INTERVIEW. "Des Ehpad risquent de fermer", un directeur alerte sur la pression budgétaire des maisons de retraite

Des finances dans le rouge, une pénurie de soignants, des responsables qui quittent les établissements... La Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées a publié une enquête alarmante le 4 octobre 2023. Le responsable du Nord Pas-de-Calais, Marc-Antoine Haverbeke, nous en parle.

"Les vieux méritent mieux". Il y a deux jours, une dizaine d'Ehpad du Nord et du Pas-de-Calais participaient à cette mobilisation nationale pour dénoncer le manque de moyens alloués à nos aînés. Contrainte financière, pénurie de soignants, image du métier dégradée. Les directeurs d'établissements d'accueil des seniors tirent la sonnette d'alarme.

Marc-Antoine Haverbeke, à la tête d'un Ehpad associatif à but non lucratif à Lambersart, est également président départemental de la FNADEPA (Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées), organisatrice de l'évènement.

La fédération a publié, mercredi 4 octobre 2023, une enquête sur la base de tous ses adhérents en France. On y apprend que plus de 9 structures sur 10 sont en déficit budgétaire, que 80% d'entre elles manquent de personnel et que de plus en plus de directeurs quittent leur poste. Qu'en est-il dans le Nord Pas-de-Calais, regroupant 35 adhérents FNADEPA ?

Les finances sont au rouge alerte votre fédération, pour quelles raisons ?

Le Nord et le Pas-de-Calais n'échappent pas au constat national. Concernant la problématique financière, il y a plusieurs explications. D'abord, l'inflation qui joue un rôle non négligeable, car elle n'a pas été compensée à sa juste hauteur par le gouvernement, l'ARS et les Départements. Ensuite, arrive les revalorisations salariales du personnel (183 euros net, Ségur de la santé 2021 NDLR), qui ont été les bienvenues, mais n'ont pas non plus été complètement compensées.

Des directeurs d'établissement se demandent s'ils vont oui ou non se prendre une facture énergétique qui va les conduire à devoir supprimer un ou deux postes.

Sur la hausse des coûts, nos établissements sont actuellement victimes de la mauvaise application du bouclier tarifaire par les fournisseurs d'énergie. Le gouvernement a été très clair pourtant, mais certains ne jouent pas le jeu. 70% de nos établissements qui l’ont demandé ne l’ont pas encore touché. 

Résultats, des directeurs d'établissement se demandent s'ils vont oui ou non se prendre une facture qui va les conduire à devoir supprimer un ou deux postes. Personnellement, j’ai passé une semaine à râler pour l'obtenir, ce bouclier tarifaire. Cela m'exaspère, car ce n'est pas notre boulot de nous battre pour obtenir des aides d'Etat.

Où faites-vous des coupes budgétaires ?

Les conséquences financières ne touchent pas encore les résidents. Nous en sommes à décomposer nos budgets et à faire avec nos réserves. Par exemple, nous avons moins recours à l'intérim, pour les remplacements, car c'est plus cher. On lui préfère un CDD, même si ça met plus de temps à trouver.

Puis, il y a aussi des économies faites sur des postes administratifs. Par exemple, certains directeurs n'ont plus de secrétaire le week-end.

On joue également sur la question énergétique, avec le perfectionnement du système de chauffage ou encore l'isolement des bâtiments. On renégocie aussi nos contrats d’assurance. On procède un peu comme tout le monde dans la population finalement.

Puis, il y a aussi des économies faites sur des postes administratifs. Par exemple, certains directeurs n'ont plus de secrétaire le week-end.

Y a-t-il des économies sur les repas des résidents ?

Non, nous n'en sommes pas à réduire les denrées de nos résidents, ou à vouloir faire des choses comme cela. Si on me demande un jour de le faire, je ne le ferai pas. Et je parle au nom de mes adhérents, je pense qu'ils ne le feront pas non plus. Ce n’est pas dans nos valeurs. On ne veut pas en arriver là et c'est pour cela qu’on tire la sonnette d'alarme.

Pourquoi les Ehpad n'arrivent plus à recruter ?

Dans le Nord Pas-de-Calais, je n'entends pas un directeur d'établissement qui n'a pas de problème pour recruter du personnel pour faire le boulot. Que ce soit des infirmières, des aide-soignantes... Aujourd'hui, c'est devenu compliqué de trouver des personnes compétentes, motivées et volontaires. Et surtout, qui ont des valeurs. Car c'est un métier qui doit avoir du sens.

Travailler dans nos établissements ne vend plus du rêve et c’est triste. Entre être aide-soignante dans un Ehpad ou en cardiologie, le choix est vite fait.

Mais les différentes affaires ont peut-être sali l'image de nos métiers. Travailler dans nos établissements ne vend plus du rêve et c’est triste. Entre être aide-soignante dans un Ehpad ou en cardiologie, le choix est vite fait. Pourtant, on développe des projets innovants. On devrait être un secteur d'activité séduisant.

Sur la question de la revalorisation des salaires, le problème c'est qu'elle n'est pas forcément identique d'un statut à l'autre. Par exemple, il y a eu une revalorisation des heures de nuit pour les infirmières de la fonction publique hospitalière, mais pas pour les infirmières d'Ehpad rattachées à des collectivités territoriales. Pourquoi ? Cela fait partie des demandes de la FNADEPA.

Votre dernière enquête montre que de plus en plus de directeurs quittent le navire, pourquoi ?

C'est principalement à cause de la charge mentale et de tous ces problèmes qui viennent s'accumuler en plus des obligations envers les autorités. Puis, désormais, le directeur devient la personne qui dit non aux salariés, non aux résidents. Ils en ont un peu marre de ne pas faire leur métier comme ils le voudraient.

Chez certains directeurs qui démissionnent, il y a des cas de conscience.

Pour certains, il y a aussi des cas de conscience. Ils se posent des questions : "est-ce que j'assume d'avoir aussi peu de personnel ?", "est-ce que j'assume de dire aux employés que leur collègue absent ne sera pas remplacé ?".

Des établissements pourraient-ils fermer ?

Oui, nous sommes en train de nous rendre compte que certains établissements cherchent à tenir, mais risquent de fermer leurs portes. Certains en sont à compter leur trésorerie pour payer leurs salariés. À titre personnel ce n'est pas encore mon cas, mais on se dit : "à quand mon tour ?"

Dans certains départements (comme en Bretagne), des maires se mobilisent pour défendre leur structure. Il y a un réveil à avoir. Une lumière à mettre sur ce secteur. Il y a des risques de dérive potentielle sans mesures ambitieuses de la part du gouvernement.

J'en appelle aux élus, je leur dis : "mobilisez-vous."

La population vieillit, nous allons avoir besoin d’une offre plus grande sur ces structures. Et c'est un peu consternant de se dire que nous aurons peut-être moins de place pour plus de senior. La société est celle que nous héritons de nos anciens. Donc oui, les vieux méritent mieux.

Que demandez-vous ?

J'en appelle aux élus, je leur dis : "mobilisez-vous." Il faut revaloriser nos métiers sur le plan financier et sur le plan de l'image. Sur la partie financière, il y a eu plein de choses pendant le Covid. Mais aujourd'hui, nous ne voulons plus seulement des rustines, ce que nous voulons c’est une nouvelle chambre à air. Pour travailler simplement dans de bonnes conditions.