qu'elle s'estompera tout doucement avec le temps.

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